Enseigner au XXI siècle

Liberté pédagogique, un absolu?

A la journée de l’innovation organisée par le Ministère le jeudi 27 mars (à la BNF), Vincent Peillon a déclaré : « Enseigner n’est pas un métier d’exécution. La liberté pédagogique est absolument essentielle pour les enseignants. ». On sait que pour les élèves, percevoir des liens de causalité entre deux phrases ou deux propositions lorsqu’il n’y a pas de connecteur logique (« par conséquent, donc » ou « en effet »…) est souvent difficile et d’ailleurs cela montre la complexité de l’enseignement grammatical qui ne peut se faire à colibertups de « leçons » stéréotypées et simplistes, mais c’est une autre histoire… Un lecteur averti, bien sûr, voit dans l’affirmation du ministre ce lien de cause-conséquence. La liberté pédagogique découlerait des caractéristiques mêmes de la profession d’enseignant. Cela n’exclut pas qu’elle ait d’autres justifications, comme celle par exemple de rendre plus efficace l’enseignement, mais on pourrait également trouver des contre-arguments et dire : L’enseignant est un fonctionnaire d’Etat( …sauf dans le privé) et donc sa liberté pédagogique est limité ; ou encore : l’enseignement vise à faire réussir tous les élèves, à réduire les inégalités sociales et culturelles, cette ambition met des bornes à la liberté pédagogique ; ou encore : il est avéré que le travail d’équipe améliore la qualité de l’enseignement, ce qui remet en cause une liberté pédagogique individuelle excessive. Le ministre Darcos a beaucoup contribué à remettre au premier plan la liberté pédagogique, s’opposant explicitement d’ailleurs à son prédecesseur, Gilles de Robien, prônant l’obligation de se plier à certaines normes, en particulier dans le domaine de la lecture. Il est vrai que ce thème est particulièrement populaire chez les enseignants, y compris quand ceux-ci sont par ailleurs de farouches adversaires de la « libre entreprise ». « Liberté chérie » continue à être un refrain apprécié et très porteur. Ce qui n’empêche pas qu’on brandisse plus facilement ce thème lorsqu’on est opposé à certaines règles qui ne vont pas dans notre sens, jusqu’à défendre la « désobéissance » alors même qu’on reprochera leur insoumission à des récalcitrants par rapport à des lois ou normes qu’on apprécie (dans d’autres domaines par exemple, la liberté de ne pas célébrer des mariages homos ou de délirer dans des spectacles autour de thèmes sulfureux sur les Juifs, etc.) Qui n’a pas pêché par incohérence, brûlant ce qu’il a adoré, et adorant ce qu’il a brûlé, au gré des vents des alternances politiques par exemple. Mais revenons à la liberté pédagogique dans l’enseignement. Que veut-elle dire ? Si elle renvoie à l’idée qu’effectivement, le métier d’enseignant n’est pas d’éxécution, qu’il s’agit bien d’une « profession » où l’on a de larges marges de manoeuvres sur l’organisation de son travail,  où on est un décideur dans sa classe de bonnes stratégies, de méthodes pertinentes…, alors oui, même si l’on devrait plutôt parler d’autonomie pédagogique. En revanche, s’il s’agit de mettre en avant une conception très libérale du métier (une conception largement fantasmée, car en vérité bien des professions libérales sont fortement cadrées ou encadrées et le verdict du client y est essentiel comme mode d’évaluation !), alors on ne peut qu’être très réservé sur une notion qui  peut faire oublier le respect de règles, de valeurs, d’objectifs communs En outre, la « liberté pédagogique » semble bien, dans nombre de déclarations qui la sanctifient, une manière de refuser le collectif, de prôner un individualisme débridé qui s’opposerait à un collectivisme quasiment totalitaire. Aussi aurai-je tendance à préférer le terme de « responsabilité pédagogique ». L’enseignant doit avoir des responsabilités, au sens donc qu’il dispose d’une certaine maîtrise de ses choix, mais il doit aussi avoir « la » responsabilité de tout faire pour œuvrer à la réussite de tous les élèves, de travailler dans le cadre d’un projet collectif dont il est un des acteurs, de participer à un effort national qui dépasse sa propre personne. Que vient faire alors l’innovation, qui était au départ de notre réflexion ? J’aurais du mal à ajouter beaucoup de choses à ce que Philippe Watrelot a magnifiquement énoncé sur son blog et ce billet est une bonne occasion d’y renvoyer. Il explique très bien combien l’esprit d’innovation est nécessaire (un vrai bain de jouvence permanent), mais aussi combien la mise en avant de l’innovation peut être un piège, si celle-ci se situe toujours dans les marges, dans finalement ce qui pourrait être un alibi pour le fameux « changer pour ne pas changer » de Lampedusa. L’article 34 qui ouvre la possibilité d’innover peut être un levier, il ne peut équivaloir à une fête des fous ou à un carnaval d’un jour qui permet finalement de mieux conserver l’existant. De plus, dans quel sens va l’innovation ? est-elle au service d’un renforcement de l’élitisme ou s’inscrit dans une vision démocratisante de l’enseignement, ce qui implique souvent d’autres choix, y compris au niveau des moyens. On peut se féliciter cependant que lors de la journée de l’innovation citée plus haut, l’éducation prioritaire ait été privilégiée dans la remise des prix du jury de l’innovation Donc, il conviendrait de compléter la phrase du ministre. Oui, la liberté, ou plutôt l’autonomie pédagogique est essentielle…comme moyen pour les enseignants d’accomplir leurs missions, de participer à un projet collectif  dans lequel ils sont des acteurs et pas de simples pions. Nécessité peut-être, si et seulement si elle n’est pas la porte ouverte à tout. Il est vrai que l’enseignant est parfois pris dans le piège des injonctions paradoxales : doit-il respecter les programmes avant tout ou faire réussir les élèves ? doit-il obéir à une logique du socle commun ou se conformer à des textes officiels qui de facto lui tournent le dos, doit-il s’occuper d’abord de ce que les élèves apprennent et non de ce qui est officiellement enseigné ? Doit-il se plier aux règles d’un collectif qui parfois ne respecte pas les règles nationales (par exemple qui pratiquerait la punition collective, la constitution de classes de niveaux, instaurerait des règlements contraires au droit, etc.) ? Quelle est la légitimité supérieure qui doit primer sur les autres ? Est-ce à chacun de l’estimer ? Autant de questions complexes qu’il faudrait travailler davantage en formation.  Occasion de débats, d’analyse de cas, pour gérer au mieux les tensions entre exigences contradictoires, celles du fonctionnaire rigoureux, du cadre inventif, du militant de la réussite de tous, du citoyen, du pédagogue.

