A quoi ça sert ?

Si on passait vraiment aux choses sérieuses ? La question des rythmes scolaires, traitée souvent de manière confuse, a obnubilé l’attention en cette rentrée des classes, laissant de côté des sujets essentiels, même si cette question était quand même plus intéressante que le poids du cartable, le port de l’uniforme, pour ou contre ? et les cas marginaux de profs non nommés et de classes sans maîtres ici ou là.

Heureusement, on peut trouver aussi dans l’actualité médiatique et éditoriale quelques échos de débats essentiels, notamment celui posé par le livre qui vient de gauthierparaitre de Roger-François Gauthier «  qu’est-ce que l’école doit enseigner ? », mais aussi à quoi sert ce qui est enseigné à l’école.
Le seul mot « sert », la simple allusion à l’ « utilité » du savoir fait bondir certains. On sait tous que le grand chic est de proclamer que « plus c’est gratuit, inutile, mieux c’est », en évoquant l’ « otium » ou le paradoxe de l’utilité suprême qui vient de l’inutilité même. Une phrase de Théophile Gautier dans Mademoiselle de Maupin pourrait ici servir d’emblème : « Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » SI le savoir sert, c’est qu’il est instrumentalisé, au profit de notre société libérale, pour livrer aux méchants dominants une main d’œuvre taillable et malléable à merci. Ou alors, on décrète que tout savoir par lui-même est « utile », ce qui est une autre manière d’évacuer la question.

Récemment, dans Le Monde, une interview de Andréas Schleicher, directeur de l’éducation de l’OCDE, a retenu l’attention de beaucoup. Si on peut ne pas être d’accord sur toutes les affirmations et propositions de cet expert international qui a le grand tort aux yeux de certains d’être allemand (donc valet de Merkel, etc.), en particulier son amalgame « des » syndicats dans l’enseignement, oubliant la diversité de leurs points de vue, en revanche, j’ai tendance à adhérer totalement à certains de ses propos. Tel celui-ci : « Le monde moderne se moque bien de ce que vous savez. Il s’intéresse à ce que vous savez en faire. Il a besoin de gens créatifs, capables de croiser les sujets quand l’école française fait encore trop réciter des leçons. En France plus qu’ailleurs, on n’enseigne pas suffisamment ce qui sera pertinent pour réussir sa vie ! »

A lire les réactions sur le forum du Monde, on voit la difficulté à avoir un débat serein et argumenté sur ce genre de phrases. « Réussir sa vie » peut être interprété de manière tendancieuse, pourtant c’est bien le rôle de l’école d’outiller les individus pour qu’ils puissent le mieux possible « réussir leur vie », ce qui ne se réduit pas à « réussir dans la vie » justement. Et on voit bien surtout à travers la notion de « savoir en faire » qu’est posée la question des compétences. Construire des compétences, c’est bien pouvoir disposer de savoirs mobilisables pour telle ou telle action et là est l’important. Que de savoirs vite oubliés une fois l’épreuve passée. Lorsque dans mon travail de français par exemple autour d’un conte oriental à faire rédiger en cinquième, j’avais rappelé aux élèves qu’ils devaient faire appel à des connaissances d’Histoire de début d’année, j’avais entendu certains me dire candidement : « mais, monsieur, c’est loin ça, on a oublié ». Tous ceux qui se polarisent sur l’acte d’enseigner et sur la nécessité pour les élèves d’ingurgiter des connaissances sans trop se poser la question de leur sens, sont prisonniers du court terme. Qu’est-ce qui reste de tout cela trois mois après, trois ans après, voire trente ans après. Que me reste-t-il du théorème de Thalès ou de Pythagore, alors même que je ne m’en sers jamais dans ma vie de tous les jours ? Probablement un certain apprentissage du raisonnement qui me faisait aimer les cours de géométrie, un jeu intellectuel formateur, donc utile à long terme. Mais que de choses apprises dont il ne me reste rien, qui ont engendré bien de l’ennui pour rien…

Il faut bien poser en fait la question de l’utilité, et on espère qu’elle sera au cœur de la réflexion à venir sur les programmes dans les groupes de travail du Conseil supérieur des programmes (je vais y être associé), dans la consultation des enseignants sur le socle commun, et même dans les travaux de la Conférence nationale de l’évaluation. Esquissons ici quelques pistes, modeste contribution à ce qui devrait donner lieu à un grand débat national.

