Enseigner au XXI siècle

Où est le travail collectif ?

Trop d’enseignants, dans le second degré surtout, vivent encore dans le mythe du « lonesome cow boy », brandissant la sacro-sainte « liberté pédagogique » en toutes occasions et réduisant bien souvent le « travail d’équipe » à pas grand-chose : se réunir pour un sujet de devoir commun, parler des élèves dans des conseils de classe ritualisés et tournant souvent à vide, choisir le manuel en fin d’année, en se méfiant beaucoup de la « réunionnite » et des « paperasses inutiles » genre fiches de suivi ou d’objectifs communs.

Pourtant, aujourd’hui, on sait bien que face aux situations difficiles, le collectif est indispensable. Le collectif étant non pas la bande de copains qui s’entendent bien, mais quelque chose de professionnel, où on fait travailler ensemble des gens qui ne se choisissent pas, mais doivent coopérer de manière organisée et institutionnalisée.

Il est vrai que dans le monde de l’enseignement  secondaire, l’idée, même formelle, d’un « travail d’équipe » est apparue bien tardivement. Les Cahiers pédagogiques dans les années 50 étaient bien seuls à en prôner la fécondité, à la suite des « classes nouvelles » de la Libération. Et que de moqueries sur la concertation obligatoire et quasi totalitaire qu’aurait soi-disant imposée une réforme faisant suite au rapport Legrand sur les collèges en 1982 ! Aujourd’hui, on ne remet plus guère en cause le principe d’une nécessaire harmonisation, voire d’un travail commun. Mais on reste loin du compte, on est davantage dans le formalisme que dans la réalité effective.

Un des signes de cette insuffisance, c’est la faible place qu’occupe la promotion du travail d’équipe dans la construction des ESPE, dans la formation des enseignants. Peu de stages mettent vraiment en avant l’axe du travail en équipe en tant que tel. Car pour que celui-ci fonctionne, il faut pouvoir adopter et faire vivre des règles élémentaires, ne serait-ce que rendre efficaces des réunions grâce à un ordre du jour, des règles claires de prise de paroles, un timing avec tout simplement une heure de fin, un compte-rendu qui soit une vraie synthèse et non un patchwork d’avis, quand ce compte-rendu existe. On est parfois surpris dans un collège que cela même qui parait une évidence reste quasiment révolutionnaire. J’ai été gêné parfois qu’on me félicite pour avoir bien animé une réunion de sous-groupe dans mon établissement, tout cela parce que j’avais simplement fait respecter ces règles… Il faut dire que je n’ai appris ce fonctionnement d’équipe qu’au sein de mouvements pédagogiques et d’associations, à travers une pratique effective, sur le long terme. Car de toutes façons, il ne suffit donc pas de s’approprier d’indispensables techniques, mais bien de les expérimenter, de les vivre régulièrement.

Je crois qu’il faudrait davantage donc mettre l’accent sur la dimension collective du métier dans la formation des enseignants et autres acteurs de l’éducation (dont les chefs d’établissement d’ailleurs), tout en faisant réfléchir sur les limites du collectif, faire peser les avantages et inconvénients, en référence par exemple au beau texte de Philippe Perrenoud : « Travailler en équipe, c’est renoncer à sa part de folie ». Notons en plus que ce n’est qu’en développant le travail en équipe des enseignants qu’on pourra ensuite développer le travail en groupes chez les élèves, ce travail qui est si insuffisant dans notre pays comme le notait le rapport de Jacques Attali sur les facteurs de croissance (le travail en équipe en étant un) !

Mais il faut que cette dimension collective n’apparaisse pas, comme on l’a signalé plus haut, comme totalitaire, comme une entrave à la créativité individuelle qui doit être une autre composante du métier. Cela renvoie d’ailleurs à un grand défi de nos sociétés : ne pas confondre coopération et uniformisation conformiste d’une part, ni prise en compte de l’individu et individualisme ultra-libéral d’autre part. L’individu est une conquête du siècle des Lumières, pourrait-on dire pour aller vite, le respecter pour ce qu’il est n’est pas incompatible avec le travail collectif, qui s’enrichit des différences, mais sait les dépasser.  Tout cela passe plus que par de grands discours lyriques sur les vertus du collectif, souvent contre-productifs, par des règles structurelles, par le professionnalisme, par la démonstration dans les faits que dans le monde actuel de l’école, on ne peut guère avancer seul dans son coin…

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