Enseigner au XXI siècle

Archive mensuelles: mars 2014

Liberté pédagogique, un absolu?

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A la journée de l’innovation organisée par le Ministère le jeudi 27 mars (à la BNF), Vincent Peillon a déclaré : « Enseigner n’est pas un métier d’exécution. La liberté pédagogique est absolument essentielle pour les enseignants. ». On sait que pour les élèves, percevoir des liens de causalité entre deux phrases ou deux propositions lorsqu’il n’y a pas de connecteur logique (« par conséquent, donc » ou « en effet »…) est souvent difficile et d’ailleurs cela montre la complexité de l’enseignement grammatical qui ne peut se faire à colibertups de « leçons » stéréotypées et simplistes, mais c’est une autre histoire… Un lecteur averti, bien sûr, voit dans l’affirmation du ministre ce lien de cause-conséquence. La liberté pédagogique découlerait des caractéristiques mêmes de la profession d’enseignant. Cela n’exclut pas qu’elle ait d’autres justifications, comme celle par exemple de rendre plus efficace l’enseignement, mais on pourrait également trouver des contre-arguments et dire : L’enseignant est un fonctionnaire d’Etat( …sauf dans le privé) et donc sa liberté pédagogique est limité ; ou encore : l’enseignement vise à faire réussir tous les élèves, à réduire les inégalités sociales et culturelles, cette ambition met des bornes à la liberté pédagogique ; ou encore : il est avéré que le travail d’équipe améliore la qualité de l’enseignement, ce qui remet en cause une liberté pédagogique individuelle excessive. Le ministre Darcos a beaucoup contribué à remettre au premier plan la liberté pédagogique, s’opposant explicitement d’ailleurs à son prédecesseur, Gilles de Robien, prônant l’obligation de se plier à certaines normes, en particulier dans le domaine de la lecture. Il est vrai que ce thème est particulièrement populaire chez les enseignants, y compris quand ceux-ci sont par ailleurs de farouches adversaires de la « libre entreprise ». « Liberté chérie » continue à être un refrain apprécié et très porteur. Ce qui n’empêche pas qu’on brandisse plus facilement ce thème lorsqu’on est opposé à certaines règles qui ne vont pas dans notre sens, jusqu’à défendre la « désobéissance » alors même qu’on reprochera leur insoumission à des récalcitrants par rapport à des lois ou normes qu’on apprécie (dans d’autres domaines par exemple, la liberté de ne pas célébrer des mariages homos ou de délirer dans des spectacles autour de thèmes sulfureux sur les Juifs, etc.) Qui n’a pas pêché par incohérence, brûlant ce qu’il a adoré, et adorant ce qu’il a brûlé, au gré des vents des alternances politiques par exemple. Mais revenons à la liberté pédagogique dans l’enseignement. Que veut-elle dire ? Si elle renvoie à l’idée qu’effectivement, le métier d’enseignant n’est pas d’éxécution, qu’il s’agit bien d’une « profession » où l’on a de larges marges de manoeuvres sur l’organisation de son travail,  où on est un décideur dans sa classe de bonnes stratégies, de méthodes pertinentes…, alors oui, même si l’on devrait plutôt parler d’autonomie pédagogique. En revanche, s’il s’agit de mettre en avant une conception très libérale du métier (une conception largement fantasmée, car en vérité bien des professions libérales sont fortement cadrées ou encadrées et le verdict du client y est essentiel comme mode d’évaluation !), alors on ne peut qu’être très réservé sur une notion qui  peut faire oublier le respect de règles, de valeurs, d’objectifs communs En outre, la « liberté pédagogique » semble bien, dans nombre de déclarations qui la sanctifient, une manière de refuser le collectif, de prôner un individualisme débridé qui s’opposerait à un collectivisme quasiment totalitaire. Aussi aurai-je tendance à préférer le terme de « responsabilité pédagogique ». L’enseignant doit avoir des responsabilités, au sens donc qu’il dispose d’une certaine maîtrise de ses choix, mais il doit aussi avoir « la » responsabilité de tout faire pour œuvrer à la réussite de tous les élèves, de travailler dans le cadre d’un projet collectif dont il est un des acteurs, de participer à un effort national qui dépasse sa propre personne. Que vient faire alors l’innovation, qui était au départ de notre réflexion ? J’aurais du mal à ajouter beaucoup de choses à ce que Philippe Watrelot a magnifiquement énoncé sur son blog et ce billet est une bonne occasion d’y renvoyer. Il explique très bien combien l’esprit d’innovation est nécessaire (un vrai bain de jouvence permanent), mais aussi combien la mise en avant de l’innovation peut être un piège, si celle-ci se situe toujours dans les marges, dans finalement ce qui pourrait être un alibi pour le fameux « changer pour ne pas changer » de Lampedusa. L’article 34 qui ouvre la possibilité d’innover peut être un levier, il ne peut équivaloir à une fête des fous ou à un carnaval d’un jour qui permet finalement de mieux conserver l’existant. De plus, dans quel sens va l’innovation ? est-elle au service d’un renforcement de l’élitisme ou s’inscrit dans une vision démocratisante de l’enseignement, ce qui implique souvent d’autres choix, y compris au niveau des moyens. On peut se féliciter cependant que lors de la journée de l’innovation citée plus haut, l’éducation prioritaire ait été privilégiée dans la remise des prix du jury de l’innovation Donc, il conviendrait de compléter la phrase du ministre. Oui, la liberté, ou plutôt l’autonomie pédagogique est essentielle…comme moyen pour les enseignants d’accomplir leurs missions, de participer à un projet collectif  dans lequel ils sont des acteurs et pas de simples pions. Nécessité peut-être, si et seulement si elle n’est pas la porte ouverte à tout. Il est vrai que l’enseignant est parfois pris dans le piège des injonctions paradoxales : doit-il respecter les programmes avant tout ou faire réussir les élèves ? doit-il obéir à une logique du socle commun ou se conformer à des textes officiels qui de facto lui tournent le dos, doit-il s’occuper d’abord de ce que les élèves apprennent et non de ce qui est officiellement enseigné ? Doit-il se plier aux règles d’un collectif qui parfois ne respecte pas les règles nationales (par exemple qui pratiquerait la punition collective, la constitution de classes de niveaux, instaurerait des règlements contraires au droit, etc.) ? Quelle est la légitimité supérieure qui doit primer sur les autres ? Est-ce à chacun de l’estimer ? Autant de questions complexes qu’il faudrait travailler davantage en formation.  Occasion de débats, d’analyse de cas, pour gérer au mieux les tensions entre exigences contradictoires, celles du fonctionnaire rigoureux, du cadre inventif, du militant de la réussite de tous, du citoyen, du pédagogue.

