Enseigner au XXI siècle

Mais voyons, c’est si simple !

Je viens de lire ce matin une interview de François Desmet dans Libération consacrée à l’abus de la référence à Hitler. Peu importe ici ce que le philosophe expose, mais je découvre la fin où il évoque des pistes pour combattre les idées d’extrême-droite : « L’école pourrait aussi dispenser des cours communs de philosophie et d’histoire des religions ».

J’ai écouté récemment un débat de bonne tenue sur LCP dans l’excellente émission « ça vous regarde » sur la vertu et la politique. Blandine Kriegel, philosophe du droit, y développait des idées pas inintéressantes, même si on pouvait être irrité par sa monopolisation de la parole, fort discourtoise et prétentieuse (mais là n’est pas la question). Cependant, au final, dans les pistes évoquées pour « rétablir de la vertu », là encore, l’école « devrait enseigner le droit » (ce qui aurait été proposé à JP Chevénement et refusé)

Alain Bentolila (comme dans Carmen, j’ai envie d’écrire : « c’est quelqu’un que j’aimais autrefois », quand il était un linguiste nuancé et l’organisateur des Entretiens Nathan), raconte dans son récent Comment nous sommes devenus si cons   (sic) que les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus expliquer quelque chose d’aussi simple que la loi de la chute des corps (« comment expliquer que lorsqu’on lâche une pierre, elle tombe ? ») et mettant en cause finalement l’école qui ne fait pas son travail correctement.

Si on a le courage de lire certaines réactions de forums divers, on a droit aux faillites de l’Ecole qui « n’enseigne plus les règles de grammaire » et voilà pourquoi on n’accorde plus le participe passé, ou qui a aboli la chronologie en Histoire, ce qui fait que les jeunes placent Louis XIV au Moyen Age et s’étonnent que Napoléon à Waterloo n’ait pas appelé Grouchy sur son portable. (tant pis s’ils ont oublié la célèbre chanson du Lycée Papillon qui n’est pourtant pas d’aujourd’hui, mais de 1936!)

A chaque fois, la même rengaine : l’école devrait enseigner ceci ou cela et si les jeunes ne savent pas, c’est parce qu’on ne le fait pas.

Tant pis si l’étude des religions a pris de l’importance au collège par exemple. En tant que professeur de français de sixième, j’ai passé beaucoup de temps sur des points du programme comme La Bible et des projets nombreux existent autour de thématiques religieuses (dans un cadre laïque bien sûr)

Tant pis si l’étude du droit a certainement progressé, aussi bien en éducation civique (mais des journalistes croient encore qu’il n’y a plus d’éducation civique à l’école) qu’en Histoire. Je ne serais pas contre en faire davantage, mais, j’y reviens plus loin, à la place de quoi ?

Tant pis si bien entendu, les cours de Physique enseignent la loi de la gravitation et bien des notions qui semblaient réservée à un petit nombre de personnes il y a encore cent ans. Je n’irai cependant jusqu’à dire, avec Ernest Renan que « le plus simple écolier sait maintenant des vérités pour lesquelles Archimède eût sacrifié sa vie », mais en tout cas, il les a entendu exposées par le professeur.

Tant pis enfin si aucune corrélation sérieuse ne peut être établie entre un apprentissage systématique de « règles » et une pratique intensive du Bled et le niveau en orthographe, tant pis si les innombrables heures passées à faire du rabâchage ont plutôt montré leur inefficacité dans beaucoup de cas.

Car enfin, dans tous ces exemples, on confond continuellement « enseigner » et « apprendre » et on croit ou feint de croire naïvement qu’il suffirait de bien enseigner, ou même simplement de « mettre au programme » telle notion pour que par miracle, elle soit apprise.

C’est catastrophique, à plusieurs titres :

–        cela met l’accent sur les contenus, et non sur l’acte même de la transmission au sens où celle-ci ne peut se faire passivement, sans interaction, sans dispositifs pédagogiques souvent subtils et surtout qui ont besoin du temps long pour permettre une vraie appropriation. Pendant qu’on discute de savoir si tel ou tel point doit être ou non au programme, on s’éloigne de l’essentiel.

–        on s’interdit du coup de fixer des priorités, car il y aura toujours quelqu’un pour protester de la diminution d’un horaire, de la suppression d’un chapitre, du report d’une matière à une autre année. Quoi, vous ne voulez pas faire de la géométrie au cours moyen, et vous osez affirmer qu’au fond, une démonstration écrite sous forme académique n’est pas forcément très utile au collège ! Quoi, vous avez réduit la place de l’Egypte ancienne en sixième, alors que c’est si important et en plus les élèves adorent (un argument qui sert quand ça arrange !) Quoi, vous renoncez à faire apprendre toutes les personnes du passé simple, et que faites-vous de la beauté étrange de « nous fîmes » ou « vous craignîtes » ! Quoi, vous succombez aux diableries du globish en renonçant à faire distinguer shall et will en anglais !