Il y a en fait plusieurs niveaux d’utilité.

Certains outils sont forcément utiles non pas en eux-mêmes, mais pour accéder à d’autres savoirs. Et en premier lieu la lecture qui doit pouvoir être fluide et flexible selon ce qui est lu. Reste qu’il faut travailler avec les élèves sur l’utilité de cet outil de base. Gérard Chauveau avait bien montré que pour certains enfants, le sens de la lecture était bien compris : « je vais pouvoir lire des recettes de cuisine », « je vais pouvoir lire une histoire à mon petit frère », « je vais pouvoir lire le magazine enfants »…), alors que pour d’autres, qui seront en difficulté si on ne travailler pas sur le sens justement, savoir lire permettra de ne pas redoubler, de ne pas se faire gronder par la maitresse, etc. D’où l’absolue nécessité de ne pas couper l’apprentissage du code (graphies/phonies) du travail sur le sens sous la forme de moments réflexifs, sans oublier le lien lecture/écriture à construire très tôt, puisqu’il ne peut y avoir de lecture sans en amont de l’écriture !

Il y a une part de savoirs directement opérationnels, et il faut vraiment avoir une conception aristocratique de l’école pour refuser de les aborder en tant que tels. Aristocratiques au sens où les nobles français de l’Ancien Régime, à quelques brillantes exceptions près, avaient en horreur tout ce qui ressemblait à une activité économique, tout ce qui métaphoriquement « salissait les mains »,. Et ici, je défendrai aussi la nécessité d’aider les élèves à utiliser la langue française pour rédiger un CV, les mathématiques pour décoder une facture, l’anglais pour se débrouiller tant bien que mal dans une conversation courante …ou une annonce dans un aéroport. De la même façon que je défends l’idée du SMIC culturel qui n’exclut pas, faut-il inlassablement le répéter, d’autres ambitions… Une part des programmes doit s’orienter vers l’utilitaire au sens que certains jugent étroit du haut de leur superbe, mais qui est indispensable pour réduire les fractures sociales et culturelles. L’apprentissage des codes sociaux, d’un numérique basique, de règles de vie pour sa santé, etc. en font partie et tout cela n’a rien de déshonorant, bien au contraire. Et il faudrait sans doute articuler davantage l’appropriation de ces savoirs dans l’école et hors de l’école. Mais on sait les grandes résistances de ronsardnotre école-forteresse à tout ce qui vient de l’extérieur et je sais que certaines formulations insistant sur ce lien ont été rejetées dans les textes officiels, car elles heurtent ce scolaro-centrisme d’une partie de l’opinion et de la hiérarchie institutionnelle.

Mais bien entendu, l’utilité est beaucoup plus vaste. Une citation célèbre du Petit Prince nous dit bien que « c’est vraiment utile parce que c’est joli ». «Utile » ne se réduit pas au directement opérationnel, pardon pour ce truisme, mais on est bien obligé de rappeler ce genre d’évidence, face aux « anti-utilitaristes ». Cela s’oppose à ce que certains appellent « l’encyclopédisme » à tort si on se réfère à l’admirable œuvre du siècle des Lumières qui était bien loin de partir de l’idée que les savoirs ne sont pas « utiles ». Disons plutôt que ce que nous rejetons c’est le savoir pour le savoir, non relié à un ensemble, la pure érudition, c’est l’absence de connexion avec d’autres savoirs, connexion qui seule peut donner du sens. Sinon, l’école ressemble à un gigantesque « Questions pour un champion », comme on peut le voir dans une séquence savoureuse du film de Truffaut L’argent de poche lorsque la maîtresse interroge les enfants sur des dates qui se succèdent jusqu’à ce que la sonnerie marque la délivrance.