Les élections municipales et l’école

Les élections municipales sont ou devraient être un grand moment de la vie civique. Dans un monde médiatique qui serait plus centré sur l’essentiel, elles occuperaient une place plus ample ; on  montrerait davantage la grandeur du mandat municipal, la passion qui anime bien des élus et leur engagement fort dans tout ce qui a un rapport étroit avec la vie de tous les jours. Je ne parlerais pas de elections municiaples« dévouement », un mot que je n’aime guère, car il y a aussi une dimension « plaisir » sans laquelle d’ailleurs un engagement me paraitrait suspect.

Je suis pour ma part engagé dans le « combat » (pacifique) des élections municipales dans ma ville de 20 000 habitants (Nogent sur Oise) dans une liste (avec des chances raisonnables d’être élu dans dix jours) pour m’occuper un peu d’éducation au sein d’une équipe vraiment intéressante, plurielle, citoyenne et qui a l’avantage d’être constitué de gens de métiers différents avec une proportion limitée d’enseignants, ce qui n’est pas plus mal finalement !

Une campagne électorale, je trouve ça enthousiasmant : le porte-à- porte qui nous fait rencontrer des gens de toutes sortes : des sympathiques et des sympathisants, des grincheux, des inquiets, ceux qui voteraient volontiers Front national (mais heureusement celui-ci n’a pas été capable de faire une liste malgré de beaux scores habituels aux élections nationales) mais avec qui il est intéressant de discuter ; rédiger des papiers électoraux : comment être simple, lisible, concret, mais pas démago, trouver le juste équilibre entre la sérénité et la nécessaire riposte aux arguments des adversaires surtout quand il y a désinformation et déformation de la réalité sur des questions comme la délinquance ; mais aussi partager des moments forts avec des personnes très différentes, y compris d’ailleurs celles qui ne partagent pas vraiment vos options politiques sur le plan national, mais rassemblées autour de valeurs et de volonté d’action pour leur ville.

