Enseigner au XXI siècle

Archive mensuelles: novembre 2013

Tu fais combien d’heures ?

Le ministre de l’éducation nationale a engagé des discussions sur le métier d’enseignant. Malheureusement, la conjoncture très crispée du moment, la crainte de mouvements d’enseignants si l’on bouge un tant soit peu les choses, pourraient bien donner raison au dessin publié dans le Libération du 27 novembre où est détournée la célèbre réplique des Tontons flingueurs : « les socialistes, ça n’ose rien, c’est à ça qu’on les reconnait ».

Enlever une heure à certains, donner plus de temps devant élèves à d’autres provoque déjà des remous. J’ai reçu un communiqué du « collectif Racine », les profs sympathisants de Marine Le Pen qui défendent avec vigueur les profs de classes prépas, en citant l’élitisme républicain et se réclamant de Langevin !

Mon ami Patrice Bride a fait des propositions bien plus révolutionnaires sur le site des Cahiers pédagogiques et il récolte déjà, à travers des commentaires virulents sur certains forums,  le fruit de son audace : on l’accuse  de traitrise et de méconnaissance des réalités.

Permettons-nous quelques remarques sur ce sujet qui peut déchainer les passions dans le milieu professoral.

Le service des enseignants du second degré est de 15h (agrégés) ou 18h (certifiés) Aucune raison qu’il y ait cette distinction qui se justifiait au temps où les agrégés en lycée avaient des classes très nombreuses, avec beaucoup de corrections de copies. Qu’est-ce qui justifie de conserver cette différence ? La peur d’avoir une marche de 2013 avec une petite main « touche pas à mon agreg » ?

Toutes les heures se valent-elles ? D’abord, elles sont de 55 minutes. Ensuite, elles demandent des préparations différentes selon les années.  Ne faudrait-il pas au fond faire un service qui serait plus réduit les premières années et un peu plus long ensuite ? Notons qu’on fait exactement le contraire au Luxembourg où au contraire on favorise les plus anciens (dans ce pays de la justice sociale si éloigné du libéralisme par ailleurs, n’est-ce pas ?) Dans la journée, on peut remarquer que les heures de fait n’ont pas la même durée (après la récréation par exemple). Certes, on ne peut pas forcément calculer tout cela, mais ça aide à relativiser la religion de l’heure de cours (avec le modèle de l’Inspection qui veut qu’on boucle en une heure, comme si cette unité avait un sens) Où sont passées les expérimentations passionnantes des années 80 sur le « temps mobile » ? Quel capital de réflexion bien oublié ? On sait par exemple qu’une heure trente ou deux heures de cours, c’est plus intéressant qu’une heure, on fait plus de choses dans un temps équivalent et on est davantage obligé de varier…

De même,  les services hebdomadaires tout compris ne se valent pas d’une discipline à l’autre ou d’un niveau à l’autre. Peut-on vraiment comparer les corrections de copies d’un enseignant d’anglais de sixième et d’un enseignant de terminale ? Etre professeur principal en troisième, c’est autre chose qu’en quatrième. et pourtant, tout est compté pareil, dans une terne logique arithmétique.

Dernier point (pour aujourd’hui, car je reviendrai sur le sujet) : combien de temps les enseignants passent-ils à « travailler » ? Le SNES par exemple affirme au moins 48H. Sur toute l’année sauf les cinq semaines (mettons six) de congés payés( oui, payés, car l’idée qu’on ne paierait pas les deux mois d’été est une « légende urbaine ») ? mais surtout, je m’étonne toujours qu’on prenne au comptant ce qui n’est fait que sur la base de déclarations, comme si on prenait au comptant les chiffres syndicaux de participation à des manifestations.  Je pense surtout qu’il y a une grande variabilité, mais que :

–        on pourrait gagner bien souvent  en efficacité, en étant mieux organisé et au fil des ans, normalement, c’est le cas. Donc, là encore, arrêtons de nous considérer comme des quasi forçats qui travaillent pour pas grand-chose, et à qui on demande toujours plus. On n’aimerait pas, par exemple, travailler le samedi après-midi comme c’était le cas lors de mes études secondaires. Tout ne se dégrade pas, donc ?

