Enseigner au XXI siècle

Derniers billets

Le contraire de « blanc », c’est forcément« noir » ?

Il est toujours intéressant en classe de français de faire chercher par les élèves le ou les antonymes de tel ou tel mot. En fait, de même que son envers, le synonyme ne peut signifier de manière absolue « qui a le même sens », l’antonyme représente le « contraire » de façon souvent floue et changeante. Le plus souvent, le contexte est essentiel pour pouvoir déterminer quel est le bon antonyme. Certes, il y a des cas où la logique binaire joue à plein. L’antonyme du candidat élu à une élection est bien le candidat battu, l’antonyme de allumé est bien éteint (on et off).Mais les choses sont souvent moins nettes. L’antonyme de  naitre, est-ce mourir? de courir, marcher ou  rester immobile ? Et il y a souvent des degrés d’antonymie. Froid peut s’opposer à chaud, à  tiède ou à glacé selon les contextes. Opposer léger ou superficiel à profond n’a pas la même signification.

Dans le domaine auquel est consacré ce blog, l’éducation, certains sont très forts pour créer des antonymies qui les arrangent et naissent ainsi des oppositions très contestables, dont je vais donner quelques exemples : (suite…)

Laïcité : des enseignants victimes de la traitrise et de la lâcheté ?

Charlie Hebdo a publié récemment un hors série « Profs, les sacrifiés de la laïcité » à la tonalité sombre et dramatique, dénonçant une « lâcheté » de l’institution devant la montée des intégrismes religieux (principalement islamique), institution qui abandonnerait les enseignants, victimes numéro 1 de ces trahisons. Dans un entretien au Parisien, le rédacteur en chef du magazine va plus loin encore, déclarant qu’on avait une génération d’ados « foutue ». Rien moins que cela! (suite…)

Au nom de quoi être critique sur les directives ministérielles ?

Récemment, des « notes de service », signées du ministre, sont parues sur l’enseignement de la lecture et l’écriture et celui des mathématiques, principalement orientées vers l’élémentaire. En même temps parait un guide « orange » qui, nous dit-on, n’est là que pour fournir des « repères » aux enseignants, mais qui peut apparaitre comme prescriptif et injonctif, tant il va loin dans les détails de ce qui serait fortement conseillé aux enseignants. De plus, cela a été accompagné par des interviewes du ministre dans des médias grand public où ce qui peut paraitre nuancé et plus équilibré dans les textes officiels disparait au profit d’un simplisme communicationnel, digne de ce « populisme éducatif » dont parle Xavier Pons. (suite…)

Dix leçons d’un colloque sur « ces élèves venus d’ailleurs » (deuxième partie)

La suite de ces « leçons », voir mon billet précédent

  1. Temps : choisir le bon braquet

Ceux qui s’occupent de nouveaux arrivants demandent du temps pour former leurs élèves et les faire progresser dans notre langue. Trop souvent, ils n’en ont pas assez et trop tôt ceux-ci sont lâchés sans accompagnement dans des classes ordinaires.
Mais il y aussi le temps de l’urgence. Les nouveaux arrivants ont besoin à la fois d’une langue du quotidien qui les aide dans la vie courante et d’éléments fondamentaux de la langue de l’école (le langage des consignes, certains termes mathématiques) qui ne sont pas forcément compatibles avec une « belle progression structurée, par étapes ». Mais c’est souvent ce qui fait l’intérêt du FLE, ce en quoi il pourrait, devrait inspirer davantage l’enseignement du français langue maternelle : combiner la nécessaire progression dans l’étude de la langue et la réponse aux besoins selon les exigences des autres disciplines par exemple ou de projets divers. (suite…)

Dix leçons d’un colloque sur « ces élèves venus d’ailleurs » (première partie)

J’ai participé récemment (5 et 6 avril) à un remarquable colloque international à l’INSHEA de Suresnes intitulé « Ecole, itinérances, migrations, regards croisés » en lien avec un programme de recherches qui bientôt aboutir à un rapport et des recommandations.. De nombreuses contributions, en plénière (plus de 150 participants) et en ateliers, une grande richesse d’expériences de praticiens et de réflexions de chercheurs, avec une ouverture par la Défenseure des Enfants, Geneviève Avenard, et de nombreux échos avec l’actualité présente, bien sûr. On m’avait demandé d’être le « grand témoin », quelqu’un qui n’est pas expert de la question, mais qui puisse porter un regard de pédagogue et de participant au débat public sur l’école, ce que j’ai donc essayé de faire en clôture du colloque. Je voudrais ici reprendre quelques points essentiels de ce que j’ai pu développer lors de cette « ouverture finale » qui n’est ni synthèse ni conclusion, mais tentative d’opérer des liens entre tout ce qui s’est dit, mais aussi avec les réalités présentes, partant de l’idée que quelque part, pour reprendre la célèbre phrase de Godard, ce sont les marges qui tiennent la Affiche-Colloque-Evascol-page-001page et les questions que nous pose la scolarisation et l’apprentissage du français par ces quelques milliers d’élèves peuvent être fécondes pour le système éducatif en entier, comme l’est tout ce qui peut contribuer à la fondation d’une école vraiment inclusive pour tous. En préparant d’ailleurs cette intervention, je me suis souvenu qu’en fait, j’étais pour ma part un fils de réfugié, comme mon nom peut le suggérer (en précisant que les Russes dits « blancs » n’étaient pas tous de riches aristocrates, loin de là !), mon père après des errances balkaniques ayant finalement  gagné la France où il finit d’apprendre notre langue en attendant une naturalisation des années plus tard. On sait que nous sommes nombreux dans notre pays à être issus de parcours tortueux et parfois improbables… (suite…)