Mais je ne perds pas de vue l’objet de ce blog qui est de relier notamment de relier l’actualité aux questions de l’école. Et je voudrais ici évoquer trois points à propos de ces élections qui concernent le monde de l’école : les rythmes scolaires ou plutôt le temps de l’enfant, la politique culturelle en direction des écoliers, le champ de compétences d’une commune aujourd’hui.

Sur les rythmes. J’ai coordonné avec Christine Vallin un dossier numérique sur le sujet il y a quelques semaines. On pensait alors que la question serait un enjeu fort des élections municipales. Or, il en a été assez peu question et dans ma ville, pas un vrai sujet de polémique, contrairement à la sécurité ou la fiscalité. Peut-on espérer que peu à peu on passera des cris d’alarme et des descriptions apocalyptiques d’une école devenue centre de loisirs à de vrais débats, ouverts, sur le temps de l’enfant ? Par exemple, quel rôle peuvent jouer les activités péri-scolaires par rapport à l’acquisition de compétences ? Il peut y avoir de vrais clivages, qui ne sont pas gauche/droite sur le rôle éducatif de celles-ci (et non occupationnel ou simplement ludique), sur les frontières de l’école (destinées à  faire barrage ou vouées à être franchies ?) Un débat d’avenir sur la place spécifique de l’école dans une vision large de l’éducation, alors même que certains voudraient revenir  à un sanctuaire mythique, qui n’a jamais vraiment existé en fait, où on se contenterait d’instruire. Une école qui résiste au monde et non une école qui fait aussi aimer le monde, pour reprendre la dichotomie de Denis Meuret, dont je recommande le livre sur la comparaison France-Québec.  Débat qui peut être passionnant s’il n’est pas passionnel…Mais il ne faut plus parler des rythmes scolaires, mais bien du temps de l’enfant, et du temps d’apprendre.

Sur la culture. Dans ma ville, où le nombre de diplômés est restreint et où aller à un spectacle un tant soit peu exigeant n’est pas une habitude très partagée, nous avons (je dis « nous » car je me suis engagé dans le mandat précédent à un niveau de responsabilités fortes dans la politique culturelle) développé une politique culturelle ambitieuse, d’éveil à de grandes œuvres chez les élèves : des spectacles de grande qualité, comme une adaptation de Niels Holgersen, récemment, pour un millier d’enfants (en trois séances), peu familiers des scènes théâtrales, et cent autres exemples. Là aussi, c’est un choix, surtout budgétaire. Mais cela ne fait-il pas partie des missions d’une ville « éducatrice », qui par ailleurs favorise aussi le sport de masse, des animations en tous genres notamment à la Médiathèque, des spectacles de rue, etc.

Sur le champ de compétences. Dans le rapport de Terra nova auquel j’ai participé, on s’interroge sur qui doit gérer au niveau collectivités ce qui se rapporte à la scolarité obligatoire. La commune n’a-t-elle pas son mot à dire ? Evidemment, les choses sont plus simples dans une ville où tous les collégiens sont de la commune, ce qui est le cas localement. Mais déjà aujourd’hui, quelle doit être l’implication d’une ville au-delà de l’école primaire ?  Les liaisons intercycles, qui préfigurent l’école du socle, concernent la politique municipale (aide aux projets, propositions d’interventions…) Nous envisageons pour ma ville le développement d’une maison des sciences pour aller dans le sens de l’opération de la Main à la pâte où certaines de nos écoles ont été fortement impliquées (l’une d’elles a pris d’ailleurs récemment le nom de Georges Charpak). Il y a aussi la question du soutien scolaire, de l’aide aux devoirs. Dans la ville proche de Creil, je m’occupe depuis 25 ans d’une association d’aide aux devoirs pour collègiens qui bénéficie d’une subvention appréciable de la ville, ce qui est aussi est lié à des choix budgétaires (pas de réduction de la subvention malgré la crise)

