Enseigner au XXI siècle

Genre et égalité: entre décrire la réalité et la bousculer

Les polémiques continuent à propos des ABCD de l’égalité, officiellement abandonnés comme dispositif expérimental, à la grande joie des traditionnalistes, au grand dam des militants engagés dans la lutte contre les stéréotypes et les discriminations concernant le genre.

D’un côté, au fond, on pourrait se réjouir que la question des stéréotypes masculin-féminin jaillisse au grand jour, alors qu’elle semblait assez peu concerner l’école. Il m’est arrivé de demander à des jeunes enseignants en formation de dégager les multiples facettes de l’hétérogénéité dans une classe. Il arrivait que la différence garçons-filles ne soit pas évoquée. On était, n’est-ce pas, dans une école républicaine ignorant les différences et en dehors peut-être des questions d’orientation au lycée (qui ne sont pas des détails !), on semblait négliger tous ces petits riens quotidiens qui renforcent les préjugés de la société, que ceux-ci soient « défavorables » aux filles (à qui on donne moins la parole si on n’y prend garde) ou aux garçons ( moins conformes à une sage image de l’écolier qu’on voudrait voir à l’œuvre).Les dossiers des Cahiers pédagogiques sur le sujet, auxquels j’ai contribué, n’ont pas eu un grand succès de vente, ce qui me parait significatif : au fond, n’est-ce pas un problème secondaire, pense-t-on ? Surtout si on considère la très belle réussite des filles à l’école (jusqu’à un certain niveau toutefois). Comment par exemple développer la sensibilité des enseignants à ces heures de classe où les garçons prennent énormément la parole ? Cela passe notamment par des observations fines, que l’on peut faire déjà dans des assemblées d’adultes. J’ai, lors de conférences, fait souvent remarquer que dans un débat suivant l’intervention, les premiers à prendre la parole sont des hommes, même quand ils sont très minoritaires dans la salle (et malgré cet avertissement, cela s’avère exact) ! Les études de la DEP sont mal connues qui montrent que lors des évaluations nationales à l’entrée en collège, les filles réussissaient nettement mieux les épreuves où il s’agissait de respecter des règles, mais que les garçons les rattrapaient dès lors qu’il fallait utiliser davantage créativité et imagination. Autant d’indications pour d’autres pratiques pédagogiques, comme le fait d’organiser davantage la parole dans la classe pour la donner à tous et surtout à toutes, encourager les initiatives des filles au lieu de se contenter de mettre en valeur leur plus grand respect des normes scolaires, etc.

D’un autre côté, bien sûr, on peut être effrayé de l’impact de groupuscules d’un autre âge qui brandissent l’image du Diable comme s’étant quasiment emparé de l’école et remettent en cause la légitimité même de l’école, sans faire par exemple une union sacrée (si on ose dire) du monde politique démocratique contre eux. Les réactions aux journées de retrait de l’école ont été souvent désastreuses de la part d’une partie de ce monde politique. Alors que sous le ministère Chatel, et aussi sous ses prédécesseurs, on développait déjà des actions pour l’égalité, contre les stéréotypes, soudain, par pur opportunisme, on a fini par défendre des idées absurdes. Le sénateur Carle n’a-t-il pas récemment déclaré à propos des ABCD de l’égalité qu’il ne fallait surtout pas développer à l’école des idées qui pouvaient choquer « le père de famille » , reprenant une formule de Jules Ferry qui, comme l’a montré Mona Ozouf dans son excellent petit livre sur le fondateur de l’école républicaine, était surtout soucieux de compromis dans une période difficile de « guerre scolaire ». Bien évidemment, cette option est insoutenable. Bien des idées développées à l’école peuvent choquer des familles, sinon, pourquoi ne pas autoriser l’enseignement créationniste, sinon, comment pourrait-on mener des actions dans le domaine de la santé ou de l’alimentation qui vont à l’encontre de certaines convictions familiales. Bien évidemment que la répartition entre l’école qui instruit et la famille qui éduque ne repose sur rien