Le travail de l’école, indispensable, est bien d’établir des liens entre les savoirs, entre les savoirs et la vie au sens large, entre les savoirs et les outils indispensables pour pouvoir s’en servir. C’est plus facile pour certains savoirs : en SVT autour de l’environnement et de la santé, en géographie avec l’étude du local, en langues, en éducation physique… Bien entendu, des phrases qu’on appelait dans les années 80 à l’INRP d’ « activités décrochées » sont nécessaires et inévitables, avec leur dose d’ennui possible qui devient acceptable dès lors qu’elles ont du sens : une étude des mots de liaison logique pour pouvoir mieux écrire son texte explicatif, une étude de documents pour pouvoir par exemple confectionner des affiches de propagande pendant la guerre de 14-18.

Établir des liens, donner du sens à des savoirs, trouver des relations subtiles entre les savoirs scolaires, les savoirs familiers et l’expérience de la vie, autant d’objectifs passionnants pour les enseignants, qui peuvent redonner de la motivation et du plaisir, dès lors qu’on accepte aussi d’être imaginatifs, « créatifs » comme le disait M.Schleicher. Evoquer la cuisine en cours de chimie, travailler les maths en partie avec une étude de statistiques sur des sujets très parlants, relier l’Histoire à des enjeux contemporains. Mais aussi aborder la littérature comme une manière d’évoquer de grandes questions essentielles qui se posent à chacun (l’amour, la mort, etc.), ce qui passe par l’écriture « d’invention » très tôt, ou encore la discussion philosophique, dès le plus jeune âge comme façon de traiter le « vivre ensemble ».

Reste que le sens et « l’utilité » passent aussi beaucoup par la manière de travailler en classe. Dans un projet que j’ai mené par exemple sur les Grandes Découvertes, colombfaire rédiger des journaux de bord de grands navigateurs invitait à aborder des savoirs très pointus (ignorés du professeur au départ) tels la manière dont on a découvert la cause du scorbut ou ce que pouvait représenter la taille du bateau de Christophe Colomb. L’utilité nait alors du projet et de toutes les ressources que celui-ci mobilise. En sachant toutefois qu’il n’y a pas de miracle et qu’il faut sans cesse veiller à ce que la logique du « faire » ne l’emporte pas sur celle de l’ « apprendre » ou que les élèves n’aient pas recours à une division du travail, avec appel aux plus compétents pour effectuer certaines tâches en faisant l’économie de l’apprentissage.

Je me permettrai de revenir sur ces questions (notamment en partant de ce que les élèves en disent) pour ne pas allonger ce billet, mais il serait bon que tout cela soit mis sur le tapis, en évitant les anathèmes ou les formules faciles. Utopie ?

4 Comments

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4 Responses to A quoi ça sert ?

  1. Nom

    Viviane me semblait proposer une réflexion pesée, même si sa phrase sur « toutes les études sérieuses » pouvait sembler cavalière. Mais la réponse de Frédéric est sans commune mesure dans la condescendance. Nous pouvons stopper tout de suite les débats stériles sur « les études qui concluent en ma faveur ». On le sait, il existe plusieurs écoles de pensée. Point final.
    On espère toujours que les programmes vont tout changer. Les programmes vont s’orienter vers l’utilitaire ; les programmes pourraient intégrer des résultats des études de genre, les programmes etc. J’attends impatiemment le jour où les programmes ne dicteront plus à l’enseignant comment faire son travail. La liberté pédagogique me semble être un leurre. Je doute de sa portée quand la ligne fixée par le ministère décide du contenu des 35 semaines de cours d’une année scolaire qui n’en compte que 25.
    Est-ce que la confiance pourrait être accordée aux enseignants pour construire eux-mêmes leur éducation idéale, celle dans laquelle ils sont à l’aise, avec laquelle ils vont se surpasser pour démontrer que leur projet, personnel/d’équipe pédagogique/d’établissement, peut amener à des résultats satisfaisants sur telle ou telle classe ? Il faut vraiment avoir peur de ses enseignants pour imposer un programme excluant bon nombre d’initiative de leur part. Ou alors peur d’une dérive communautaire ? Investissons alors l’énergie usée dans la conception de programmes dépassés dès leur sortie vers la réflexion autour de garde-fous qui permettraient d’encadrer une plus grande autonomie des enseignants.
    Chacun pourrait y développer ses méthodes, qui toutes ont leur lot d’effets positifs sur tel élève et négatifs sur tel autre. Le système en sortirait plus riche par une plus grande diversité des pratiques.