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Je pense qu’il faudrait, dans les ESPE notamment, faire réfléchir sur les liens entre école et commune, surtout, mais pas seulement pour ce qui concerne l’école primaire.  Dans nombre de pays qui réussissent au niveau enseignement, il existe un lien fort avec les collectivités. Mais il est intéressant aussi de travailler sur les dérives possibles, sur le plan budgétaire, sur le plan de l’interventionnisme possible des élus (qui doivent aussi être formés sur les enjeux éducatifs, par exemple autour de la question du numérique). Là encore, un chantier stimulant, loin des polémiques électorales.

Dans un futur commentaire de ce billet, je vous dirai si oui ou non, tous ces projets qui me tiennent à cœur pourront ou non se réaliser, selon le résultat des élections….

Où est le travail collectif ?

Trop d’enseignants, dans le second degré surtout, vivent encore dans le mythe du « lonesome cow boy », brandissant la sacro-sainte « liberté pédagogique » en toutes occasions et réduisant bien souvent le « travail d’équipe » à pas grand-chose : se réunir pour un sujet de devoir commun, parler des élèves dans des conseils de classe ritualisés et tournant souvent à vide, choisir le manuel en fin d’année, en se méfiant beaucoup de la « réunionnite » et des « paperasses inutiles » genre fiches de suivi ou d’objectifs communs.

Pourtant, aujourd’hui, on sait bien que face aux situations difficiles, le collectif est indispensable. Le collectif étant non pas la bande de copains qui s’entendent bien, mais quelque chose de professionnel, où on fait travailler ensemble des gens qui ne se choisissent pas, mais doivent coopérer de manière organisée et institutionnalisée.

Il est vrai que dans le monde de l’enseignement  secondaire, l’idée, même formelle, d’un « travail d’équipe » est apparue bien tardivement. Les Cahiers pédagogiques dans les années 50 étaient bien seuls à en prôner la fécondité, à la suite des « classes nouvelles » de la Libération. Et que de moqueries sur la concertation obligatoire et quasi totalitaire qu’aurait soi-disant imposée une réforme faisant suite au rapport Legrand sur les collèges en 1982 ! Aujourd’hui, on ne remet plus guère en cause le principe d’une nécessaire harmonisation, voire d’un travail commun. Mais on reste loin du compte, on est davantage dans le formalisme que dans la réalité effective.

Un des signes de cette insuffisance, c’est la faible place qu’occupe la promotion du travail d’équipe dans la construction des ESPE, dans la formation des enseignants. Peu de stages mettent vraiment en avant l’axe du travail en équipe en tant que tel. Car pour que celui-ci fonctionne, il faut pouvoir adopter et faire vivre des règles élémentaires, ne serait-ce que rendre efficaces des réunions grâce à un ordre du jour, des règles claires de prise de paroles, un timing avec tout simplement une heure de fin, un compte-rendu qui soit une vraie synthèse et non un patchwork d’avis, quand ce compte-rendu existe. On est parfois surpris dans un collège que cela même qui parait une évidence reste quasiment révolutionnaire. J’ai été gêné parfois qu’on me félicite pour avoir bien animé une réunion de sous-groupe dans mon établissement, tout cela parce que j’avais simplement fait respecter ces règles… Il faut dire que je n’ai appris ce fonctionnement d’équipe qu’au sein de mouvements pédagogiques et d’associations, à travers une pratique effective, sur le long terme. Car de toutes façons, il ne suffit donc pas de s’approprier d’indispensables techniques, mais bien de les expérimenter, de les vivre régulièrement.

Je crois qu’il faudrait davantage donc mettre l’accent sur la dimension collective du métier dans la formation des enseignants et autres acteurs de l’éducation (dont les chefs d’établissement d’ailleurs), tout en faisant réfléchir sur les limites du collectif, faire peser les avantages et inconvénients, en référence par exemple au beau texte de Philippe Perrenoud : « Travailler en équipe, c’est renoncer à sa part de folie ». Notons en plus que ce n’est qu’en développant le travail en équipe des enseignants qu’on pourra ensuite développer le travail en groupes chez les élèves, ce travail qui est si insuffisant dans notre pays comme le notait le rapport de Jacques Attali sur les facteurs de croissance (le travail en équipe en étant un) !

