Enseigner au XXI siècle

Je vous l’avais bien dit !

Je vous l’avais bien dit : la refondation de l’école, ça ne marchera pas. On n’a pas changé les programmes, on n’a pas viré les mauvais cadres conservateurs, on n’a pas été suffisamment fermes et décidés. Oui, je vous l’avais dit et une fois de plus la gauche « molle » a échoué !

Je vous l’avais bien dit : la refondation, ça ne marche pas, parce qu’on n’a pas voulu vraiment engager une grande concertation, on a voulu réformer à la hussarde, mais la réalité et le terrain ont résisté, et on se retrouve dans la panade. Benoit Hamon a intérêt désormais à écouter la « base »…

Je vous l’avais bien dit : la refondation, ça ne peut pas marcher quand on n’y consacre pas les moyens qui conviennent. Les créations de postes (qui ne sont que des rétablissements de postes) sont finalement peu de choses et ne vont en fait que timidement compenser la hausse des effectifs. On ne peut engager des réformes profondes si on ne paie pas mieux les profs, si on ne réduit pas leurs horaires, si on n’équipe pas mieux les établissements, si on ne met pas en place une formation avec remplacements, etc.

Je vous l’avais bien dit : quelle sottise que d’avoir tout de suite lâché des promesses de dizaines de milliers de postes sans contrepartie ! N’a-t-on pas laissé penser qu’au fond, la question des moyens restait décisive et cela a soulevé trop d’espoirs, trop d’illusions. On a bien mal géré ce « plus » pourtant important en période d’austérité…

Je vous l’avais bien dit : là-haut, ils n’y connaissent rien, ce sont des technocrates coupés des réalités, des apprentis-sorciers ou des politiciens plus occupés par les suffrages des électeurs que par le bien public. Plus que jamais il faut laisser les enseignants tranquilles, au lieu de les épuiser par de toujours nouvelles réformes. Laissons les enseignants enseigner ! Mais donnons-leur les moyens de le faire.

Je vous l’avais bien dit : les enseignants sont décidément d’incorrigibles conservateurs. Si on fait quelque chose de significatif, tout le monde se lève, comme dans ce dessin de Pessin où un prof brandit une pancarte et déclare à un autre : « que fait-on : on lit le nouveau décret ou on manifeste tout de suite contre ? ». On ne peut plus rien attendre d’un corps sclérosé. Au fond, il vaudrait mieux un bon tsunami libéral, qui détruirait les statuts et les rentes de situation ; après on pourra peut-être reconstruire quelque chose.

On pourrait continuer longtemps et énumérer les reproches contradictoires qui sont faites à la politique éducative suivie depuis deux ans, alors qu’on vient de changer de ministre, qu’on « assouplit » certaines réformes, qu’on risque de renoncer à d’autres, que le directeur de la DEGESCO (une personnalité remarquable) vient de démissionner, que les concours de recrutement semblent à nouveau en pénurie de candidats, sans parler du contexte national des « 50 milliards ». On pourrait légitimement trouver que dans les arguments énoncés ci-dessus, tout n’est pas faux. Et après tout, on peut considérer qu’à la fois il y a pu y avoir trop de concertation au sens d’atermoiement et pas assez, pas visible en tout cas, que le tempo n’a pas été le bon, qu’une fois de plus, la grande machine Education nationale a finalement broyé un ministre  pourtant si brillant, et qui, intellectuellement au moins, faisait honneur à son poste, mais qui a peut-être pêché par maladresse, certitude d’avoir raison ou pusillanimité (chacun fait son choix entre les qualificatifs !)
Mais on peut aussi trouver insupportables les ricanements de ceux qui, d’une certaine façon et au moins pour un certain nombre, sont revenus de tout sans y être jamais allés (une phrase que je croyais de Meirieu, mais qu’on trouve déjà dans un numéro des Cahiers pédagogiques fort ancien). Lorsque je me suis engagé dans l’équipe du CRAP-Cahiers pédagogiques, un peu avant le 10 mai 81, j’avais bien aimé une expression inventée par un rédacteur : « les désillusions perdues ».  Les échecs de réformes sont le lot commun, dès lors qu’elles sont audacieuses et non purement verbales. Et en même temps, des évolutions se produisent, comme l’a montré Antoine Prost dans sa récente histoire des réformes.

Pour ma part, j’aime mieux être un acteur qu’un commentateur, même si dans ce blog, je joue aussi ce rôle. Tant pis si certains qualifient ces « acteurs » tantôt de naïfs, de bisounours attardés, d’idiots utiles, de valets serviles de je ne sais quel comité bruxellois ou médéfien, ou encore de traitres à la juste cause…

Un bilan de l’action gouvernementale est à faire régulièrement. Je m’y emploie avec mes amis des Cahiers pédagogiques (à l’automne des Assises de la pédagogie sur ce thème). Mieux vaut parler d’ailleurs de suivi. mais avec un avenir imprévisible, des issues qui ne sont pas écrites.

titien_sisyphe

Sisyphe, tableau du Titien

Il est au fond toujours improbable qu’un jour, le rocher que pousse Sisyphe au sommet de la colline se stabilise et que les lendemains qui chantent succèdent au Grand Soir.  Il est toujours moins glorieux de saluer quelques avancées fragiles (ici le rétablissement quand même des cinq jours en primaire, la réaffirmation du socle commun, la fin des suppressions de postes, la création malgré tout d’écoles de formation, la remise au premier plan de la pédagogie ou  les frémissements dans la définition du métier d’enseignant) que de fustiger des résultats dérisoires, si loin du « vrai changement ». Bon, la gloire, les postures, les proclamations enflammées et les coups de menton me fatiguent. Il ne fallait peut-être pas utiliser ce mot trop ambitieux de « refondation », mais le champ des possibles n’a pas encore été labouré et on peut encore échapper aux scénarios noirs qui nous menacent (j’ai évoqué précédemment le scénario gris à la Fillon, mais il y a bien pire, on le sait). Il est encore possible de ne pas donner raison à ceux qui se prennent pour Cassandre, en souhaitant plutôt qu’ils soient des professeurs Philippulus.

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Commentaires (3)

  1. Pingback: "Je vous l’avais bien dit ! : la ref...

  2. lobjoit

    Bonjour,
    Je suis d’accord avec vous. Nous dans les classes, on ne râle pas, on est au charbon tous les jours et on maintient un équilibre pour que les élèves apprennent le mieux possible. On ne refonde pas. On roule nos petits cailloux sur une pente assez raide et accidentée. Et on reprend toujours notre chemin malgré les retours en arrière.
    Mais quand même pourquoi ce que nous constatons dans notre vie quotidienne à l’école n’est pas entendu et même moqué par notre ministre ?
    Pourquoi doit on avaler toutes les couleuvres et assumer la réalité quotidienne d’une réforme qui est complètement contraire à ce qu’on essaie de faire à l’école ?
    Nous sommes dans la desespérance d’être aussi mal considérés …
    Caroline Lobjoit

  3. Deconinck Dominique

    Heureusement que vous êtes là m. Zakhartchouk… Sous votre plume légère et vivace les cumulonimbus se dissipent. Alors mes idées confuses, empreintes de dépit et de colère, s’éclaircissent. Et, comme d’habitude en vous lisant, je baisse l’écran de mon ordinateur en me disant « bien sûr que oui… ».

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