Enseigner au XXI siècle

Un ouvrage de référence et des textes parfois surprenants

D’un côté, on aime bien, dans les débats éducatifs, se référer au passé, mais il s’agit souvent d’un passé mythifié, l’école de Jules Ferry, l’école d’avant, paré de mille vertus ou au contraire diabolisé (combat contre les langues régionales et la diversité, apprentissage du nationalisme, etc.) D’un autre côté, on a tendance à ignorer le passé, on prend pour une nouveauté ce qui est très ancien (par exemple l’expression « apprendre à apprendre », le soutien scolaire, une pédagogie active type Main à la pâte qui en fait reprend Freinet, etc.) ou au contraire on sous-estime ce que certains phénomènes ont eu de « nouveau » à leur époque tant ils sont évidents aujourd’hui (par exemple la mixité dans les classes, ou le fait que le bac ne soit pas réservé à une toute petite élite). On ignore en particulier bien souvent les textes fondateurs de notre école et les commentaires officiels qui les ont accompagnés.
C’est pour cela qu’on peut saluer la publication à la Documentation française de l’ouvrage Les politiques de l’éducation en France. Il s’agit Les-politiques-de-l-education-en-France_smalld’un recueil de textes (circulaires, décrets et extraits de Lois),  rassemblés par le grand historien qu’est Antoine Prost dont on a pu lire son dernier ouvrage, si percutant, sur les réformes éducatives et par Lydie Heurdier-Deschamps, chercheuse (ou chercheure, toujours difficile à écrire au féminin) en sciences de l’éducation et avec qui j’ai eu le plaisir de travailler, en coordonnant un dossier des Cahiers pédagogiques.

On pourra découvrir des thèmes récurrents, comme l’effort pour adapter l’école aux exigences de son temps, et la volonté affirmée que pas un élève ne reste sur le bord de la route (même si la formulation de cette ambition démocratique a varié), ou l’importance d’impliquer les parents dans la scolarité. Bien entendu, cela a pris des formes très différentes, et éventuellement contradictoires. Mais on ne peut nier certaines continuités, au prix de hiatus entre politique affirmée et réalité de la mise en œuvre, l’exemple le plus spectaculaire étant celui de l’institution d’un socle commun par la loi Fillion, pratiquement au point mort sept ou huit ans plus tard.

de gaulle educationDans l’introduction, les auteurs soulignent la montée en puissance des « Lois », c’est-à-dire de textes votés par le Parlement, depuis la réforme Haby, avec un raccourcissement des délais entre deux Lois.  Auparavant, on se contentait de textes ministériels, sans consultation de la représentation nationale. Ce supplément de légitimité démocratique n’a pas signifié davantage de mise en œuvre pratique. D’ailleurs, les auteurs nous mettent en garde : la documentation qu’il propose est forcément « biaisée » : n’apparaissent pas en effet les applications ou non-applications pratiques. On reste dans le domaine des injonctions (faisant suite aux nombreux constats que font les différents « rapports »). « L’Ecole que décrivent nos textes n’est pas exactement celle où vivent élèves et professeurs ».  Ecart inévitable, mais qui peut devenir grand écart quand par exemple les cycles en primaire sont une fiction dans la plupart des cas, quand le socle commun donc n’est pas mis en place (les auteurs rappellent l’anecdote de ce collège visité par le ministre et ignorant tout de ce nouvel horizon commun qui devrait s’imposer à tous et au centre d’une Loi établie depuis plusieurs mois).

edgar faureJe suis en particulier très satisfait de pouvoir lire le discours à l’Assemblée de Edgar Faure, aux lendemains de mai 68 (le 24 juillet). J’étais alors lycéen et je me souviens du proviseur (pas terrible par ailleurs) venant annoncer triomphalement aux terminales dont j’étais que le texte avait été voté. Et c’est vrai qu’il contenait des avancées importantes, peu appréciées d’ailleurs d’une grande partie de la droite gaulliste (en particulier pour ce qui est de l’amoindrissement de la place du latin)

Je citerais juste quelques passages :

« Il faut décloisonner l’enseignement secondaire, l’ouvrir de plus en plus sur la vie.[…] Le principal vice de l’enseignement français, du primaire au supérieur, est de solliciter essentiellement la mémoire et de n’accorder qu’une part accessoire à l’intelligence et à la réflexion qui, par un absurde renversement de valeurs, tendent à devenir de simples substituts de la vertu fondamentale, la mémoire. Les examens ont pour vocation, non de vérifier une aptitude à la réflexion ou le développement d’une intelligence, mais de s’assurer de l’enregistrement passager de connaissances accumulées. »

Ou encore :

« Modifier les méthodes, c’est diminuer la place du cours magistral pour accroître en revanche, celle des recherches individuelles et collectives, des discussions, des dialogues où se développent les qualités de conception, de raisonnement et d’expression. »

Et juste après dans l’ouvrage, p.240 et suivantes, il faut lire la circulaire du 6 janvier 1969 sur les notes :

« Les travaux scolaires les plus formateurs sont ceux où la préoccupation de la note s’efface : maîtres et élèves avancent ensemble dans la découverte d’un texte, d’un raisonnement, d’une expérience scientifique… et ce n’est qu’à regret que le fil est interrompu pour permettre les contrôles cependant nécessaires. Une pédagogie véritablement active réussit, d’ailleurs, snas difficultés, à inclure le contrôle dans le champ même de l’élaboration des connaissances.[…] Il est bon de prendre consciences de la relativité de la note, et par suite, d’écarter les procédés dont la précision apparente est trompeuse. La notation chiffrée de 0 à 20 peut être abandonnée sans regret. »

Cela laisse rêveur : on est aux lendemains de mai 68, règne à l’Assemblée une majorité hyperdominante qui veut « restaurer l’autorité de l’Etat » et voilà un ministre qui va dans le sens de ce que demandaient beaucoup de manifestants quelques mois auparavant.
Mais comme Alain Savary plus tard (voir le commentaire après coup de Louis Legrand, un des principaux conseillers du ministre, page 288 et suiv), le ministre n’a pu mener sa réforme jusqu’au bout et je renvoie aux constats un peu amers de mon dernier billet. Les auteurs complètent d’ailleurs les textes officiels de quelques tribunes et écrits divers, comme les fameuses diatribes « républicaines » contre la réforme Jospin et son laxisme supposé en matière de laïcité.

Bien sûr, beaucoup de ces textes, surtout les plus récents[1], se trouvent plus ou moins facilement sur internet, mais les voir rassemblés ici et de manière ordonnée, avec quelques mises en perspectives, est vraiment une excellente chose pour tous ceux qui s’intéressent à l’école et qui ne se contentent pas d’une pensée paresseuse et d’un prétendu bon sens, sans tirer parti de l’expérience de plus d’un siècle de débats, de projets, d’échecs et de réussites. Un grand merci donc à Antoine Prost et Lydie Heurdier pour ce beau travail, et pour cet ouvrage si accessible en plus (moins de 12 euros, pour 550 pages). Indispensable !

 


[1] Mais on trouve aussi des textes anciens, aussi bien de Jean Zay que de Carcopino, ministre de VIchy

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Commentaires (2)

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