Mais il faut que cette dimension collective n’apparaisse pas, comme on l’a signalé plus haut, comme totalitaire, comme une entrave à la créativité individuelle qui doit être une autre composante du métier. Cela renvoie d’ailleurs à un grand défi de nos sociétés : ne pas confondre coopération et uniformisation conformiste d’une part, ni prise en compte de l’individu et individualisme ultra-libéral d’autre part. L’individu est une conquête du siècle des Lumières, pourrait-on dire pour aller vite, le respecter pour ce qu’il est n’est pas incompatible avec le travail collectif, qui s’enrichit des différences, mais sait les dépasser.  Tout cela passe plus que par de grands discours lyriques sur les vertus du collectif, souvent contre-productifs, par des règles structurelles, par le professionnalisme, par la démonstration dans les faits que dans le monde actuel de l’école, on ne peut guère avancer seul dans son coin…

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La note de Terra nova sur l’école commune

J’ai participé à un travail collectif du think tank Terra Nova, depuis plusieurs mois, qui a abouti à une note présentée à la presse jeudi 6 mars. On peut lire diverses réactions et un renvoi à la note dans la revue de presse des Cahiers pédagogiques.
Je ne vais pas ici développer tout ce que nous proposons dans cette note, que je vous invite à lire sans forcément passer par le filtre de commentaires de presse plus ou moins rigoureux ou tendancieux. Je mettrai seulement ici l’accent sur cinq remarques.