– il ne faut pas oublier que pouvoir travailler une partie importante chez soi, pouvoir souvent négocier ses horaires (l’après-midi libre, le fait de commencer plus tard le matin…), tout cela est un bel avantage. Je ne crache pas dans la soupe, c’est appréciable, mais au mons, reconnaissons-le !

Et puis, finalement, l’essentiel ne serait-il pas de rendre ces heures de travail plus plaisantes, pour qu’elles ne soient pas des corvées qui nous feraient penser que la « vraie vie est ailleurs ». Mais en disant cela, j’aggrave mon cas, non ?

Supposons que je dise…

Supposons que, rentrant du Salon de l’Education, porte de Versailles, je dise que finalement, ça fait du bien d’être parmi plus de cinq cent militants associatifs à soutenir la refondation de l’école, et à ne pas hésiter à applaudir le discours du ministre appelant à poursuivre l’action pour que l’école obtienne enfin de meilleurs résultats, surtout en matière de réduction des inégalités.

Supposons que je dise que, malgré tous les agacements que je peux avoir devant les insuffisances de cette refondation, ici trop de lenteur, là trop de précipitation, malgré les déceptions (si peu pour la formation continue, si peu pour associer vraiment les mouvements pédagogiques et d’éducation nouvelle aux réformes, si peu pour changer la gouvernance des établissements…), malgré le sain scepticisme, de principe, devant tout discours lyrique qui peut masquer des réalités bien plus médiocres, oui que malgré tout cela, je suis plutôt satisfait d’avoir un ministre qui a compris les grands enjeux de l’école, qui n’insulte pas les pédagogues et n’est pas tenté constamment de conjuguer l’école aux seuls temps du passé.

Supposons que je dise  qu’on ne pourra avancer, bâtir cette école pour ceux qui, comme le rappelait Eric Favey (de la Ligue de l’enseignement), entrant à l’école maternelle cette année, vont voter en 2027 et dont on ne sait pas bien dans quel monde ils seront, de solidarité accrue ou de concurrence généralisée, qu’on ne le pourra sans avoir un peu confiance dans le futur, en abandonnant la posture de « résistance » (quel mot galvaudé) en reprenant à ma manière le vieux slogan soixante-huitard : « soyons réalistes, demandons l’impossible ! » (1)

Supposons que je veuille faire partager mon envie d’être un acteur du changement, sans bonnet rouge ni plume de dindon (s’identifier à un dindon, non merci !), pas prêt à appuyer sur le bouton automatique de l’appel à la grève dès qu’on n’est pas totalement satisfait, pas prêt à adhérer à un discours sur la « fatigue »  quand les chiffres alarmants nous montrent les si grandes insuffisances de notre école (n’est-ce pas le discours sur la fatigue qui fatigue le plus ?).

Oui , supposons que je dise tout cela, comment faire autrement que d’assumer les accusations de naïveté, bisounoursophilie (il faudra un jour que je regarde ce celèbre dessin animé que je ne connais pas vraiment !), ou celle d’être un « valet des puissants », « à la botte de la maffia socialiste » et en dernière instance un serviteur des Maîtres suprêmes du libéralisme qui veut détruire notre école et que servent nos gouvernants actuels. Je caricature à peine, hélas !

Eh bien tant pis !

D’autres billets, moins dans la continuité de celui-ci et du précédent, aborderont d’autres sujets, mais il est des temps où on a envie de se situer comme citoyen, au-delà de sa position professionnelle et « corporative » (qui ne se confond pas avec le corporatisme). Un autre slogan de manifs anciennes que je détourne un peu : « prof, sous l’uniforme, tu  restes un citoyen ! »

(1) Je vous épargne la métaphore footballistique sur l’équipe de France face à l’Ukraine qui défie tous les pronostics pessimistes. En fait , je viens de ne  pas vous l’épargner!

Tous mauvais ? Etonnant, non ?

Tous mauvais, voire nuls. Tous méchants ou au mieux pas très futés. Tous incompétents. Tous incapables de bon sens, d’écoute, tous incapables de faire ce qu’il faudrait faire.
Si on reprend la liste des ministres de l’éducation nationale depuis disons une trentaine d’années, c’est un refrain récurrent, au-delà des étiquettes politiques.

Savary, il voulait que les enseignants apportent un sac de couchage au collège vu le nombre d’heures de présence et de concertations qu’il voulait imposer.
Chevènement, il n’a pas été à la hauteur de ses belles déclarations sur le retour à l’autorité (déjà !)

