Enseigner au XXI siècle

A quoi ça sert ? (suite)

A l’école, ne devrait-on pas demander un peu plus souvent aux élèves à quoi sert d’après eux ce qu’on leur enseigne, et quand on est enseignant réfléchir à la réponse qu’on peut donner lorsque ce sont les élèves qui le demandent ?

Bien sûr , ce n’est jamais simple, mais il ne faut pas avoir peur de se confronter ainsi aux représentations des élèves , car ce qui est en jeu c’est bien un travail sur le sens de ce qui est appris ou devrait être appris. On ne peut s’en tirer en confondant trop vite « utilité » et « utilitarisme étroit » pour clore le débat, ou en renvoyant au fameux « tu comprendras plus tard ! ». Ni abandonner trop vite ce travail sous prétexte que les réponses des élèves sont bien décevantes et pauvres, en oubliant qu’il faut du temps pour que ceux-ci entrent vraiment dans une démarche réflexive, à laquelle ils sont peu habitués.

Un enseignant en tout cas doit être capable d’expliquer pourquoi il faudrait étudier la forme passive ou l’attribut du sujet autrement qu’en lançant un « vous risquez d’avoir une question là-dessus au brevet ». Et pour cela, sans doute faut-il prendre du temps pour s’y préparer lors de sa formation. Mara Goyet dans son livre récent « Jules Ferry et l’enfant sauvage «  prône une épreuve d’improvisation au concours de recrutement où le candidat serait bombardé de questions -type d’élèves, parfois embarrassantes pour voir comment il peut réagir. Cela me séduit assez; que l’on sache répondre à la question « à quoi ça sert ce qu’on fait? » pourrait bien être un incontournable du métier…

En fait, la question de l' »utilité » aide à y voir plus clair, comme je l’ai dit dans mon précédent billet sur ce qui doit être enseigné aux différents moments de la scolarité, sur l’articulation connaissances/compétences, sur ce qui doit « rester » quand on aura tout oublié.

Je voudrais reprendre un florilège de réponses d’élèves de sixième que j’ai eus il y a quelques années , à partir de la question : à quoi sert chaque matière au collège ? (question posée en début d’année comme professeur principal en « heure de vie de classe ») et je ferai quelques commentaires.

 « Le français nous sert à bien parler français, à savoir conjuguer les verbes et à faire moins de fautes d’orthographe./ A s’exprimer/ A mieux comprendre un texte./ A mieux communiquer/Faire la différence entre une phrase écrite et orale/ Connaître les fonctions grammaticales et savoir mieux écrire/connaître des écrivains/ A comprendre ce que notre entourage nous dit. »

J’ai souvent peu vu émerger un des points-clé pourtant du français au collège : apprendre à mieux comprendre ce qu’on lit, les réponses allant dans ce sens sont minoritaires et en général le fait …des meilleurs lecteurs. La lecture apparait peu et bien sûr la conjugaison, l’orthographe sont surreprésentées, entités sacrées qui semblent contenir en elles-mêmes leur propre utilité, ou alors renvoyer à des justifications fantaisistes (ainsi, disent souvent les élèves, l’orthographe servirait à « bien parler » !). Travailler sur le pourquoi du français (qui a été ma matière d’enseignement) est essentiel, y compris la dimension patrimoniale (il m’arrivait souvent de demander « pourquoi on a étudié les textes bibliques ? » « Pourquoi on a étudié Les Misérables » en exigeant de dépasser le « parce que c’est au programme » !