  • Une note d’un groupe de réflexion a un statut bien particulier : il s’agit de lancer des idées pour que les politiques les reprennent, ou plus modestement puissent s’en inspirer. Ce n’est pas un programme. Même si ces idées sont étayées et en l’occurrence j’apprécie l’apport d’un autre groupe de Terra Nova qui a travaillé sur le coût de l’échec scolaire, toujours compliqué à évaluer, mais qui est de toutes façons considérable
  •  Les auteurs de la note sont bel et bien des acteurs engagés. Certes, on entend en ce moment les habituelles critiques sur le soi-disant éloignement du terrain de ceux qui réfléchissent sur l’école. A l’heure où un célèbre essayiste médiatique livre ses sentences sur l’école (à la Une du Point par exemple) étayées par trois ou quatre lettres reçues d’enseignants (les mêmes sont citées depuis dix ans, ou peu s’en faut), j’avoue qu’on pourrait accorder plus de crédibilité à des personnes fortement engagées avec des équipes : chefs d’établissement, directeur d’école, syndicalistes au contact avec les adhérents qui sont enseignants, et moi-même qui, certes, n’ai plus d’élèves depuis quelques mois mais ai enseigné auprès de publics difficiles plus de trente ans….
  • escalier copie Certains des points soulevés dans la note sont en débat et doivent être abordés avec nuances. D’où l’importance de ne pas isoler telle ou telle phrase. L’école commune, à laquelle nous aspirons, n’est sûrement pas le primaire étendu au secondaire. On est plutôt dans l’idée d’apports réciproques. La discipline dans le second degré n’est un carcan que si on l’envisage comme cloisonnée, et il ne s’agit pas de jouer le transversal contre le disciplinaire. La fusion en un seul corps des enseignants de l’école commune pose bien évidemment des questions considérables, dans tous les cas, il faut tenir compte du réel (ce qui fait qu’il est impensable de toucher à l’agrégation pour l’instant). Comme j’aime bien les oxymores, je dirais que la note est « modérément iconoclaste » et s’inscrit dans les « utopies raisonnables » dont je parlais dans mon précédent billet.
  •  Un des points qui a été noté par la presse, ce sont les critiques adressées à la FSU et particulièrement au SNES. Il aurait été plus simple évidemment de taire la question du rôle de ce syndicat dans la conservation d’un système désormais inadéquat. Or, il faut bien dire que les mots-clé du discours du SNES depuis au moins les réformes tentées dans les années 80 par Savary sont « attaques contre les enseignants », « résister », « inadmissible », « pour un moratoire », « nous n’acceptons pas et nous n’accepterons jamais ». Contre le tutorat en collège, contre les dispositifs transversaux comme les itinéraires de découverte, contre l’approche par compétences, contre le socle commun (dans l’absolu, pas seulement contre une conception réductrice du socle), aujourd’hui contre une certaine autonomie laissée aux équipes, contre l’idée de curriculum : la liste est longue, et lassante. Comment ne pas voir en ce syndicat un obstacle à de vrais changements ?  Je sais qu’il existe beaucoup de « pédagos » au sein du SNES et la grande erreur de Allègre a été de ne pas le reconnaitre et connais pas mal d’adhérents SNES qui sont un peu schizophrènes : ils défendent une ligne conservatrice alors que dans la pratique réelle, ils mettent en œuvre des dispositifs honnis par leurs dirigeants. Mais il faut bien dire que, dès l’arrivée de Peillon au ministère, malgré certaines modérations dans le discours, le SNES s’est opposé à la plupart des initiatives un tant soit peu novatrices, en entrainant d’ailleurs la FSU. Bien sûr, je sais, il représente aussi ce que pensent beaucoup d’enseignants, mais à certains égards, ce discours conforte les plus conservateurs et leur donne en plus un merveilleux alibi « de gauche » : admirable, défendre l’agrégation telle qu’elle est, l’élitisme, la « discipline » par-dessus-tout, ce serait le comble du progressisme « anti-libéral » ! Et on a droit à une inconditionnelle défense de « l’examen » contre tout contrôle continu, en oubliant qu’il est aussi bien souvent ce « baptême bureaucratique du savoir » que fustigeait le jeune Karl Marx.
  • Est en jeu également toute une conception du syndicalisme : celui-ci se contente-t-il d’une pure défense de la corporation, sans prise en compte du contexte national, de la compatibilité des revendications avec le champ des possibles ou d’une vision globale de la société, même si tout cela est enrobé d’un discours lyrique et généreux à peu de frais, ou est-il plus réaliste et en même temps plus ambitieux paradoxalement, plus en prise avec le possible ? Faut-il hypocritement prétendre qu’il n’y aucune contradiction entre les intérêts , des enseignants, des élèves, des parents, de la société dans son ensemble ou assumer la réalité de ces contradictions et arriver à les résoudre par des compromis acceptables par tous, jusqu’à un certain point ? Et est-il légitime qu’il existe un syndicalisme catégoriel qui s’inscrit de manière assez tenue dans un cadre fédéral qui reste à l’intérieur de la corporation ou préfère-t-on un syndicat général, lui-même appartenant à une grande confédération de salariés, laquelle lui donne une légitimité qui va au-delà de sa représentation aux élections professionnelles de l’éducation nationale ? On voit bien où vont mes choix en faveur d’un syndicalisme réformiste et je souhaite ardemment qu’on arrive un jour à unifier les organisations qui travaillent dans le même sens et qu’on retrouve au sein de ce groupe de Terra Nova (pour être clair, le SGEN-CFDT et le SE-UNSA)…
  •  Un dernier point : certains journaux ont aussi mis l’accent sur la critique explicite qui est faite dans la note sur l’utilisation des 60 000 postes créés par le ministère pendant le quinquennat. Là encore, il faut regarder de près ce qui est dit et la note n’est pas en opposition à la refondation Peillon, bien au contraire. Ce qui est remis en cause, c’est la part énorme prise par la formation initiale, « mangeuse de moyens », alors même que l’effort aurait dû être au moins égal (à moyens globaux constants) pour la formation continue, indispensable pour bâtir cette école commune, à condition qu’on développe un professionnalisme accru, qu’on  fasse émerger des pratiques pédagogiques nouvelles (en fait pas si nouvelles que cela dans l’absolu !) pour que les enseignants puissent gérer les classes hétérogènes,  jouer un rôle de « passeurs culturels » et préparer les élèves à affronter les défis de demain (dont le numérique et la société de surinformation), pour qu’ils puissent faire face aux problèmes d’aujourd’hui (inattention des élèves, nécessité de combattre le décrochage, lutte contre les incivilités…)