Monory, vous n’y pensez pas, un ancien garagiste !

Jospin : quoi, l’élève au centre ? Début de la catastrophe…

Bayrou : l’immobilisme. Qu’a-t-il fait pour mettre en pratique son idée de « collège unique-collège inique » ?

Allègre : cris et barrissements…

Lang : l’art des beaux discours pour ne rien faire…

Ferry : ministre mondain, qui a écrit un livre sur l’école tout juste bon à être brûlé.

Fillion : c’est lui le responsable du « socle commun » qui liquide les savoirs..

de Robien : un assureur ministre, vous n’y pensez pas !

Darcos : quelqu’un de la maison, un fin lettré, mais finalement, un agent du libéralisme et un complice de la dégradation de l’école. Heureusement, on a empêché ses projets pour le lycée..

Chatel : il aurait mieux fait de vendre des savonnettes, il n’y connaissait rien.

Peillon-démission! ; Peillon-démission!

Dans toute cette liste, il y a bien des ministres dont je désapprouve l’action. Il y a bien des ministres dont je désapprouve aussi l’inaction. Il y a des ministres qui ont fait beaucoup de mal, d’autres qui auraient pu faire beaucoup mieux.
Mais au-delà, dans ces jugements péremptoires, souvent exprimés avec ironie, parfois avec haine, il y a un rejet inquiétant de l’institution ministère et même des institutions républicaines. Après tout, ces ministres ont été désignés par un élu, leur budget et leurs grandes lois vôtées par les élus de la République. Même le plus mauvais des ministres a pu prendre de bonnes décision, même un adversaire peut être crédité de quelque chose de positif. J’approuve le socle commun défini par un ministre de droite, j’applaudis aux circulaires contre l’homophobie de Darcos, je salue la mise en place par Bayrou des études dirigées à l’école primaire (abandonnées depuis). Et pourtant, j’ai pu dire du mal de tel ou tel, mais en évitant les excès de langage  qui ravalent certains enseignants à ce qu’ils reprochent à leurs élèves (les qualificatifs de « bouffon » par exemple, les insultes, sans oublier le sinistre épisode du livre brûlé de Luc Ferry- que j’avais par ailleurs plus que critiqué dans une tribune à Libération). Voir aussi ce que j’ai écrit sur de Robien (je n’en retire pas une ligne!)

On peut avoir des convictions, remettre en cause  de façon résolue des ministres, des recteurs, des chefs d’établissement. Mais pas dans le cadre d’une société de la défiance généralisée, où on fait circuler des rumeurs, où on colporte des contre-vérités, où on pratique la désinformation.
Il me parait important aujourd’hui d’examiner les projets, les orientations, de façon nuancée, modérée, sachant que gouverner est devenu très difficile ; et surtout ne pas hypothéquer l’avenir en critiquant aujourd’hui ce qu’on va défendre demain peut-être.  J’ai trop connu des enseignants changeant totalement de point de vue en étant chefs d’établissement. Trahison ou adaptation lucide au réel ?

Aujourd’hui, il est devenu difficile de soutenir une mesure gouvernementale. On est vite qualifié au pire de traitre, au mieux de bisounours et d’ « idiot utile ».

Mais derrière il y a l’irresponsabilité, le système « EPM » dont parlait de Closets (« et puis merde », je ne suis pas là pour donner des solutions, je fais ma critique et basta !). Ou le « il faut laisser faire les enseignants » qui « savent » eux ce qu’il faut faire, contre les technocrates de Paris.
Désolé, mais cette attitude-là ne m’intéresse pas. Surtout que sous couvert de « résistance au pouvoir », elle est le grand allié du conservatisme voire de la réaction.

On  a vraiment besoin de réfléchir à ce que nous voulons, aux valeurs de l’école. Pas en vase clos, mais devant l’opinion publique. On a besoin de débats. Il serait regrettable que ceux qui prétendent former les élèves à l’esprit critique, au débat où chacun s’écoute, ne mettent pas en pratique cela dans le vaste forum de l’opinion publique. Et je continuerai à détester les donneurs de leçons faciles, ceux qui sont toujours revenus de tout, les « ricanants » qui cultivent le « non », les « belles âmes » toujours purs, ceux qui n’ont pas les mains sales parce qu’ils n’ont pas de main (une belle formule de Peguy parlant des kantiens et évoquant « nos mains noueuses, nos mains calleuses, nos mains pécheresses » ).