un livre culte, des analyses stimulantes, mais parfois contestables

Mais après ce préambule (trop long ?), je voudrais ici prendre un exemple de questions auxquelles sont confrontés les enseignants, à tous les niveaux d’âge d’ailleurs, sur cette thématique de l’égalité hommes-femmes. J’ai récemment entendu, lors du congrès de l’AGEEM (enseignants de maternelle) dans lequel j’intervenais, une conférence d’une chercheuse, Sylvie Cromer, directrice d’un programme « Les représentations du genre, c’est-à-dire des constructions sociales du masculin et du féminin dans les albums, la littérature de jeunesse, la presse magazine et les manuels scolaires ». Elle présentait notamment une étude quantitative et qualitative sur la place des personnages masculin et féminin dans les manuels et dans les textes proposés aux écoliers. Et cette étude montrait clairement la prédominance du masculin, la place restreinte des femmes en Histoire par exemple, la position de personnage secondaire dans la littérature. J’ai un peu regretté qu’il n’y ait pas eu de débat juste après, car on se demande ce qu’il faut en tirer, ce qu’il faut faire une fois ces constats établis.
Car à l’école, il faut bien décrire la réalité et la prendre telle qu’elle est. Nous sommes dans un univers où majoritairement, les camionneurs ou les informaticiens sont des hommes et les enseignants du primaire des femmes. Et nous héritons d’un monde où les artistes femmes sont souvent de brillantes exceptions, où la politique était faite par des hommes, qu’ils fussent à toge, à perruque ou avec barbe et cravate. Dans les contes traditionnels, des petites filles peuvent bien être au centre du récit, elles ont bien besoin d’un sauveur masculin pour s’en sortir.
Il y a donc cette réalité qui ne se réduit pas à une vision déformée et stéréotypée. Et à côté, il y a le souhaitable et un certain volontarisme qu’il faut sans doute prôner : celui qui conduit à montrer dans des manuels des pères passer l’aspirateur (mais aussi lire des albums à leurs enfants, image positive d’un rapport masculin à l’écrit, nécessaire pour des enfants de milieux populaires qui peuvent rapidement assimiler la lecture et l’écriture au monde des filles et des femmes) , celui qui met en avant Olympe de Gouges ou Louise Michel, celui qui conduit à choisir dans un panel d’œuvres à étudier des romans écrits par des femmes ou à valoriser Berthe Morizot quand on aborde l’impressionnisme.

Berthe Morizot peinte par Manet

Berthe Morizot peinte par Manet

Mais on ne peut guère aller plus loin sans tomber dans des excès dits « politiquement corrects » qu’on a pu connaitre outre Atlantique (dont on a peut-être exagéré l’ampleur et la portée). On continuera à travailler sur Les Femmes savantes, on ne renoncera pas au patrimoine de contes, fussent-ils quelque peu misogynes, et ajouterai-je, on ne tombera dans la fastidieuse règle qui consiste à ajouter un e entre parenthèses aux masculins en oubliant que la langue doit chercher à éviter les complications inutiles et que le féminisme ne passe pas par l’alourdissement de l’écriture !

Dans les années 70, un débat opposait parmi les promoteurs de l’égalité hommes-femmes ceux qui mettaient en avant les différences et la spécificité féminine (l’époque de « Une petite différence et ses grandes conséquences ») et ceux qui au contraire refusaient ces différences sur le thème de « la femme est un homme comme un autre ». Ce débat reste toujours présent sous des formes peut-être moins vives ou plus complexes. Faut-il par exemple exalter le rôle de femmes guerrières, combattantes ou mettre en avant une autre image de la politique ou de la gouvernance quand les femmes sont au pouvoir (plus sensibles au quotidien, au social…) ? Ceux qui connaissent le ton général de ce blog se douteront bien que je prônerais plutôt un équilibre entre ces deux pôles, et ferais un éloge là aussi de la « tension féconde ».

abcdCe qui conduit concrètement à la fois à décrire la réalité telle qu’elle est avec ses discriminations et un état des lieux marqué par la domination masculine (dire et redire que la République que l’on exalte si souvent a mis un temps si long, si inadmissiblement long, à accorder le droit de vote aux femmes…), et à proposer des alternatives ou souligner des exceptions. Et s’il est important que les élèves garçons modifient leurs conceptions encore bien rétrogrades, s’ils se sentent culpabilisés ou trop remis en cause, ce ne sera en rien productif. Il faut en tout cas qu’ils puissent exprimer leurs réticences, leurs troubles éventuels. Il me semble d’ailleurs plus intéressant de donner des rôles de chevalier ou de guerrier triomphant à des jeunes filles plus que de faire jouer le petit chaperon rouge par un garçon. Quoi qu’il en soit, acceptons et assumons les débats sur ces questions, sans anathèmes, en visant une efficacité qui peut être entravée par excès et maladresses. Qu’on lise à cet égard l’intéressant regard critique de l’Inspection générale sur les ABCD de l’égalité avant de pourfendre trop rapidement la décision ministérielle de ne pas étendre ce qu’il n’aurait peut-être pas fallu appeler « expérimentation », même si on peut légitimement penser que la promesse de « formation » des enseignants sur ce sujet risque d’être une manière de botter en touche et d’évacuer le sujet.

Un sujet sur lequel bien sûr il faudra revenir, passionnant du moment qu’on accepte, là comme ailleurs, de renoncer aux slogans et à la logique binaire. SI on veut convaincre face à la puissance de feu de certains groupes qui ont le vent en poupe mais dont l’ascension est bien résistible….

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