Enseigner au XXI siècle

PISA « bon à mettre au cabinet »(1) ? Pas sûr…(Première partie)

Dans son excellent blog, Luc Cédelle fait part des « doutes sur PISA » qui se font jour dans la communauté de spécialistes de l’éducation (chercheurs, journalistes) , en dehors de la France cependant. Un appel a même été lancé pour un moratoire de ce programme d’évaluation des systèmes éducatifs lancé il y a quelques années par l’OCDE. (voir aussi l’article de l’Express) Les critiques portent sur plusieurs points : une contestation de la méthodologie qui tiendrait trop du bricolage statistique et aboutirait à des classements basés sur des écarts minimes et surtout très contestables, et une utilisation abusive faite par les gouvernements à partir de ces données peu fiables, ainsi qu’une standardisation des évaluations, fondée sur les QCM et un développement d’une politique de la performance qui met de côté d’autres aspects que la réussite purement scolaire dans des matières dites fondamentales.

Sur le plan statistique, je n’ai guère de compétence pour en juger. Si je combats chez nous les ridicules comparaisons entre élèves basées sur des écarts de moins de 1 point dans une « moyenne » qui ne veut rien dire, je ne vais pas défendre là des hiérarchies qui sont établis entre pays sur très peu finalement. Et nous sommes quelques-uns à s’être bien plus intéressés à d’autres aspects de PISA : les écarts entre les meilleurs et les moins bons, l’élargissement ou le rétrécissement des franges extrêmes dans les performances scolaires. Ajoutons les analyses fines obtenues grâce à des questionnaires (sur l’estime de soi, sur la confiance dans l’école, sur les relations entre équipements culturels et résultats scolaires, etc.). Ceci dit, on peut aussi comparer les classements PISA avec d’autres, notamment PIRLS, un programme indépendant qui se concentre sur l’évaluation des compétences en lecture et on ne trouve pas des différences fondamentales notamment sur par exemple le bon classement de la Finlande ou la médiocrité de celui de la France.

Les interprétations abusives : oui, bien sûr. Mais demander un moratoire (très à la mode cette demande) à cause de certaines interprétations, c’est interdire la recherche dans divers domaines (santé, alimentation) sous prétexte que certains utilisent mal ses résultats. Oui, c’est vrai, quand en France, chaque ministre rend responsable son prédécesseur ou certaines méthodes passées en se basant de façon très approximative sur PISA (dernier en date, Benoit Hamon, comme le font remarquer les « décodeurs » du Monde, mais c’était vrai de Chatel et Darcos). Oui, c’est vrai, quand on lit ce que dit la presse aux lendemains de PISA, on assiste à un festival d’interprétations rapides et d’analyses parfois grossières, avec surtout des titres-choc, même si des articles rédigés par les quelques journalistes (trop rares) qui connaissent bien l’école nuancent bien les choses et nous donnent une vision plus complexe de la réalité.

J’étais récemment à un débat autour de l’école finlandaise à l’Institut finlandais de Paris. Déjà, il était intéressant de voir que le sujet annoncé était « comment expliquer la relative baisse de l’école finlandaise dans le dernier PISA ? ». Courageux, alors même que cette baisse reste minime. Mais ce qui m’a le plus épaté, c’est que l’universitaire d’Helsinki présente à la question sur l’impact de PISA dans son pays a répondu en disant qu’au fond, quand les premiers excellents résultats sont tombés, on n’y croyait pas trop, mais que là, avec cette petite baisse annoncée, on prenait les choses très au sérieux et qu’on allait voir ce qu’on pouvait améliorer (notamment la progression de l’ennui, le creusement des écarts filles-garçons…). François Taddéi, chercheur français présent, notait qu’en France, on aurait tendance à faire le contraire et à contester des résultats quand ils ne nous arrangent pas. A moins qu’on soit dans le « pedago-bashing » et qu’on tire de PISA une nouvelle charge contre les pédagogues, responsables de tous les maux, de tout ce qui ne va pas dans notre école.

Ce qui m’étonne le plus cependant, c’est l’affirmation des détracteurs de PISA selon laquelle cette évaluation aurait uniformisé les pratiques dans le mauvais sens du terme, dans une vision très productiviste et « performative ». Or, je ne vois guère cela. Dans certains pays, il parait qu’il y a eu des bachotages PISA (en Argentine, m’a-t-on dit), mais si c’est pour masquer d’éventuels mauvais résultats, cela équivaut au malade qui truque son thermomètre ou des résultats de laboratoire pour se croire mieux portant qu’il n’est. A la fin, on n’est pas gagnant et mieux vaut lucidement analyser points forts et points faibles.

Lorsqu’en France, on a mis en place une bonne évaluation à l’entrée en sixième en 1989 (sous l’impulsion de Claude Thélot et de la DEP), j’ai entendu beaucoup de récriminations, mais cette évaluation permettait justement de repérer atouts et faiblesses et a eu des effets positifs, introduisant notamment un autre type d’évaluation que la note, avec des items réussis ou non, ou partiellement réussis, etc. Et surtout une vision plus claire du niveau d’une classe donnée, qu’on pouvait situer dans une évaluation nationale. Dans mon collège très défavorisé, on voyait ainsi des élèves se débrouiller en lecture-recherche d’informations, mais s’effondrer par rapport à la moyenne nationale dès qu’il s’agissait d’interprétation. Mais par ailleurs, on se rendait compte que des épreuves de lecture faciles étaient réussies par presque tout le monde : manière de repérer ceux qui, quand même, ne réussissaient pas mais aussi de ne pas sous-estimer les compétences des élèves. J’avais demandé lors de stages que j’ai animés de dire combien d’élèves avaient, selon eux, en France, réussi telle ou telle épreuve, et souvent il y avait sous-estimation du résultat, ce qui montre notre manque de confiance dans les potentialités des élèves. Précisons que les évaluations plus récentes, sous Sarkozy, ne correspondaient plus du tout à quelque chose de sérieux et fiables et on a bien fait de les abandonner (voir mon analyse en 2009 sur le site du SNUIPP). Sauf qu’il n’y a plus vraiment d’outil comparable.

Pour ne pas allonger trop ce billet, je reviendrai prochainement sur le contenu des épreuves PISA (ce qu’on peut en savoir), ce qu’elles évaluent, comment elles se situent dans le débat souvent biaisé compétences ou connaissances et sur d’autres enseignements de cette évaluation qui doit rester à sa juste place, surtout pas dicter nos politiques éducatives, mais rester un indicateur précieux à ne surtout pas mettre au placard.

 

(1)    Pour les non-littéraires ou ceux qui ont oublié le début du Misanthrope : acte 1, scène 2, Alceste : « Franchement, il est bon à mettre au cabinet »

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Commentaires (2)

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