Enseigner au XXI siècle

Evaluation de la compétence à désinformer

Certains dans notre société éducative développent, avec hélas pas mal de succès, des compétences à désinformer, à déformer la réalité à partir d’assertions non étayées,  d’instillation d’une culture du « soupçon permanent ». Ce qui montre au passage que les compétences ne sont pas plus au service du « bien » que d’ailleurs du « mal » (ultra-libéral, bien sûr) : les compétences en mathématiques peuvent être mobilisées pour spéculer abusivement en bourse et celles en chimie à fabriquer des bombes artisanales pour terroristes, etc.

La désinformation, on la voit si souvent à l’œuvre donc dans le domaine de l’école. Et on vient d’en voir une illustration avec certaines réactions à la suite de la mise en place du jury pour la conférence nationale sur l’évaluation, organisée par le Ministère de l’éducation nationale.

Le syndicat SNALC, l’inévitable Brighelli (faisant la « une » du Point version numérique -mais pour lui, je me refuse à faire un lien, sinon celui-ci…) et quelques autres dénoncent la composition du jury qui indiquerait que tout est joué d’avance au profit des « pédagogistes » qui trusteraient toutes les places.

dessin 491043Citons le SNALC :

« Toutes les personnes sur lesquelles des informations sont disponibles sont en effet du même camp :

• professeurs participant à (quand ils n’en sont pas à l’origine) des expérimentations « classes sans notes », chantres de l’évaluation par compétences et des « classes sans copies », ou bien encore s’interrogeant sur « les formes de travail trop scolaire » ;

• parents qui sont en réalité pour plusieurs d’entre eux des cadres ou responsables locaux passés ou présents de la FCPE, fédération qui revendique officiellement « la suppression des notes chiffrées » ;

• inspecteurs travaillant sur « la différenciation pédagogique », le travail par compétences et « la notation non chiffrée » ;

• membre d’association dont les positions pédagogiques vont contre l’évaluation « qui sélectionne ».

Et Brighelli de surenchérir sur la place qui serait occupée par le SGEN-CFDT et les Cahiers pédagogiques (confondus il est vrai avec le « café pédagogique »), objets de sa haine profonde et continue.

Or, après une rapide enquête, tout cela est en grande partie faux.

On ne compte qu’au plus un membre des syndicats dits réformistes, favorables à un autre type d’évaluation (du moins un membre connu des responsables nationaux, consultés à ce sujet) et en tout cas aucun adhérent de l’association CRAP-Cahiers pédagogiques, malgré un nombre important de candidats (parmi 1300 apparemment). De même une seule personne de la FCPE ayant des responsabilités à un niveau national.
Certes, il existe au moins deux personnes qui ont affiché une pratique différente de l’évaluation , si on en croit effectivement le « café pédagogique » : est-ce un crime de choisir ainsi des praticiens innovants, qui réfléchissent sur la manière dont ils évaluent leurs élèves, dans des contextes d’ailleurs très différents l’un de l’autre? Quant aux guillemets utilisés par le snalc, on aimerait savoir à quoi ils renvoient exactement (par exemple: « classes sans copies »: où ont-ils été chercher cela?). Quant aux associations, elles auraient « un » membre dans le jury (pas de « s » à membres, ce qui ne semble pas scandaleux non plus!)

Etienne Klein

Etienne Klein

Autrement dit, on affirme sans rien savoir. Et on appelle de façon démagogique à la démission leprésident du jury, Etienne Klein, alors que celui-ci a accepté une mission dont l’objectif est clairement affiché :

« Il est temps de construire une véritable politique de l’évaluation des élèves, au service des apprentissages et de la réussite de tous. Une évaluation dont les objectifs, les principes et les modalités doivent être partagés par les élèves, les familles, les enseignants, les équipes pédagogiques et éducatives. C’est le sens de la conférence nationale sur l’évaluation des élèves. »

Il est clair que cette conférence n’existerait pas si tout allait bien au pays de l’évaluation, si notre système fonctionnait au mieux, si les écarts ne se creusaient pas, si l’élite ne rétrécissait pas. L’idée d’un jury citoyen représentant la société civile peut être contestée (il y a débat sur cette méthode de conférences de consensus), mais là n’est pas la question. L’idée du trucage par des comploteurs qui auraient tout défini d’avance est en plus une insulte pour ces collègues, ces parents qui se sont portés volontaires pour une tâche lourde (plusieurs jours de débats, auxquels ils s’engagent à assister, pas facile quand on a une activité professionnelle) et où ils risquent surtout de prendre des coups. Expérience qui sera sans doute passionnante et il est vrai que ce qu’on peut lire sur le site de la Conférence est plutôt encourageant : compte-rendus d’expériences, annonce logod’auditions, avis d’experts et premières contributions reçues souvent riches et argumentées.
On aimerait quand même que l’Institution réponde à cette accusation de manipulation et rétablisse un peu la vérité, en indiquant notamment comment a été fait le choix, selon quels critères.

