PISA pas pis, mais toujours ces sacrées inégalités de l’école française…

Pour certains psychologues cognitifs, il existe des individus plutôt intolérants à l’erreur et d’autres plutôt intolérants à l’incertitude. Il semble bien que les seconds dominent aujourd’hui la sphère médiatique, puisqu’on a commenté PISA avant même de connaitre les résultats, y compris notre ministre qui aurait dû montrer l’exemple de la patience en l’occurrence.
Car en fait, il n’y a pas de scoop bouleversant, il n’y a pas de « coup de tonnerre » (dans un ciel pas spécialement serein) : l’école française continue à être médiocre, même si les meilleurs élèves deviennent un peu meilleurs et du coup permettent une élévation du niveau moyen (un retour à celui de l’an 2000 en gros pour la compréhension de l’écrit), mais surtout à être, de plus en plus, un système très inégalitaire et peu « accompagnant » pour les plus fragiles. En ces temps de pessimisme généralisé, on peut à la fois se réjouir que les choses n’aillent pas plus mal en moyenne  (mais alors, on se contente de peu…)et réclamer une nouvelle fois qu’au lieu de faire croire qu’on s’occupe trop des « mauvais » au détriment des « bons » on se rende compte qu’il n’y a pas contradiction entre la recherche d’une école « plus  juste » et celle d’une école « plus efficace »…

Reprenons un peu quelques enseignements de cette enquête PISA dont les résultats viennent juste de tomber, en sachant toutefois qu’ils sont pour le moment partiels, basés surtout sur les commentaires des experts, qu’ils concernent surtout cette année les mathématiques et qu’il faut bien entendu les relativiser, sans pour autant reprendre les diatribes contre cet instrument « ultra-libéral » des Méchants de l’OCDE… Rappelons en particulier que les résultats globaux entre pays varient assez peu, et qu’il est plus intéressant d’étudier les détails significatifs. Rappelons aussi les points méthodologiques de cette étude :

« Chaque élève a répondu à des épreuves papier-crayon d’une durée de deux heures en tout. Les épreuves PISA comportent des questions à choix multiple ainsi que des items qui demandent aux élèves de formuler leurs propres réponses. Les questions sont regroupées dans des unités qui décrivent une situation qui s’inspire de la vie réelle. Au total, des items représentant 390 minutes de test environ ont été administrés, les élèves répondant à des épreuves constituées de différentes combinaisons de ces items. Les élèves ont par ailleurs passé une trentaine de minutes à répondre à un questionnaire sur eux-mêmes, leur milieu familial, leur établissement d’enseignement et leurs expériences en matière d’apprentissage. »

Non, on ne se limite pas à des QCM, oui, la situation décrite par les élèves est plus leur représentation que la « réalité vraie » (par exemple, lorsqu’ils déclarent que le cours se passe bien, qu’il y a de la discipline dans la classe, etc.), oui, il faut rester prudents dans nos interprétations, non, il ne faut pas retenir que ce qui nous convient, ou plutôt il faut résister à l’envie de ne prendre que ce qui nous convient !

Quelques points ont retenu mon attention, et qui devraient avoir des effets sur la politique éducative et sur les pratiques enseignantes :