Une fois dit tout cela, on peut bien sûr critiquer l’action des ministres, leur inaction, leurs inconséquences, etc. Mais avec toujours en arrière-plan l’idée que s’il est un « métier » encore plus impossible que celui d’éducateur , c’est celui de ministre de l’éducation.

La complexité et ses limites ( à propos du centenaire de 14-18)

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jour j

Un album de bande dessinée « uchronique »: les Français ont perdu la bataille de la Marne

Il va s’écrire des tonnes de papiers et d’écrans sur la commémoration de la Grande Guerre, et cela s’ajoute à des tonnes de papiers et d’écrans existants. Beaucoup de choses passionnantes, et à commencer par le dernier prix Goncourt que j’ai découvert il y a trois mois et qui m’a emballé.  Beaucoup de commercial, bien sûr, et beaucoup de raccourcis.  Avec les grandes questions sans réponses : la guerre aurait-elle pu être évité ? qui est responsable ? qu’aurait fait Jaurès s’il n’avait pas été assassiné ?  et si les Allemands n’avaient pas commis des erreurs durant la bataille de la Marne ? Autant de débats, flirtant avec ce genre littéraire que j’aime bien, plus par ses promesses que par ses réalisations, l’Uchronie.

Mais comment en parler à l’école, du primaire au lycée ? Comment insérer de la complexité tout en n’allant pas trop loin dans la subtilité, en tenant compte de l’âge des élèves ? Voilà un beau sujet d’études qui devrait avoir sa place dans les ESPE pour les enseignants d’Histoire notamment , mais pas qu’eux.

Je coordonne, avec mon ami Laurent Fillion, un dossier des Cahiers pédagogiques consacré au sujet, autour de la question : comment enseigner la première guerre mondiale, à l’heure du centenaire ?  Comment faire la part des choses entre les thèses différentes qui s’affrontent ou au moins se confrontent ? Sur l’adhésion ou non de la population ? Sur les violences (plus fortes du côté allemand ?)  Comment conjuguer l’analyse froide et la nécessaire compassion pour tous ceux qui souffraient ? Comment juger l’importance des fraternisations et des mutineries, dont on nous dit, contrairement à nos idéaux peut-être, qu’elles furent très rares ?

Je repense à ma vision de l’admirable film de Kubrick Les sentiers de la gloire. les-sentiers-de-la-gloireL’odeur de souffre quand il est sorti sur les écrans, après une longue période d’interdiction. L’indignation devant l’attitude des officiers et généraux cyniques et impitoyables, la scène de la parodie de justice où Dax ne parvient pas à sauver les pauvres soldats fusillés pour l’exemple. Mais voilà, d’une part, les historiens critiquent certains aspects du film qui  par exemple noircissent le fonctionnement de la justice militaire. Mais surtout, ce qui fait la beauté du film, c’est aussi et on le remarquait moins à la sortie,  les moments de compassion et de fraternité entre soldats (il faut voir et revoir la fin si poignante, j’ai les larmes aux yeux à chaque fois à entendre la chanson Der treue Husar devant les soldats qui vont repartir au combat et qui redeviennent des hommes, après les moqueries brutales et indignes.)

Donc, il faut pouvoir introduire en classe d’Histoire, mais aussi en interdisciplinarité, un peu de complexité par rapport aux jugements péremptoires. Jean-Noel Jeanneney , dans un ouvrage récent, nous livre quelques aperçus des pièges à éviter dans la commémoration.  On est loin de mes cours d’Histoire simplistes où on étudiait en détail les batailles surtout et où on montrait la marche fatale vers la Guerre, dans une vision téléologique et dogmtique. On est loin aussi bien évidemment de l’Histoire rétro patriotarde à la Casali! Et en même temps, on ne peut pas aller trop loin dans les débats historiographiques, ça prend du temps, pour les comprendre, il faut un certain nombre d’acquis, des repères chronologiques, etc. On est bien obligé de simplifier.