peurMon souhait est en tout que cette note donne lieu à des débats de qualité ( comme celui que lance le billet de Bernard Desclaux) et non provoque les réactions des éternels pourfendeurs du « libéralisme » armés de slogans qui sont souvent des empêcheurs de penser. Pour certains, l’affaire est classée : Terra nova est une « secte néo-libérale », on renvoie à une note ancienne qui aurait prôné l’abandon des classes populaires au profit des « bobos » (avec une lecture très tendancieuse de cette note, voir à ce sujet la tribune du regretté Olivier Ferrand) et on évacue dès lors une discussion pourtant indispensable. Car pendant ce temps-là, PISA et pas seulement (d’autres évaluations nationales, comme le rappelle la note, font le même constat) nous montre une école française plus élitiste, moins démocratique mais aussi moins efficace, y compris pour l’élite. Tout cela ne se résoudra ni pas une augmentation de moyens, ni par un retour nostalgique vers un passé mythifié, ni par la croyance en des solutions magiques. Bâtir l’école commune n’en est pas une, car cela demande persévérance, courage politique, vision  à long terme et confiance dans les acteurs. Ces ingrédients manquent un peu aujourd’hui, non ?

(illustrations de Martin Vidberg, parues dans le numéro des Cahiers pédagogiques: l’entrée en sixième

Utopie raisonnable ?

En janvier dernier, le SNPDEN (syndicat de chefs d’établissements de l’UNSA) de l’académie de Créteil m’avait invité à exposer ce que pourrait être, selon moi, le collège de 2025, à côté d’autres intervenants imaginant l’équivalent pour le lycée. Un exercice bien stimulant, et qui pourrait être repris en formation d’enseignants.
Avant de commencer, j’ai essayé d’accomplir l’équivalent dans le passé : qu’en est-il du collège d’aujourd’hui si on le compare aux promesses possibles de la fin du XX° siècle, puisque cela correspond à peu près au même laps de temps ? Au temps par exemple (il y a une quinzaine d’années) où François Dubet rendait son rapport à la ministre Ségolène Royal, où de nouvelles tentatives d’interdisciplinarité, d’évaluation différente (en insistant sur le positif et les conseils plus que sur les constats) ou d’implication plus grande des enseignants dans la « vie scolaire » (heures de vie de classe, etc.). N’a-t-on pas plutôt régressé en matière de programmes, de sélectivité des élèves (montée du nombre d’élèves en difficulté) et de formation continue (qui s’est effondrée) ?

L’idéal serait de se livrer à un tel exercice régulièrement et d’examiner ce qui a été plutôt bien prévu (craint, ou espéré) et en revanche, les grosses erreurs de prospective. Cela permettrait de remettre à leur place trop de prophètes du futur péremptoires dans leur optimisme ou leur pessimisme (ce sont les plus nombreux dans ce cas-là). Il est vrai qu’on touche là souvent le fonds de commerce des « déclinistes », pour qui le niveau baisse depuis toujours et a déjà « atteint celui de l’an prochain » (pour reprendre une expression de Lubitsch dans un contexte différent).

En décrivant ce que je vois dans mon boule de cristal du collège de 2025, il est vrai, je ne cherche pas vraiment à être totalement lucide, à n’espérer au mieux qu’un gris clair davantage probable que des couleurs plus brillantes. Je participe consciemment à l’espoir d’une prophétie auto-réalisatrice, puisque l’avenir dépend de notre action, en partie certes, mais aucune loi d’airain ne peut nous en décourager. J’ai envie d’utiliser l’oxymore d’ « utopie raisonnable », d’autant que  la proximité relative dans le temps nous éloigne des visions apocalyptiques ou édeniques possibles avec une école dans un siècle (y aura-t-il alors encore un « collège » ?). Lors de ce même colloque, Philippe Tournier, secrétaire général du syndicat, dressa, pour sa part et de façon brillante, mais grinçante, un constat du système éducatif en 2025 beaucoup plus sombre et à vrai dire à la dérive, tout en proposant par ailleurs des pistes pour que se mette enfin en œuvre sa refonte ou refondation, pour éviter la chronique d’une stagnation annoncée.

