Enseigner au XXI siècle

Quand « Le loup de Wall Street » me fait méditer sur les pouvoirs de l’Ecole…

loup wsJ’ai vu le film flamboyant de Martin Scorsese Le loup de Wall Street récemment, et, comme je me le propose de le faire sur ce blog à propos de diverses œuvres artistiques, je vais dire en quoi cette fiction basée sur des faits authentiques a fait surgir en moi des réflexions sur le sens de l’Ecole et de son pouvoir possible, même limité.

Le personnage principal, magnifiquement interprété par Leonardo di Caprio, est un trader drogué, cynique, sans foi ni loi autre que la recherche de toujours plus d’argent et de tout ce que donne cet argent. J’ai noté qu’il ne manque pas de culture, sait se référer au capitaine Achab et a une belle maîtrise de la langue, sachant passer du langage le plus ordurier au plus subtil bagout d’arnaqueur séduisant. A un moment, il proclame son indignation de savoir que des professions aussi utiles que médecin ou professeur soient si mal payées selon lui, il n’est pas sûr qu’alors il ne soit pas sincère, car on entend aussi ce discours chez ce genre de personnage. En revanche, il n’a que mépris pour ceux qui n’ont pas été fichus de faire mieux que vendeur chez Mac Do, qui n’ont pas su saisir leur chance et qui sont définitivement écartés du monde des winners.

Il me semble qu’en fait , il adhère parfaitement à une idéologie d’égalité des chances et de méritocratie. C’est bien par son énergie (nul héritage à la clé, surtout pas culturel, son père étant surtout intéressé par les séries TV bas de gamme) qu’il parvient au sommet. Certes, par des moyens peu légaux (mais je ne dévoile pas trop du film), mais n’est-il pas représentatif, au-delà des excès, d’une partie de la société qui a voué un culte définitif à l’argent, pour qui ne pas avoir une Rolex signifie avoir raté sa vie, mais qui sait aussi consacrer une petite part de sa fortune à des « œuvres », ce que fait ici Jordan Belfort (mais je n’ai pas noté exactement où allaient les dons qu’il évoque, genre Musées et œuvres caritatives).

Alors l’école dans tout ça ? Que faire pour, à son niveau, combattre, le règne de l’argent-roi, pour réhabiliter une morale collective où importe la considération pour l’autre, pour comprendre que dans la société on est loin du gagnant-gagnant et que bien des richesses se bâtissent sur l’écrasement d’autres. Que faire pour que de brillants esprits scientifiques ne mettent pas leurs compétences dans les spéculations pures où l’argent se gagne en quelques secondes ? Je pense que, oui, les enseignants ont la responsabilité de faire sentir quelque part que le but de la vie n’est pas de gagner toujours plus, en faisant découvrir d’autres valeurs, et surtout en se demandant derrière leurs choix pédagogiques et didactiques s’ils promeuvent ou non ces valeurs. Par exemple en organisant dans la classe le travail coopératif, l’entraide, en mettant en place des règles qui obligent à écouter l’autre, à l’accompagner quand il ne comprend pas, en écartant des premières années de la formation les classements  et les compétitions (sauf lorsqu’elles sont des jeux et relèvent plus de l’émulation entre pairs).

Qu’on m’entende bien, je ne prône pas pour autant une vision manichéenne qui opposerait la culture, le savoir au monde de l’entreprise par exemple (mais dans le cas du trader, ici, il ne s’agit guère d’entreprises, mais de gains purement spéculatifs, basés sur du virtuel en quelque sorte auquel, comme nous dit Belfort cyniquement au spectateur du film , on a du mal à comprendre quelque chose, avec l’aide de banquiers genevois véreux). Justement, il ne faut pas tout confondre, et apprendre les mécanismes de l’économie, y compris en connaissant mieux le monde de l’entreprise, est tout à fait louable, nécessaire, et ne nous fait pas entrer dans le monde de la « cupidité » comme l’avait dit il y a quelques mois un homme politique célèbre pour ses diatribes anti-capitalistes…

Mais, oui, valoriser le collectif, ne pas survaloriser le prétendu « mérite individuel » en oubliant tout ce que le collectif apporte à chacun , y compris aux « méritants », cela me semble plus essentiel que jamais et en rien contradictoire avec la sauvegarde  de ce qui reste de si précieux dans la promotion de  l’individu, héritage des Lumières…

Tout cela ne suffit bien sûr pas à contrecarrer des tendances lourdes de nos sociétés. Mais le discours pessimiste de l’impuissance conforte les dominants, j’ai envie de dire de façon un peu provocatrice qu’il est quasiment une « faute professionnelle » chez un enseignant.

Je pense aussi qu’il faut prendre au sérieux l’idée d’un enseignement de la morale, à condition bien entendu qu’il ne se réduise pas à des « leçons », qu’il s’accompagne de dispositifs pédagogiques permettant la discussion, l’échange, ce qui d’ailleurs demande une sacrée formation des enseignants.

En tout cas, on ne peut rester neutre et se contenter de clamer qu’on est là pour en-sei-gner des connaissances, pour ins-truire et non pour éduquer, qu’on ne peut pas panser les maux de la société… Deux conceptions s’opposent effectivement. Pour moi, les enseignants ont une responsabilité d’éducateurs, c’est net. Et dans leur manière d’instruire se dessinent aussi une morale, des valeurs. Le vrai et le beau, certes, mais aussi le « bien ». Se demander en tout cas si on peut contribuer un tant soit peu à empêcher nos élèves tout aussi bien de suivre Dieudonné que d’être fasciné par un personnage comme Belfort, du genre « il a bien raison au fond ».

D’autres luttent à un autre niveau pour que les marchés financiers soient régulés, pour que les fortunes soient plus taxés, pour que les lois puissent être moins détournées, etc. Mais cela ne nous dispense pas de réfléchir à ce que nous pouvons faire modestement au sein de l’école pour que règne moins: « cet esclave jaune [qui]garantira et rompra les serments, bénira les maudits, fera adorer la lèpre livide, donnera aux voleurs place, titre, hommage et louange sur le banc des sénateurs »  (Timon d’Athènes, Shakespeare)

 

A signaler, si on veut au collège, aborder ce thème des traders, le petit roman jeunesse Taxiphobie de Michel Honaker, qui permet d’évoquer Wall Street et son univers impitoyable.

 

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Commentaires (2)

  1. Deconinck Dominique

    Oui, entre 8h30 et 16h30, dans chacune de nos classes, petit à petit, modestement et doucement, poussent les adultes de demain. Merci monsieur Zakhartchouk, de rappeler que nous pouvons imprégner cette vision du monde dans chacun de nos gestes, de nos paroles, de nos actions et réactions. A signaler, pour réflexion : La passionnante revue XXI sort son numéro de janvier pour thème  » L’argent fou, l’argent créateur ».

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