Enseigner au XXI siècle

Un autre rôle pour les programmes scolaires

Vincent Peillon, en ce 6 décembre, a lancé officiellement le travail sur les programmes de la scolarité obligatoire, en se référant au Conseil supérieur des programmes qu’il a mis en place le mois dernier et à sa mission de s’attaquer à un chantier bien périlleux, aussi périlleux sans doute que celui des rythmes si on ne se contente pas du ravalement de façade.

Je crois profondément qu’il s’agit d’un point essentiel, mais à condition qu’on ne raisonne pas en termes quantitatifs mais qualitatifs.

Il ne s’agit pas d’ « alléger les programmes ». On sait que supprimer un chapitre de telle ou telle matière provoque, dans notre pays, une crise d’hystérie. Comment, on ne va plus enseigner de géométrie au cours moyen, comment, on laisse tomber le point virgule à l’école primaire, comment, on ose supprimer en troisième le chapitre sur l’Italie fasciste, etc. ! Une anecdote : j’étais un jour intervenu devant des responsables FCPE sur le socle commun. Tant qu’on en restait aux généralités, tout le monde était d’accord,  y compris pour alléger les fameux programmes. Mais dès que j’ai cité un exemple, en l’occurrence la diminution drastique (que j’approuve) de la partie consacrée en sixième à l’Egypte antique, quel volet de bois vert de la part de certains. Mais voyons, c’était essentiel pour comprendre le monde d’aujourd’hui ! Remarquons cependant que les programmes sont souvent de fait allégés et mes enfants par exemple n’ont pas traité en classe certains chapitres de fin d’année, « faute de temps », des choses aussi accessoires, n’est-ce pas, que les Grandes Découvertes ou la révolution industrielle de la fin du XIX° siècle, pour en rester à l’Histoire.

vdloireEn réalité, il faut sortir du « programme à faire », à faire du point de vue de l’enseignant, qui fait visiter des chapitres comme le tour operator fait visiter en trois jours aux touristes japonais l’ensemble des châteaux de la Loire ! Il faut aussi sortir de cette logique folle qui fait que lorsqu’un élève demande à quoi sert telle notion, on lui réponde parfois : « c’est utile parce que tu risques d’être interrogé au brevet là-dessus ». En termes savants, on dirait : il faut changer de paradigme.

Partir d’une logique de compétences à construire permet alors d’envisager les savoirs divers comme des ressources disponibles qu’il faut savoir mobiliser à bon escient. Comme le dit Perrenoud, c’est là prendre vraiment au sérieux les savoirs.  Bien sûr, il faut aussi des progressions et on ne peut prendre de façon occasionnelle, selon les besoins d’un projet. Des activités « décrochées » des compétences, provisoirement, permettent des approfondissements. Mais fondamentalement, c’est à travers des activités (intellectuelles avant tout) qu’on va peu à peu s’approprier des savoirs. D’ailleurs, notons que les programmes actuels contiennent déjà nombre de références à des savoir-faire, parfois transversaux, mais quand on entend « programme », on pense davantage au chapitre sur la tectonique des plaques qu’à une  compétence comme « lire une image en SVT ».

Les programmes, au fond, pourraient être des bases de données, certes organisées, avec mention de niveaux d’exigence et propositions d’activités en regard avec telle ou telle acquisition, mais si on veut, comme l’affirme la Loi pour la refondation, mettre au centre le socle commun, alors il faut accorder programmes et compétences. Les programmes comme cadre, comme référence commune, oui , c’est indispensable. Mais arrêtons les détails tatillons. Avec une observation amusante : dans les programmes de collège, les disciplines qui présentent les plus volumineux sont souvent des disciplines minoritaires (portugais, arabe…). Une vieille histoire. Il y a quarante ans, lors de la réforme Haby, je me souviens de ce professeur brandissant devant des parents deux manuels : avant/après , mais en condamnant l’amaigrissement, signe d’une attaque insupportable contre les savoirs, sans se demander vraiment ce qui allait être au bout du compte « su » et non pas « vu » simplement !

En tout cas, voilà une question-clé dont les enseignants doivent s’emparer. Mais je suis un peu inquiet quand je vois par exemple que l’excellent dossier des Cahiers 507pédagogiques « Questions aux programmes » est nettement moins consulté et acheté que d’autres dossiers, plus tournés vers les pratiques pédagogiques. Cela me rappelle un précédent : un numéro que j’avais coordonné : « du bon usage des manuels ». Pourtant , manuels et programmes sont l’ordinaire des enseignants, il est indispensable qu’il y ait une vraie réflexion sur leur fonctionnement, qu’on puisse les interpeller, y compris en formation initiale. J’y ai écrit un article où je développe davantage ce que j’ai esquissé dans ce billet qui commence à être trop long « Ni Pic de la Mirandole, ni kit pédagogique ! » (titre qui évoque bien ce dont il est question).
Ajoutons enfin que voilà un sujet qui ne concerne pas non plus que les enseignants. Mais ceux-ci doivent parler des pratiques réelles autour des programmes, sans quoi on a des textes foireux dans les médias, dignes des polémiques sur le « f » de « nénuphar » ou de l’enseignement ou non de l’imparfait du subjonctif. L’enquête PISA et ses résultats peu fameux nous invitent à plus de rigueur et plus de gravité…

 

 

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Commentaires (2)

  1. sacrecharlemagne

    ça me rappelle que j’ai un billet à écrire sur le sens de l’école et un autre sur les drosophyles et Aristote…
    Je m’interroge à la lecture de tous ces commentaires si je ne vais pas changer Aristote en Platon… Peut être même pousserai-je le vice à écrire Socrate.
    Voilà, remettre Platon au coeur des programmes d’Histoire, ça me semble une bonne idée pour les programmes…
    Remettre le raisonnement au coeur de la philosophie … Ou plutôt, remettre la philosophie au coeur des disciplines scientifiques … On évitera peut être des intellectuels qui a défaut d’enfiler les idées, empilent les citations … moi je m’en fous, après tous ces repas de fin d’année, j’enfile les perles … nauséabond me dit ma femme

    Merci pour ces billets

    Loic

  2. Pingback: Un autre rôle pour les programmes scolair...

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