Je voudrais ici juste présenter quelques points que j’ai développés à cette occasion, en me centrant sur ce qui concerne davantage l’évolution du métier d’enseignant. Et en osant le futur, aussi improbable pourrait-il apparaitre, en sachant que tout futur qui se respecte est un conditionnel…

En 2025,  Les professeurs accompagneront les élèves dans leur parcours personnalisé, puisque ce sont eux qui « font » les programmes et non leurs enseignants. L’idée de « curriculum » se sera peu à peu imposée. Le socle commun de compétences, vaille que vaille, aura fait son chemin. Le professeur évaluera davantage les réussites que les lacunes, dans un système où le poids des notes aura bien diminué (on ne recommande pas son usage avant la deuxième année de collège au plus tôt). Tout cela au profit d’une véritable évaluation des compétences construites progressivement.

Les professeurs, grâce à une montée en puissance de la formation continue à la fin des années 10, sauront davantage gérer l’hétérogénéité des classes, grâce aussi à la souplesse dans l’application de normes nationales souvent« hypocrites », car infaisables. L’objectif étant bien de faire progresser chacun, l’enseignement sera à la fois plus personnalisé, mais aussi coopératif, puisque les talents de chacun se conjugueront dans des travaux de groupes, dans un tutorat entre plus forts et plus faibles. Loin de la liberté pédagogique de faire n’importe quoi, il s’agira de la responsabilisation d’équipes, valorisée par une inspection qui désormais jouera un rôle de conseiller, avec un poids hiérarchique diminué, mais une autorité pédagogique réelle renforcée du fait même d’une autre conception du contrôle (lire à ce sujet le livre récent de Olivier Maulini et Monica Gather Thurler : « enseigner : un métier sous contrôle ? » )

L’enseignant de collège sera toujours bien sûr un transmetteur de connaissances, que les « défenseurs des savoirs » se rassurent ( !), mais on aura bien compris que la transmission implique l’accompagnement, le travail effectif sur les méthodes et bien sûr la mise en place de facteurs favorables à l’acte d’apprendre : confiance, gestion des émotions, mobilisation intellectuelle en faveur de la persévérance…Les ouvrages anti-pédagogiques (ou soi-disant anti-pédagogistes) ne se vendront même plus sur les sites de vente en ligne, ils auront épuisé leur venin et n’intéresseront plus grand monde.

Ajoutons aussi ce rôle de « passeur culturel » -auquel je tiens tant que jouera l’enseignant. Plus que jamais on valorisera les projets créatifs, les sorties culturelles, le travail en partenariat avec des artistes, mais tout cela nécessairement dans un cadre rigoureux. Une des conditions en est, on le sait, la capacité des enseignants à ne pas se perdre dans l’activisme,  à savoir travailler avec l’extérieur et à bien saisir le rôle spécifique de l’école et du travail sur les apprentissages à travers un projet. Ce sera un des axes forts de la formation continue, car travailler en partenariat, cela s’apprend !

Terminons, pour ne pas rallonger à l’excès ce billet sur deux éléments essentiels :

–        la place du numérique bien sûr, avec la mise en évidence du rôle capital de l’enseignant dans l’apprendre à chercher et à gérer ce qu’on a trouvé et dans la formation à l’esprit critique

–        l’organisation du travail des professeurs. Le statut aura enfin évolué. Il sera loin le temps où le triste collectif d’extrême-droite Racine, dont nous avons déjà parlé ici dans un précédent billet, vantait pour l’éternité le « statut de 1950 » et où le syndicat majoritaire freinait au maximum toute évolution vers un service annualisé prenant en compte les nombreuses tâches de l’enseignant du XXI° siècle. construire, réaliser et évaluer des projets, travailler en équipe, accompagner des élèves, travailler avec les parents…

I have a dream? Peut-être. Pourtant, ces quelques idées ne sont pas si révolutionnaires que cela, ells sont peu coûteuses sans doute  et redonneraient certainement du dynamisme et du sens à notre collège qui va si mal. Mais les forces qui s’opposent à ces évolutions restent si fortes, et malheureusement, influencent des acteurs qui auraient tout à y gagner finalement que cela reste encore certainement un petit espoir qui « brille comme un brin de paille. »