Enseigner au XXI siècle

Lectures d’été

L’été permet, bien sûr, entre marche sur les sentiers pyrénéens et ballades en vélo dans les campagnes de la « douce France », d’avoir plus de temps pour lire, et autre chose que de la pédagogie, de la didactique ou de la sociologie de l’éducation. Des romans, bien sûr, mais aussi des ouvrages historiques qui éclairent notre présent et surtout nous renforcent dans l’idée que décidément, « tout est complexe ».

Je vais citer ici trois lectures faites récemment, de livres qui n’ont aucun rapport mais qui chacun à leur manière m’apporte cette connaissance de notre présent, qui reste, malgré tous les malheurs du monde, et quasiment par principe, « le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui » selon le splendide vers de Mallarmé.

réparer les vivantsUn roman : Réparer les vivants. C’est un grand succès et mon admiration n’a rien d’original, mais j’ai vraiment très envie de recommander cette splendide plongée au cœur (c’est le cas de le dire) à la fois de l’univers médical sophistiqué mais surtout d’êtres humains ni bons ni méchants, profondément « humains » justement. Maeylis de Kerengal, dans un style magnifique où tous les effets rhétoriques me semblent à tout moment justifiés, sans aucune esbrouffe, sait à la fois pénétrer dans l’univers du surf, dans la vie intime de médecins et d’infirmières, et dans la peine infinie que tout père ou mère ne peut même pas imaginer. Je n’en dis pas plus pour ne pas dévoiler l’aspect « suspense » d’un livre qui est aussi haletant et rythmé (ne pas lire la page IV de couverture, conseil qu’on pourrait donner d’ailleurs pour bien des romans). Je voudrais, dans le cadre de ce blog qui n’a pas vocation littéraire, retenir aussi un aspect peut-être pas beaucoup mis en avant dans les analyses : un bel éloge du service public à la française, de notre système de santé, la puissance d’une technologie d’avant-garde mise ici au service de la vie ou de la « re-vie ». Pourquoi aux actualités télévisées si médiocres en été (encore plus pourrait-on dire) tant d’images d’accidents et de catastrophes et si peu par exemple sur la recherche médicale et la belle organisation de bien des services publics, quoiqu’on dise, au-delà des reproches justifiées qu’on peut leur faire par ailleurs. Et je me souviens au passage de la remarque de Dubet quelque part : c’est quand les choses vont plutôt mieux (prolongement de l’âge de la vie, faible mortalité infantile, etc) que ce qui ne va pas parait davantage insupportable. Notons aussi que ce livre a reçu le prix des lycéens, souvent d’ailleurs très pertinent et qui prouve le bon goût de ces jeunes critiques, non ?

hantise déclinUn second livre, dont le titre m’avait attiré : La hantise du déclin, de Robert Franck. L’auteur, historien des relations internationales, montre la persistance du thème du « déclin » en France depuis le début du XX° siècle (et sans doute depuis la défaite de 1870), ce qui peut avoir des vertus si cela conduit à réagir (et par exemple à moderniser la Défense nationale à la veille de la Seconde Guerre mondiale, de manière trop tardive cependant), mais aussi conduire à la résignation et à l’inaction. A vrai dire, j’espérais davantage du livre qui se restreint à des aspects économiques et diplomatico-militaires, l’auteur ne prétendant pas sortir de son champ de compétence qui est déjà bien large. On apprend beaucoup d’ailleurs sur l’histoire du XX° siècle français, mais je rêve d’un ouvrage qui reprendrait de manière raisonnée et solide la thématique du « déclin » appliquée notamment à l’école et resituée dans un contexte élargi, et en montrant le caractère assez inopérant de la division droite-gauche pour mener cette analyse. On trouve des bribes de cette histoire dans de nombreux ouvrages, mais un travail de synthèse sur une centaine d’années serait bien intéressant. On voit bien en tout cas là encore, à travers ce livre, qu’on ne peut aborder le destin de notre pays en termes simples de déclin ou de progrès. Désolé, là encore, il faut bien entrer dans la complexité, ce que feignent de ne pas comprendre les publicistes médiocres qui nous abreuvent chaque mois de septembre de petits livres sur « le désastre de l’éducation nationale » et « l’invasion des barbares ». On nous annonce ainsi un nouvel ouvrage d’un cynique scripteur bien connu qui va encore, hélas, occuper les plateaux médiatiques parce que soi-disant on va trouver que c’est « bien écrit » (en fait, tout le contraire de la vraie belle écriture dont je parle plus haut à propos de Maylis de Kerengal). J’y reviendrai sans doute bientôt.