On pourrait multiplier les exemples : il est très difficile d’avoir des débats sereins sur ce qu’il faut enseigner, ou plus exactement ce qu’il faut enseigner de telle sorte que les élèves , tous les élèves apprennent, assimilent, s’approprient, en distinguant le socle commun et les approfondissements (quoi, vous voulez une école à deux vitesses ?, qui bien entendu n’existe pas aujourd’hui, et de la pire façon !)

J’ai écrit plus haut qu’il était dangereux de se centrer sur les contenus. Je crois bon de préciser : sur les contenus théoriques, sur le papier. En revanche, il faut s’intéresser et bien plus aux contenus réels, ceux qui deviennent des outils, des ressources pour nos élèves, et on en revient à mes billets précédents sur « l’utilité des savoirs ». Un chantier passionnant, mais pollué par les polémiques. A l’heure où une grande station de radio ose programmer un débat sur le thème : l’école française forme-t-elle de futurs jihadistes ? où le livre d’un pamphlétaire chic et haineux est pris au sérieux quand il nous présente son « tableau noir de l’école », où un Michel Onfray peut affirmer sur les ondes avec approbation d’internautes qu’à l’école on préfère amuser les élèves et enseigner la théorie du genre plutôt que d’apprendre à lire et écrire, comment ne pas s’inquiéter de la faisabilité d’un débat intelligent, dans la nuance et la complexité ?
J’ai pourtant l’occasion dans un groupe de travail du Conseil supérieur des programmes de plancher sur ces questions de contenus pour le collège, c’est difficile, passionnant, nourri de ce qui se passe réellement dans les classes, bien plus que ne le croient nombre d’enseignants victimes de la montée de l’opposition populiste entre « ceux d’en haut » (déconnectés du réel) et « ceux d’en bas » qui seraient dans la vérité. Et j’essaie de construire avec mes collègues, enseignants, chercheurs, inspecteurs, de bâtir quelque chose qui justement soit quelque peu réaliste et en même temps ambitieux. Pas sûr qu’on y arrive en un temps assez court, pas sûr qu’on puisse proposer quelque chose qui n’apparaisse pas comme un « changement de programme de plus » ou « les nouvelles marottes à la mode ». Pas sûr, mais c’est un enjeu pour notre école si on veut la redynamiser, la mettre davantage en rapport avec notre temps, avec les défis du futur. Non, ça ne consiste pas à renoncer au patrimoine culturel, à tout ce que l’on doit au passé, etc. Mais de grâce, ne conduisons pas en regardant uniquement le rétroviseur ! Non, il ne s’agit pas d’adapter nos enfants à la « sociéténéolibérale » (en un seul mot-slogan), mais de leur permettre une intégration critique au monde de demain.
Il s’agit d’un sujet bien essentiel, sur lequel je vais bien sûr revenir…

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Commentaires (2)

  1. hirsch

    Je découvre aujourd’hui votre blog. Quel bonheur de voir que toutes les valeurs en lesquelles je crois se retrouvent ici, brillamment exposées et à la portée de tous. Quel bonheur de se trouver conforté dans ses convictions alors que dans mon établissement la réflexion sur le socle en est à peine à ses prémices. Un blog d’utilité publique, à mettre devant les yeux de tous les enseignants.

  2. Olivier Ridoux

    « les jeunes d’aujourd’hui ne savent plus expliquer quelque chose d’aussi simple que la loi de la chute des corps » Ça tombe assez bien (si j’ose dire) car on ne sait toujours pas l’expliquer, tout au plus sait-on la décrire. Trouver aussi simple une action à distance, sans contact et apparemment instantanée me semble d’une grande naïveté.

    « [Les] faillites de l’Ecole qui … a aboli la chronologie en Histoire, ce qui fait que les jeunes placent Louis XIV au Moyen Age et s’étonnent que Napoléon à Waterloo n’ait pas appelé Grouchy sur son portable » Je parlerais bien volontiers de la faillite d’une école qui n’a JAMAIS voulu enseigner l’histoire des sciences et des techniques ni celle des arts et des idées. En se focalisant sur l’histoire des États et des guerres, et par là sur l’histoire des vainqueurs, elle a condamné l’histoire à l’anecdote (Grouchy ou les moustaches de Clemenceau) ou au mythe (Nos ancêtres les Gaulois et les Arabes à Poitiers). Qu’on ait de plus en plus de mal à enseigner l’anecdote et le mythe n’étonnera personne, mais ne peut pas vraiment être regretté.

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