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Commentaires (6)

  1. aymar

    il faut encourager la liberté pédagogique mais dans cadre épistémologique, pédagogique et lé gal conventionnellement établi et existant

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  3. Caroline ROUSSEAU

    En plein dans une structure expérimentale qui vient de naître dans mon collège, je suis à la fois enthousiaste et découragée, audacieuse et chat échaudé, innovante et vieux pot à confiture (même si ce sont des confitures maison)…

    Sinon, Jean-Michel, peux-tu nous parler un peu de notre nouveau ministre dans un nouveau billet s’il te plaît ? Wikipédia ne m’en a pas appris autant sur Benoit Hamon que j’aurais voulu en savoir et, surtout, je ne sais pas interpréter les tendances politiques, alors je compte sur toi pour m’éclairer, nous éclairer, sur notre avenir immédiat, rien que ça, merci 1000 fois !

    Bien à vous chers enseignants de coeur,
    Caroline

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  6. JC LEON

    « Enseigner n’est pas un métier d’exécution ». Pour certains collègues, si ! et les victimes sont souvent nombreuses. Au delà de cette plaisanterie, la liberté pédagogique me paraît actuellement liée au modèle dont s’inspire l’enseignant, ainsi qu’un à un idéal du moi qui a introjecté des modalités pédagogiques désuètes pour beaucoup (j’enseigne en collège). La liberté pédagogique justifie les pires méthodes, et vous avez raison, sans responsabilité. Combien de dysfonctionnements qui perdurent, combien de situations de classe qui sont insupportables pour les enfants, et les collègues… Je suis un peu découragé aujourd’hui.

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