Mais le mépris de certains pour des personnes qui s’engagent, qu’on soit d’accord ou pas, est insupportable. Leur recherche d’amélioration de leurs évaluations, quand ils sont enseignants, ne peut être balayée d’un revers de manche. Quant à la présence de parents et d’élèves, c’est une bonne chose, car les affaires de l’école ne sont pas que l’affaire des enseignants. D’ailleurs, les anti-pédagogistes, comme ils disent, ne se privent pas à appeler au « bon sens » de l’opinion publique quand ça les arrange.

Nous suivrons avec intérêt ce qui va se passer dans les prochaines semaines, en espérant qu’il ne s’agira pas d’une conférence sans lendemains, comme l’a été dans le passé , mais avec une moindre ampleur, celle sur la lecture il y a une dizaine d’années.
Et surtout, on espère qu’il y aura rapidement passage à l’acte, pour améliorer l’existant et changer les pratiques, même s’il faudra aussi être réalistes et laisser du temps pour ce changement qui ne peut qu’être bénéfique à tous, dès lors qu’on souhaite une réussite plus grande de notre école et moins d’inégalités. Mais tous le souhaitent-ils ?

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Commentaires (5)

  1. sensei

    le docimologue est à l’enseignement ce que le notaire est à la construction d’une maison. Très éloigné du problème, mais lourd de conséquences sur la facture finale.

    Bien à vous

  2. Roumégueur Ier

    Avouez tout de même qu’une ministre qui donne un avis aussi tranché sur la question de l’évaluation avant une conférence dédiée à ce sujet, disons que cela ferme le débat avant qu’il n’ait lieu. Difficile dans ce cas d’imaginer une conclusion qui remette complétement en cause la parole ministérielle, le désaveu serait cinglant, même de la part d’E. Klein, qui doit se demander dans quelle ornière il a mis les pieds…

  3. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Je ne vois nulle contradiction. Si une conférence est lancée sur l’évaluation, c’est bien que l’actuelle ne donne pas satisfaction dans un système marquée par les inégalités. En revanche, oui, il y aura débat pour savoir ce qui doit en être de l’évaluation dans les petites classes, sur la place que peuvent occuper les notes, sur les pratiques qui favorisent le plus l’apprentissage, sur le dosage entre bienveillance et exigence, etc. Et le site est vivant de contributions diverses. Je fais confiance d’ailleurs à Etienne Klein qui n’est pas spécialement un béni oui-oui…
    jmz

  4. Roumégueur Ier

    Ôtez-moi d’un doute, vous semblez sous-entendre que cette conférence sera donc impartiale, saura dépasser les clivages, donnera tort à tous les ‘déclinologues’ de l’éducation; or, comment cette conférence pourrait-elle être aussi exemplaire et embrasser toute la complexité du problème de la docimologie lorsque madame la Ministre de l’éducation vient de dire ceci (repris par un article du café pédagogique) :
    « La ministre n’a pas fait mystère de ses objectifs sur la réforme de la notation. « Pourquoi réformer la notation », demande-t-elle. « Parce que le système conforte les inégalités sociales. Il faut aller chercher toutes les raisons du déterminisme social, dans la nature des programmes, du socle, dans la façon dont on évalue…Notre système de notation classante est décourageant et ne développe pas la confiance en soi. Il aboutit à l’échec ». Elle ajoute : « on a décidé de lancer un débat ». L’issue en semble dessiné… »

    Source : http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2014/10/22102014Article635495637774760762.aspx

  5. Deconinck Dominique

    La semaine dernière, la directrice de l’école a annoncé que notre équipe suivrait au mieux ce qui sera dit sur l’évaluation en décembre. Je vais commencer par partager cet article avec les enseignants de l’école car, comme d’habitude, les paroles de JM Zakhartchouk posent bien les choses et encouragent à réfléchir dans de bonnes conditions. Histoire de bien commencer !

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