  • Les résultats globaux de la France ont plutôt tendance à s’améliorer, en tout cas, à ne plus baisser notamment en compréhension de l’écrit, moins évalué cependant qu’en 2009,. Cela est un démenti aux « on dit », mais c’est surtout parce que le premier décile, les plus performants, s’améliore. En revanche, il y a davantage d’élèves peu performants, et le poids du genre (plus de garçons en difficulté) et du milieu social pèse plus lourd.  En 12 ans, l’écart garçons-filles est passée de 29 à 44 points. De quoi donner raison à JL Auduc auteur de Sauvons les garçons, de quoi donner tort aux enseignants rencontrés lors de formation et qui ne mentionnaient pas, pour un grand nombre, la différence garçons-filles comme un des facteurs essentiels de l’hétérogénéité des classes !
  • Encore une fois, si on prend les maths, centre de cette évaluation PISA, la France n’est plus parmi les meilleurs, mais est dans la moyenne. Comme le dit dans son billet quotidien Daniel Schneiderman, le classement n’a pas une si grande importance, puisqu’il y a une marge d’erreur et que les places se jouent à si peu de différence bien souvent, et il rapproche cela des attributions de notes AAA, etc. aux économies. C’est le détail qui est intéressant, et non le résultat brut.
  • Ce qui devrait désoler tous ceux qui gardent au fond d’eux un grand amour de notre école française, républicaine, école de tous, etc. reste avant tout cette corrélation si forte en France entre résultats scolaire et milieu socio-culturel. Il faudra revoir de près cet aspect de l’étude PISA, mais pour aller vite et ne pas trop allonger ce billet, on notera seulement que  depuis 2000  cet effet sur les résultats a grandi et qu’en France, mais pour les mathématiques seulement « la progression d’une unité de l’indice PISA de statut économique, social et culturel entraîne une augmentation du score en mathématiques de 39 points, en moyenne, dans les pays de l’OCDE et de 57 points en France, le plus important score de l’OCDE ».  Il est vrai qu’on a atteint un pic, puisque depuis 2009, la situation s’est stabilisée, mais on est loin du compte… Et c’est surtout vrai pour les garçons, les filles échappant davantage au déterminisme socio-économique, même si elles restent « moins bonnes » en maths.
  • On a beaucoup parlé du manque de confiance en eux-mêmes des élèves. Cela reste vrai, même si c’est plus complexe qu’on ne le dit. Par exemple, les élèves français déclarent avoir du plaisir à apprendre les mathématiques, souvent plus qu’ailleurs. Mais ce qui est très  parlant,  c’est qu’on leur demande beaucoup moins leur avis sur leur enseignement qu’ailleurs. 13% disent avoir l’occasion de donner leur avis par écrit sur les leçons, leurs enseignants, l’établissement, contre 96% en Nouvelle-Zélande, et (inattendu !) 91% dans le système le plus performant du monde, Shanghaï ! En attendant de voir ce que cela signifie vraiment, on remarque aussi que moins d’un élève sur cinq déclare bénéficier d’un « tutorat » de la part d’enseignants, contre 72% dans l’OCDE en moyenne… De même moins d’un élève sur deux se sent « chez lui » à l’école, contre 4 sur 5 en Autriche ou en Suisse… L’anxiété reste très forte, même si là aussi un pic a été atteint.
  • Enfin, dernière leçon (pour ce billet), l’étude confirme que équité et qualité ne sont pas en contradiction. Les pays de l’Asie du sud-est le prouvent, là aussi à l’encontre d’idées reçues selon lesquelles, ces pays pratiqueraient une sélection à outrance, impitoyable pour les plus fragiles. N’ont-ils pas compris au contraire que si on voulait promouvoir toutes les énergies, toutes les compétences, il faut s’occuper de tous les élèves, au bénéfice du pays ?  Probablement suis-je très éloigné de ce que prône le système chinois ou vietnamien, mais d’une part, il faut inscrire leur fonctionnement dans une histoire longue, il faudrait savoir si les méthodes évoluent là aussi, mais il est important de noter leur préoccupation de voir l’élite s’élargir, autour de l’idée : plus de talents possibles, au final, plus de talents. Et puis sans doute y trouve-t-on une confiance dans l’avenir, une énergie qu’on a du mal à repérer ici où l’on cultive avec complaisance le pessimisme et où on met en avant constamment la « fatigue » (y compris lorsqu’on reconstitue une demi-journée d’école, en oubliant le nombre d’heures que l’on effectuait par exemple en 1960, mais ne digressons pas sur ce sujet, encore que….).

Un indicateur intéressant : le nombre d’élèves dits « résilients », la part d’élèves qui devraient normalement échouer et qui font partie des « excellents » pour parler simplement.

Dans les pays d’Asie du sud-est, plus de la moitié des élèves les plus défavorisés sont considérés comme résilients, car ils obtiennent des performances en mathématiques qui les classent parmi les 25% d’élèves les plus performants. Elle a augmenté dans des pays comme l’Allemagne. En France, nous sommes à 22%, 4 points en dessous de la moyenne OCDE. Elitisme républicain, méritocratie ? Vraiment ? On est bien chiche alors, puisqu’on fait deux fois moins bien que coréens et chinois.
Bref, on aura encore à commenter PISA. Nul doute que les politiques tireront de l’étude ce qui semble les arranger, et il n’est pas sûr que nous échappions nous-mêmes à ce travers. Sans oublier qui sont ces élèves testés, pour éviter d’aller trop vite dans les relations avec telle ou telle réforme de l’école. Ils ont 16 ans aujourd’hui, un an après l’enquète, sont donc nés en 1997 et sont entrés au CP en 2003. Ils n’ont pas fait les programmes de primaire de 2008 (non, ce n’est pas pour cela qu’ils ont progressé en lecture !), ils ont été au collège récemment, etc. Il faudra croiser ces résultats avec d’autres enquètes, nationales ou internationales.
Mais rien de tout cela ne doit être source de déploration et de lamentations. Mais plutôt motivation à faire évoluer l’école, vers plus d’équité, vers plus d’accompagnement, vers plus d’écoute des élèves, sachant que ce sera aussi un facteur de réussite accrue des meilleurs qui seront aussi plus nombreux, chose très nécessaire pour l’honneur de notre école comme pour la réussite de notre pays.  Un peu plus d’énergie coréenne, avec un peu plus de confiance scandinave ou alpine…

4 Comments

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4 Responses to PISA pas pis, mais toujours ces sacrées inégalités de l’école française…

  1. Odile Chenevez

    Merci Jean-Michel pour ce billet qui ouvre à une argumentation différente. Il invite à chercher comment évoluer dans le « bon sens » – c’est à dire à donner du sens – plutôt qu’à criticailler avec les loups. Et ce n’est pas simple de se dégager du genre polémique ambiant !
    Et quelle bonne idée ce blog !

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