Enseigner au XXI siècle

Un dialogue indispensable et qui s’apprend!

L’affaire du « Jour de retrait » n’en finit pas de susciter des polémiques, mais aussi de mettre au grand jour un certain nombre de questions. Je n’en traiterai ici qu’une, mais qui est majeure : celle de la communication avec les familles. On pourrait en évoquer d’autres : la circulation de l’information à l’heure des nouvelles technologies, ce que signifie la vérification de cette information, sa validation, etc. ,ce que signifie vraiment « instruire » qui serait séparé aux yeux de certains par une muraille de Chine de « éduquer », et bien sûr la question de l’égalité filles-garçons qui selon certains publicistes de droite ne se poserait quasiment plus (il fallait écouter l’inénarrable Théard du Figaro dans le C’dans l’air du 30 janvier). Je me limiterai ici à quelques réflexions autour de la question du rapport aux familles.

On le sait, il existait trop peu de formations sur le sujet dans les IUFM. Il n’est pas sûr que dans les ESPE telles qu’elles sont  pour le moment, celui-ci soit davantage central. Or, on pourrait trouver là un cas de figure exemplaire de ce qui est en jeu dans la relation aux familles. On imagine des séances où on proposerait par exemple des jeux de rôle sur des situations comme vont les vivre les enseignants engageant le dialogue avec des parents qui ont suivi les consignes de « retrait ». Comment argumenter, rassurer, mais aussi comment écouter, patiemment, sans faire « celui qui sait face aux ignares intoxiqués par une propagande néfaste » ?  Mais on réfléchirait aussi en amont : comment prévenir les objections, comment expliquer ce qu’on va faire, en ne se contentant pas de clamer qu’il faut avoir confiance dans l’école, que les enseignants savent ce qui est bon pour les enfants.

François Dubet, dans une interview percutante au Monde, reproche à l’école de ne pas informer « de ce qu’elle enseigne en matière de « mœurs » et de morale. »  Et d’affirmer alors que « quand il y a vacance d’information, la désinformation prend ses aises ». Mais au-delà il dénonce la posture suffisante, hautaine du type « on n’a pas de comptes à rendre »  pour lui opposer la nécessité du dialogue pragmatique, qui tienne compte, dit-il , de ce qui pourrait ou non choquer. Il se réfère à une phrase célèbre de Jules Ferry, selon laquelle l’enseignant doit se référer au critère du « bon père de famille » qu’il ne faudrait pas choquer dans ses convictions. Cette allusion étonne un peu à vrai dire, car comme le font remarquer certains internautes dans leurs commentaires, cela interdirait alors d’évoquer certains sujets et irait dans le sens d’une école aseptisée. J’aurais plutôt envie de dire qu’il faut prendre en compte évidemment ce qui peut choquer, comme on doit le faire lorsqu’on aborde de nombreux sujets, qui sont « chauds » mais prouvent aussi que le savoir de l’Ecole a un sens : la critique de l’intolérance religieuse (à travers par exemple Zadig), les questions de santé (quel effet psychologique quand on étudie les méfaits de l’obésité ou de l’alcoolisme sur le corps humains pour des enfants concernés familialement ?) ou l’importance du choix du conjoint dans le mariage (quand on travaille sur Molière ridiculisant les pères s’opposant au choix des enfants.) Il faut mesurer tout le chemin que doivent faire bien des familles pour accepter qu’à l’école on évoque certains sujets « tabous »

Ici, il s’agit bien d’affirmer les valeurs de l’école, mais en utilisant toutes les ressources de la pédagogie. Peut-être en montrant concrètement ce qu’on fait en classe, des travaux d’élèves, etc. A cet égard, il parait plus important de travailler contre les stéréotypes stigmatisants que de pratiquer une sorte de volontarisme provocateur. Pratiquement,  il est plus fécond de mettre en avant des personnages romanesques féminins actifs, comme il en existe beaucoup maintenant dans la littérature jeunesse ou des garçons aimacouverture questions sensiblesnt la danse ou la lecture, plus que de vouloir faire jouer le chaperon rouge par une fille ou de vouloir à tout prix établir une parité dans l’étude des textes littéraires. j’ai eu sur ce point des échanges un peu vifs avec une amie enseignante (non prof de français) qui défendait cette idée, qui me parait impossible à soutenir (en revanche, on peut –et je l’ai fait- s’efforcer d’étudier dans l’année au moins un ou deux romans d’une écrivaine en troisième ou en seconde…). Une des grandes questions est comment transmettre un savoir qui forcément bouscule à certains moments des représentations sans que l’élève le vive comme une remise en cause brutale des valeurs de sa famille, des croyances. Eh bien, tout cela se travaille en formation, il n’y a pas de recette miracle, et du coup, on pourra travailler aussi sur le rapport instruction-éducation que j’évoque au début de ce billet. Et n’oublions pas qu’au-delà des familles, il y a l’enfant qui doit sentir qu’on peut à la fois respecter les croyances et valeurs de sa famille et en même temps l’ouvrir à autre chose, un monde où chacun peut choisir sa vie, où l’homosexualité n’est pas une honte, où un garçon a le droit de pleurer et où la jeune fille peut être passionnée de mécanique…

On peut se féliciter que Vincent Peillon invite de façon ferme à ce dialogue avec les familles qui ont manqué de confiance dans l’école, mais il ne doit pas s’agir de remontrances, mais bien d’un dialogue ouvert, « stratégique », manière la plus efficace de s’opposer aux élucubrations réactionnaires venues de cet horizon trouble où cohabitent dans un magmas étrange les cathos dont pourrait être fier Monseigneur Lefebvre, les antisémites de tout poil  (votre instit n’a-t-il pas un nom hébraïque ?), les ceux qui ont mal tourné, petits Doriot-Déat d’aujourd’hui et les intégristes musulmans tout surpris de bénéficier pour le coup de la complaisance des médias d’extrême-droite aux valeurs si peu actuelles. Encore un défi pour l’école, école dont le rapport de l’UNESCO sur l’éducation vient de rappeler l’importance dans le monde actuel.

 

voir aussi sur la question la tribune des Cahiers pédagogiques : « Ceux qui veulent divorcer de l’école républicaine »

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