Mais on n’est pas dans le tout ou rien. Simplement, faisons en sorte qu’à partir de la troisième, les élèves puissent comprendre qu’il n’y a pas une vérité simple pour un pareil événement historique, la preuve c’est qu’il y a des tonnes de livres qui paraissent, qu’on ne sait pas tout, qu’on découvre chaque jour des aspects nouveaux (en lisant le roman de Pierre Lemaitre par exemple : la question de la démobilisation des soldats et celle du « mais que va-t-on faire des cadavres ensevelis ? »), sans oublier l’émotion qui doit persister. Quand j’étais petit, je détestais le caractère convenu de la cérémonie du monument aux morts où on était quasiment obligé d’aller (mais que je séchais), parce que ça n’avait aucun sens, qu’on ne décodait pas la tragédie qui se cachait derrière ces noms, la souffrance des parents privés de leurs deux ou trois garçons, dans un petit village, etc.

Je crois qu’aujourd’hui, on enseigne bien mieux l’Histoire qu’avant, mais qu’il reste beaucoup à faire pour qu’une vraie pédagogie de l’apprentissage rende cet enseignement pleinement efficace et vivant. Pour cela je renvoie à mon billet précédent.

Un professeur est-il un « transmetteur de connaissances » ? Oui, si…

cahier apprendre  à chercher

le dossier que je viens de co-coordonner: apprendre à chercher, essentiel!

Je suis souvent surpris qu’on oppose deux camps : ceux qui seraient pour la transmission des connaissances et ceux qui seraient des tenants de (au choix) la pédagogie, la construction des savoirs, l’épanouissement de l’enfant à l’école. Faussement surpris car je sais bien qu’il s’agit d’une opposition polémique qui veut réduire le champ des débats sur l’école à une opposition binaire qui en réalité est biaisée.
En fait, je me perçois comme tout à fait attaché à une transmission des connaissances, mais celle-ci ne peut se faire sans pédagogie, sans reconstruction des savoirs et n’est en rien contradictoire avec un épanouissement de la personne apprenante.

Transmettre ne peut être un acte unilatéral. Enseigner, c’est bien s’assurer que la transmission s’opère, ce qui veut dire que l’élève s’approprie des connaissances avec ses représentations propres, son histoire, son identité sociale et culturelle laquelle peut se transformer au contact des savoirs mais lentement et parfois de façon tortueuse et surprenante. Ceux qui défendent « l’instruction » au fond pensent que la tâche de l’enseignant se termine quand celui-ci a « bien enseigné » alors qu’elle ne fait que commencer, ou plutôt qu’elle n’a de sens que si les savoirs sont assimilés, c’est-à-dire mis en œuvre, mis en pratique. La pédagogie active, qui implique les élèves, qui utilise des dispositifs dont le cours magistral peut être une composante d’ailleurs (et l’est à un moment donné), est la seule manière de rendre effective la « transmission ». J’avais écrit il y a quelque temps un ouvrage baptisé volontairement Transmettre vraiment une culture à tous les élèves. Même si le mot « vraiment » ne dit pas grand-chose sur ce qui doit être pratiqué, il indique en tout cas que la volonté de transmettre ne suffit pas. Pour moi, par exemple, prendre au sérieux la transmission culturelle signifie utiliser toutes les ressources de la pédagogie, toutes les astuces du « professeur passeur culturel » pour jeter des ponts entre les cultures familières aux élèves et la culture dite classique. Oui, les pots de yaourt La laitière peuvent être utilisés pour introduire à Vermeer, oui, comme le chantait Ferrat « je twisterai les mots/ s’il fallait les twister »…

Je pense que la formule « construction des savoirs » employée par ceux qu’on appelle de façon parfois confuse « constructivistes » (un mot polysémique employé dans d’autres contextes), n’est pas bonne sur le plan de la communication. Le mot fait penser que l’élève va reconstruire de lui-même tout un savoir alors qu’il vaudrait mieux parler d’une appropriation qui passe par moments par une fiction de reconstruction (se mettre dans la posture d’un écrivain pour écrire, expérimenter en sciences à la manière d’un chercheur, etc.)