  2. Pingback: A quoi ça sert ? | Enseigner au XXI si&e...

  3. Bonjour,
    je suis en parfait accord avec vous, je me sens moins seul ;-)
    En réponse à Mme Micaud, nous ne devons pas avoir les mêmes sources, Il est prouvé, et depuis longtemps, que la méthode de la découverte est celle qui permet le mieux la compréhension, la rétention et le réinvestissement de la connaissance. Je vous accorde que c’est une méthode qui prend plus de temps que l’enseignement « magistral » et demande plus d’énergie.
    Quelle part des connaissances que vous maitrisez est issue de l’enseignement et quelle part de vos auto-apprentissages extra-scolaires ?
    Qui enseigne aux garçons de 6 à 8 ans les noms latins des dinosaures, que ni vous (peut-être), ni moi (absolument) ne connaissons ?
    Il n’y a pas de bonne méthode unique, je vous l’accorde bien volontiers. Cependant, comme dit Edouard Claparède, que je vous incite à (re)lire, « toute leçon doit être une réponse », et si l’enfant chez qui l' »éducateur arrive à créer le besoin par une question pertinente, la trouve tout seul, son apprentissage en sera grandement amélioré, ne serait-ce que parce qu’il est engagé dans la démarche de recherche et que cela fait sens.
    Hélas, la majorité de vos collègues, dont vous n’êtes certainement pas, a trop bien intégré l’étymologie de « Professeur » : celui qui professe, CAD qui énonce une vérité, une foi. Cela n’a jamais fait sens pour peson, et je crains que cela ne le fasse jamais.
    Vous pouvez regarder les travaux de Sugata Mitra, sur les environnements d’apprentissage auto-organisés (SOLEs) qu’il expérimente dans le monde entier depuis plusieurs années. https://www.theschoolinthecloud.org
    Vous pouvez également regarder les vidéos de ses interventions sur TED http://www.ted.com/search?q=mitra

    Très cordialement

  4. Le tout est une question d’équilibre. Aujourd’hui, les enseignants sont censés faire retrouver les savoirs par les élèves. C’est une méthode bien peu performante pour apprendre : toutes les études sérieuses le prouvent.
    Il existe des méthodes pour ancrer des connaissances dans la durée (en nombre limitée car coûteuse en énergie), ou de donner des connaissances à ceux qui prennent plaisir à en emmagasiner (compétence indispensable pour faire des études supérieures : ce qui est nié), des méthodes qui développent la curiosité (mais auxquels tous les élèves n’adhèrent pas et difficiles à utiliser en classe entière).
    Pour moi, il faut arrêter de chercher l’unique bonne méthode. Reconnaître qu’ils existent des connaissances qui forment la culture commune en particulier la culture historique ou la compréhension du monde.
    Il y a une capacité de traiter la connaissance et de construire en équipe tout aussi indispensable.
    Il faut limiter les connaissances à conserver dans la durée pour qu’elles soient accessibles à 95% de la population et laisser du temps à faire autre chose. Cependant, les connaissances sont des points de repère réutilisables et la quasi-totalité des études supérieures nécessites d’emmagasiner des connaissances, donc il faudrait permettre à ceux qui en ont envie de s’exercer. Equilibre difficile.

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