smartTroisième ouvrage : l’incroyable enquête de Frédéric Martel, qui a parcouru le monde pour écrire Smart , sous-titré « enquête sur les internets », des ghettos d’Afrique du sud aux favellas brésiliens, et même dans la bande de Gaza, en passant par l’univers « cool » des stars californiennes de l’internet, etc. Les usages multiples et inattendus d’internet sont présents dans ce livre documenté et toujours agréable à lire : la géolocalisation qui permet d’éviter la mort au coin de la rue à Monterrey ou Ciudad Juarez, contaminés par les narco-trafiquants, la possibilité d’échanger de l’argent rapidement et en toute sécurité en Afrique, et plus connue, la possibilité de faire circuler des idées subversives en Chine ou en Russie. Frédéric Martel montre à la fois l’espoir que peuvent constituer les nouvelles technologies (par exemple au Brésil), l’énergie et le dynamisme des acteurs présents tout le long de l’ouvrage, mais aussi les esbrouffes possibles, comme ces projets fous de villes « intelligentes » (« smarts »= en pleine Sibérie ou dans la savane kenyanne.

Et tout cela me renvoie à mes réflexions sur le « tsunami numérique » dont parle E.Davidenkoff, le défi pour l’école et l’université dans notre pays que représentent les nouvelles technologies et qu’il faut relever autrement qu’en comparant avec l’avénement de l’audiovisuel, qu’en appelant à la prudence ou pire au rejet finkielkrautien (irresponsable) ou en se contentant de vagues visions futuristes peu à l'heure d'internetopérationnelles. Les Cahiers pédagogiques avaient publié en 1998 (n°362)… un dossier intitulé « A l’ heure d’internet », avec une grande innovation à l’époque, un CD joint au numéro papier. Il est intéressant de relire les textes de l’époque, qui nous parait si lointaine quant au développement technologique (et le CD d’alors est…illisible sur les PC d’aujourdh’ui !). Il nous faut « rester » à l’heure d’internet, anticiper, chercher, encourager les initiatives pas forcément spectaculaires, mais qui vont dans le sens du partage du savoir, de l’autonomie. Il est dommage que Frédéric Martel aborde peu la question des MOOC et ne consacre que peu de pages au phénomène Wikipedia (il fait cependant une brève visite au siège de cette sympathique entreprise collaborative ; on apprend au passage qu’il existe des versions de la puissante encyclopédie, que des enseignants continuent à dénigrer malheureusement, en 287 langues !) et encore moins à la Khan Academy. Citons pour finir quelques lignes de sa longue conclusion, raisonnablement optimiste : « Refuser de s’ouvrir à internet, c’est prendre le risque d’encourager une économie rétrécie, des conversations étriquées, un nationalisme racorni, un développement riquiqui : le renfrogné et le scrogneugneu ne font pas partie des options.[…]Oui, on peut porter un regard non cynique sur la transition numérique. Oui, nous sommes en train de passer de l’âge de l’information à la société du savoir. […] En définitive, internet n’est pas hostile à la culture, aux langues, aux communautés, aux territoires ; le web est compatible avec la diversité culturelle et même avec « l’exception culturelle ». Internet n’est pas un tube, c’est un puzzle. Le monde ne devient pas « plat », tout en s’élargissant, il se développe en profondeur. |…]Internet n’aplanit pas les différences, il les consacre. Parce qu’il n’est pas global, il n’arase pas les identités, il les valorise. » D’ailleurs, l’auteur voudrait que l’on parle davantage « des » internets.

Un ouvrage donc optimiste, même si toutes les menaces sont présentes, même si bien des inquiétudes se trouvent légitimées, mais notre problème est bien d’exploiter les bons côtés des internets, en « n’ayant pas peur »…

Mais je retourne à d’autres lectures, plus ciblées sur l’école et les apprentissages, et m’apprête à participer une fois de plus à ce grand moment d’échanges et de productions pédagogiques que sont les Rencontres d’été des Cahiers pédagogiques, la semaine prochaine…

L’école : des changements, pour quoi faire ?

L’école : des changements, pour quoi faire ? : ce sera le thème des Rencontres de cette année, du mardi 19 au lundi 25 août dans les MFR de La Capelle et de Clairfontaine dans l’Aisne.
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Commentaire (1)

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    Hello, after reading this remarkable post i am too happy to share my know-how here with friends.

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