Enseigner au XXI siècle

Raisons d’être déçus et raisons d’espérer

On n’est amer que  quand on pense l’avenir sucré, affirmait dans un de ses films Chris Marker. On savait bien que le chemin serait difficile pour la « refondation de l’école ». Trop de volontarisme et c’est la certitude de braquer des acteurs souvent pris dans les  rets de la société « de défiance », d’être accusé de manque de concertation, de rapidité excessive quand le changement exigerait durée et patience. Mais trop de modération, de compromis et c’est l’inévitable reproche d’immobilisme qui pointe :  « tout ça pour ça », « les réformettes, ça suffit ! » « quand viendra le vrai temps de la refondation ? »

Les consensus bâtis lors de concertations nationales sont souvent illusoires, dès qu’on arrive au concret. On aime définir des priorités, mais pas s’il y a des « secondarités », c’est-à-dire des secteurs qui « paieraient pour les autres » et tous les Pierre protestent qu’on les déshabille au profit de Paul…

Voici deux ans qu’un nouveau ministère était en place, avec un langage nouveau, des intentions nouvelles, porteur d’un grand espoir de changement. Or, voici un « changement » justement qui arrive : un trente-et-unième ministre de l’éducation de la V° République, à nouveau un homme, chasse le trentième comme le fait remarquer Philippe Watrelot. Va-t-il freiner une refondation qui pourtant ne faisait pas d’excès de vitesse ? Va-t-il être l’eau tiède qui succède à une surchauffe réelle ou prétendue, à la manière de Jack Lang après l’épisode Allègre, ou pire, faire de l’immobilisme à la Bayrou, ce grand réformateur qui a réussi à durer quatre ans et à survivre à un changement de présidence de la République en s’efforçant de ne fâcher personne (mise à part l’épisode loi Falloux) ?

Que vont devenir les chantiers ouverts ? Rappelons quelques débuts de réalisations positives  : on rescolarise peu à peu des enfants de moins de trois ans, des maîtres supplémentaires viennent en renfort dans des zones difficiles à l’école primaire (mais certains doutent de l’efficacité d’un tel dispositif quant au rapport coût/efficacité), dans une école sur cinq les enfants ont leur temps d’école étalé sur cinq jours (va-t-on revenir en arrière ?). Des promesses de changement sont en bonne voie, même si c’est plus long que prévu : programmes revus, évaluations révisées, formation initiale restaurée. Et idéologiquement, la pédagogie a été dans les discours au moins, réhabilitée, remise au centre de la réflexions sur l’école. Ce qui veut dire s’intéresser davantage à ce qu’apprend l’élève qu’à ce qu’enseignent les enseignants.

Mais, après les erreurs de communication et un certain flottement dans la mise en route des nouveaux rythmes scolaires (dont le ministère de l’éducation n’est pas le seul responsable), si la réforme semble échapper peu à peu aux polémiques, on est encore loin du compte et on attend avec appréhension la généralisation à la rentrée, avec toujours une épée de Damoclès : et si, avec le changement de ministre, on revenait en arrière ?

Les écoles supérieures du professorat certes commencent à exister, mais le poids de la tradition académique et des mauvais côtés de l’Université française pèsent trop lourds et la pédagogie continue à être quelque peu méprisée par les tenants des « vrais » savoirs. Et la formation continue continue à être un parent pauvre.

On a certes réaffirmé le rôle du socle commun comme structurant pour tout l’enseignement, mais les conseils école-collège ont du mal à se mettre en place, on est encore loin de cette école commune réclamée encore récemment par un rapport de Terra nova.

Une brèche a été ouverte dans le décret de 1950 sur le métier d’enseignant, et cela suffit d’ailleurs pour provoquer l’ire des pires réactionnaires. Brèche suffisante pour faire émerger de nouvelles missions, à l’heure où certains dénient tout rôle éducatif à l’école et rejettent l’idée d’un travail collectif ? Ou manifestation du syndrome de Lampedusa : changer pour que rien ne change ? Difficile de trancher…

On pourrait multiplier les exemples, en évoquant aussi bien les avancées  (sur le numérique, l’égalité garçons-filles, l’idée de « parcours artistique et culturel » pour tous les élèves) que les reculades (dans le calendrier des réformes notamment) ou les stagnations (qu’est-ce qui est prévu pour s’attaquer à l’institution « bac » et pour changer aussi le lycée ? quand va-t-on faire évoluer les rôles de la hiérarchie intermédiaires ? va-t-on vraiment favoriser l’expérience des enseignants novateurs autrement qu’en saluant des innovations ponctuelles ?)

mode métierA-t-on finalement le droit de se contenter d’un confortable pessimisme des éternels ricaneurs du « on vous l’avait bien dit ! » ou de se réfugier dans le « basisme » (ce qui compte, c’est le terrain, les petites innovations ça et là) ? Je crois au contraire que nous, à savoir tous ceux qui pensent qu’une transformation profonde de l’école est non seulement souhaitable, mais vitale (voir le dernier livre d’ Emmanuel Davidenkoff), nous devons nous conformer à notre « devoir d’obstination »…

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