 

les muses H.M.von Hess, pincacotheque munich 1926

Les muses de HM Von Hess -1846)

« L’histoire : à connaître notre passé, nos ancêtres, savoir comment on a inventé le feu. / à savoir le temps des rois et regarder ce qu’il y a dans le monde/ Savoir comment la vie se déroulait avant/

Géographie : à connaître d’autres cultures, à connaître un peu plus le monde d’avant et d’aujourd’hui. /A nous orienter dans un pays quelconque. /Savoir les départements et les placer./ savoir les différences entre chaque pays, savoir les capitales…/ »

On voit coexister des représentations ancestrales, qui nous ramènent au « bon vieux temps de la III° République » (les départements) et d’autres plus intéressantes, mais comment montrer que l’Histoire aide à comprendre le présent et pas seulement à connaitre le passé…

« Biologie : à connaître le corps et humain et la nature : volcans, plantes…/Comment on est fait, les maladies./ connaître notre corps et voir comment il réagit à certains chocs./

Technologie : à savoir se servir des nouvelles machines, à savoir se servir des ordinateurs./ pour apprendre à être manuel/

Musique : elle ne nous apporte pas grand chose, à part si nous voulons faire un métier dans le domaine de la musique ; sinon, c’est une sorte de loisir./ Elle nous sert à épanouir, car je trouve que savoir jouer un instrument, c’est merveilleux./ Faire développer l’ouïe et surtout la voix. Et aussi savoir faire un instrument./

Education civique : à être un bon citoyen et connaître sa commune. Connaître nos droits et nos devoirs. A exprimer oralement nos opinions.

Mathématiques : être logique, raisonner sur un problème./ Savoir être logique facilement, car maintenant dans la vie de tous les jours, il faut savoir être logique pour vivre./ savoir se servir d’une équerre, règle, compas// pouvoir faire des achats et payer sans l’aide de quelqu’un.

Education physique : connaître d’autres sports et développer son corps. /A nous défouler un petit peu. A avoir une bonne forme et une bonne santé.

Sciences physiques : connaître l’eau et l’électricité/ ce qui entoure la terre, ce qui nous donne l’électricité. Grâce à ça, nous pouvons mieux vivre.

Arts plastiques : savoir des peintres célèbres et savoir mieux dessiner.

Anglais ou allemand : savoir parler une langue/ connaître le pays. »

Il est intéressant en classe de reprendre collectivement un certain nombre d’affirmations et de débattre. Voyons, si les maths servaient à apprendre à compter, aurait-on besoin de les continuer au collège, alors que tout le monde quasiment sait « compter » ? En quoi les sciences physiques nous aident-elles à mieux vivre ? N’est-ce pas le cas d’autres matières ? A quoi bon connaitre des peintres célèbres, et plus généralement à quoi servent les connaissances factuelles, en dehors de savoir répondre à des jeux télévisés ?

On peut certainement construire des développements intéressants à partir de là. Et utiliser ce questionnaire de début d’année dont je ne donne qu’un aperçu succinct comme un des fils rouge de l’année. La même question posée en formation d’enseignant inviterait, comme je l’ai dit plus haut, à débattre et à s’outiller pour pouvoir ensuite la travailler avec ses élèves, soit dans sa matière, soit collectivement, en équipe. Et bien sûr à y revenir souvent, à compléter les réponses au fil du temps. Sans doute un élément de l’appropriation d’un socle commun par tous, qui passer nécessairement par une implication des élèves.

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Commentaires (3)

  1. Bonnas

    Deux billets fort intéressants qui alimentent ma réflexion sur le sujet…
    Difficile mais au combien présente cette question, chaque année, tout au long de celle ci
    « Monsieur, ça sert à quoi ce qu’on fait ? »
    Question difficile, réponse difficile
    J’ai promis de m’y essayer quand j’aurais un moment

    merci

  2. jcleon

    Merci Jean-Michel. Professeur de musique, c’est une question que je ne pose pas à mes élèves, parce que je n’y ai pas pensé !!! Je vais le faire rapidement, en espérant que ceux qui répondent « à rien », dans le sens où il n’y a pas d’utilitarisme immédiat à étudier la musique resteront nombreux. J’espère qu’on pourra parler d’émotion, de respect de celle de l’autre, …
    Jacques Lévine et Michel Develay, en collaboration avec Bernard Delattre, a écrit un magnifique livre qui rejoint ce sujet : « pour une anthropologie des savoirs scolaires », à lire et relire d’urgence.

  3. john

    Très bon article, je le partagerai prochaînement sur mon site et ma page twitter si vous me le permettez.

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