I am not a hero

Le président Macron vient, très récemment, de faire l’éloge des professeurs de français, « héros bien particuliers ». L’ayant été (professeur, pas président) pendant de longues années et considérant l’être toujours un peu, je devrais peut-être me sentir flatté et honoré. Eh bien, pas vraiment ! Et puisque Emmanuel Macron shirt-je-ne-suis-pas-un-heros-blanc-pour-homme-et-femmes’exprime souvent en anglais (ce que je trouve normal et j’apprécie la hausse du niveau de maîtrise par le président français par rapport à ses prédécesseurs), j’ai envie de lui répondre que je ne me sens pas « a hero ». (suite…)

Sans vergogne, toujours aussi péremptoires…

Tout le monde peut évoluer. Le cinquantenaire de mai 68 peut inciter à revenir sur certains itinéraires, certains parcours et constater les changements de cap, parfois considérables, chez de nombreuses personnes. J’aime beaucoup la réflexion de Brecht qui, lorsqu’il entendait quelqu’un lui dire : « oh, vous n’avez pas changé ! », déclarait commencer à s’inquiéter.

Pour ma part, je suis totalement revenu de croyances au Grand Soir, au paradis chinois (le savoureux slogan de ceux qui ironisaient à juste titre sur les maos français était : « les pro-chinois en pro-chine »), à l’Empire du mal impérialiste américain ou au rejet de « l’école des flics et des patrons ». J’en veux quand même beaucoup à ces gens apparemment sérieux qui faisaient semblant de décrire le réel de la Chine par exemple, ou qui s’aveuglaient et nous aveuglaient, tels le journaliste du Monde Alain Bouc (voir ici), l’économiste Charles Bettelheim  (prénom corrigé suite à un lapsus avec Bruno!) ou l’équipe de Tel Quel sous la houlette de Sollers, qui avait réussi à entrainer Roland Barthes dans la triste aventure. Leurs témoignages rappelaient certains voyages dans les pays de l’Est jadis, côté Edouard Herriot (niant la famine en Ukraine et déclarant « les greniers sont plein » et non côté Gide et de son admirable Retour d’URSS . (suite…)

Leçons de Singapour?

« Centration sur l’apprentissage des élèves, méthodes d’enseignement de résolution de problèmes, évaluations actives utilisant études de cas et portfolios », « modèle de développement professionnel fortement centré sur des valeurs. La première est la centration sur l’apprenant, selon l’idée que tous les élèves peuvent apprendre alors que les enseignants sont invités dans les cours de psychologie à réfléchir sur la manière dont les élèves apprennent. »  Voilà bien là le jargon des pédagogistes, tout ce qui a mené à la catastrophe depuis (trente, quarante, cinquante) ans, voire plus, notre beau système éducatif qui était le meilleur du monde. Vivement le retour du bon sens, après les sottises (pour être poli) qui ont envahi l’école : l’élève au centre, l’abandon d’un enseignement structuré, la diffusion carte_SINGAPOURde l’idée pernicieuse selon laquelle chacun peut atteindre l’excellence, en oubliant que certains élèves ne sont pas faits pour les études (sinon pour passer un CAP d’ajusteur-monteur).

Or, les premières lignes de ce billet ne sont nullement extraites d’un article des Cahiers pédagogiques ou d’un quelconque texte estampillé « éducation nouvelle » ou « sciences de l’éducation », mais d’un document de l’Institut national dépendant du Ministère de l’éducation de Singapour. Oui, Singapour, symbole de l’école « exigeante » où « ça ne rigole pas » nous disent les charlatans antipédagogistes, où on ne perd pas du temps à reconstruire les savoirs et où on « enseigne » vraiment. Singapour dont on vante la « méthode » en maths, parfois sans véritable enquête sur ce qui fait son efficacité et dont on ne vérifie pas si ceux qui prétendent la transférer en France n’en trahissent pas l’esprit, comme le soutient le brillant didacticien des maths qu’est Rémi Brissiaud. Je n’ai pas la compétence pour en juger, mais je partage avec Brissiaud, Charnay et quelques autres, la perplexité devant la représentation forte dans la commission Villani-Torossian des marchands de manuels se réclamant de la fameuse « méthode de Singapour » ! (suite…)

C’est si tentant la démagogie !

« L’affaire du prédicat était symptomatique d’une école coupée des parents et méprisant la formation qu’ils avaient pu recevoir. » Cette phrase prononcée devant la commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale par la nouvelle présidente du Conseil supérieur des programmes, Souad Ayada, ne manque pas d’étonner de la part d’une intellectuelle et philosophe. Au-delà de la question très technique de la pertinence ou pas de la notion de « prédicat » (et qui aurait dû rester une notion technique, de second ordre), ne peut-on lire là toute une conception de l’école qui ne devrait pas heurter le sens commun, qui devrait respecter les habitudes des familles et surtout pas les « choquer ». Par ailleurs, Souad Ayada fait l’éloge de l’esprit critique, par exemple appliqué aux religions, ce dont on ne peut que l’approuver. Mais j’ai appris, en terminale, il y a bien longtemps, que l’un des fondements de la philosophie était de secouer les préjugés. Ma première dissertation en terminale avait pour sujet « penser, c’est perdre le fil ». On peut étendre cela à bien d’autres domaines que celui de la philosophie. Oui, en SVT, on va sans doute heurter des conceptions venues du fond des âges en matière de sexualité notamment. Oui, en Histoire, on va remettre en cause des idées toutes faites sur le Moyen Age ou la colonisation et montrer la face grise de toute période contre aussi bien le « roman national » que la diabolisation. Oui, en français, on va aborder des œuvres qui pourront déranger (suite…)