Mais le problème est aussi de savoir ce qui se transmet. Les connaissances ne sont pas des objets, qu’on « possède » et j’insisterai encore sur la nécessité de surtout transmettre des « liens ». Quand un élève sait relier des connaissances entre elles, là commence le savoir. Sinon, l’école est un vaste « Questions pour un champion », et c’est ainsi que trop d’usagers se l’imaginent en fin de compte. Prendre au sérieux les savoirs (mot sans doute préférable à « connaissances ») est bien plus exigeant que ce que font croire les adversaires de la pédagogie active, ou alors que ceux-ci admettent qu’ils sont finalement élitistes. Car, ou bien les élèves ont été préparés, par leur milieu culturel, à recevoir passivement un savoir et celui-ci est réservé à un petit nombre, la pédagogie n’étant alors plus aussi indispensable (encore que…), ou bien les élèves ne le sont pas et au mieux ( ?) ils retiendront par cœur des savoirs vite oubliés, dont ils ne feront rien pour la plupart.

L’école démocratique, de la réussite, a besoin de la pédagogie et les enseignants dans leur formation ont besoin de s’approprier des techniques, des manières de faire qui rendent la transmission possible. Finalement, je revendique pleinement d’être un vrai défenseur des savoirs et de la culture, bien plus que ceux qui s’en gargarisent ou préfèrent s’envoler au milieu d’effusions lyriques, car concrètement, je prends en compte les élèves tels qu’ils sont et tels que l’acte d’enseigner-faire apprendre les change. J’essaie du moins…

Adèle : ambition instit !

 

Je viens de voir le film La vie d’Adèle et je voudrais en parler ici évidemment non d’un point de vue cinématographique (la Palme d’or, pourquoi ? Kechiche un génie ou pas ? chef d’œuvre ou film ennuyeux ?…) encore moins d’un point de vue people (la polémique Léa Seydoux/réalisateur), mais parce que voilà encore un film français où il est question d’école (pas autant que la précédente Palme française Entre les murs, bien entendu), ce qu’on ne souligne peut-être pas assez. Et un film où me semble valorisée une orientation vers le métier d’enseignant, métier qui y apparait dans toute sa noblesse .
Auparavant, Adèle est au lycée en première . Voilà une œuvre de fiction où on ne nous montre pas des élèves ignorants, qui seraient en série L par défaut, où les élèves d’un lycée lillois suivent à peu près le discours professoral (un peu magistral, mais intéressant et faisant des ponts avec la vraie vie), où une jeune fille d’un milieu visiblement modeste où on mange surtout des pâtes  et où on ne néglige pas le gras du jambon peut trouver La vie de Marianne de Marivaux « trop bien » et réussir presque à faire lire ce gros livre à un élève (de section scientifique) plus ou moins amoureux, lui qui ne lit jamais.

Adèle parle de son orientation, de ses projets à son « amante » Emma et à la famille de celle-ci. Elle veut passer une licence de sciences de l’éducation et devenir professeure des écoles après l’IUFM. Gêne visible de la famille plutôt artiste devant la médiocrité de ce choix. Là encore pour une fois qu’au cinéma, on valorise (car on est du côté d’Adèle) de tels choix, c’est à saluer..

Et ensuite, après une ellipse assez étonnante (on suppose qu’on est sept ou huit ans plus tard), voilà Adèle devant des enfants de maternelle, qui adore son métier, qui le fait toujours avec conscience et passion, malgré ses peines personnelles qui sont intenses., qui côtoie un collectif de « collègues » dont un homme (qui aura un certain rôle dans la fiction) Adèle qui aime, dit-elle à la fin, s’occuper de ceux qui réussissent le moins bien, les plus fragiles (elle enseigne alors en cours élémentaire, je crois), y compris pendant des vacances scolaires. Adèle qui a du mal à faire comprendre à Emma que cela puisse être sa passion, que cela puisse être son horizon de vie, plutôt que de chercher à écrire je ne sais quelle autofiction ou journal intime comme lui suggère son ex-compagne.  

Tant de films ou autres œuvres fictionnelles présentent une image dégradée de l’enseignement ou très pauvre des rapports enseignants-élèves ! Au mieux lorsqu’ils évoquent un enseignant (plus souvent une d’ailleurs), ou bien c’est une malheureuse victime, ou bien sa vie professionnelle est un vague décor, un arrière-fond, loin de l’essentiel de sa « vraie vie ». Alors qu’ici la grandeur du métier d’enseignant, auprès des plus petits, est mise en avant avec beaucoup de justesse et de finesse. La passion qui anime l’héroïne pour ce métier n’est nullement un aspect secondaire, mais un trait marquant de son identité en construction.

Tout cela pour dire qu’au fond, la vie d’Adèle est un bon film de promotion pour s’engager dans la voie du professorat des écoles.