Enseigner au XXI siècle

De la créativité

Il est beaucoup question ces derniers temps du développement souhaitable de la créativité dans notre système éducatif. Ce thème a été le fil directeur du dernier grand rassemblement de Doha au Qatar (le WISE dont on peut avoir des échos wisetrès intéressants sur le blog de Philippe Watrelot qui y était invité) et se trouve à une très bonne place dans les préconisations de divers rapports internationaux (OCDE, UNESCO, etc.)

Certains se méfient : il s’agirait là d’un gadget trompe l’œil, visant à masquer les vrais problèmes de l’école. Il suffirait de rendre les élèves plus créatifs pour que s’envolent les considérations sociales, les inégalités culturelles, les questions matérielles à l’intérieur et à l’extérieur de l’école. Pire, la créativité serait un outil entre les mains des dominants pour que les individus formés par l’école s’adaptent encore plus à notre société néo-libérale, rendant chacun « responsable de lui-même » et après tout, s’il échoue, c’est qu’il n’a pas été assez créatif. J’ai parfois du mal à suivre la « critique de gauche » de l’éducation nouvelle. Certains sociologues en particulier se sont fait la spécialité de tirer à boulets rouge contre des idées qui bousculeraient le conservatisme et se font de façon surprenante des défenseurs d’une école d’autrefois. Ils rejoignent en cela des philosophes qui prétendent eux aussi s’inspirer de la « vraie gauche », tel Michéa qui aimerait qu’on se tourne davantage vers le passé, sans avoir peur du « complexe d’Orphée ». Récemment , par exemple, Pierre Périer insiste fortement sur les risques que fait jouer la promotion de l’autonomie de l’élève à l’école, qui serait défavorable aux classes populaires qui seraient spontanément du côté de l’éducation autoritaire (ce qui reste, aujourd’hui, à prouver). Pour d’autres, parler de « créativité » alors que les « bases » ne sont pas assurées, serait une gigantesque escroquerie. Ne surtout pas entrer dans une logique de « talents personnels », de personnalisation des approches, quand l’heure serait à un enseignement dit « explicite », entendez extrêmement balisé, « structuré », lequel donnerait de justes repères aux enfants des classes populaires, trop déstabilisés par une approche plus créative.

Les lecteurs de ce blog savent combien je combats l’idée que les « effets pervers » que tout changement risque d’induire sont tels qu’ils remettent en cause ce changement, combien je la considère avec Robert Hirschmann comme une des sources principales du conservatisme.

Rejeter des approches différentes de la pédagogie et en particulier celles qui s’écartent des chemins convenus, qui invite aux itinéraires verts et aux chemins buissonniers, me parait participer d’une vision pessimiste du monde, méprisante au fond pour des enfants de catégories sociales qu’on enfermerait dans une vision stéréotypée de leurs valeurs et de leurs demandes, qui n’a alors plus grand-chose à voir avec une pensée progressiste.

La créativité, c’est bien une vertu que l’on doit développer chez tous. Quelle définition donner à cette notion qui en même temps devrait nous éloigner d’une logique de définition, justement ? Il s’agit surtout d’autoriser des pensées « divergentes » par opposition à la convergence. Dans les années 80, on a ainsi, dans le cadre de la diversité des stratégies d’apprentissage, opposé des profils différents en assimilant parfois ces différences d’approche à une dichotomie entre les deux hémisphères du cerveau, la partie droite étant davantage tournée vers l’imagination et la recherche de solutions non logico-verbales. Des chercheurs considèrent qu’il s’agit là d’un neuromythe, tout en reconnaissant parfois la fécondité pragmatique de ces conceptions quand le but est moins la scientificité que l’efficacité. Après tout, la nouvelle route des Indes cherchée par Christophe Carte_christophe_colombColomb reposait sur des calculs faux, mais a permis la découverte de l’Amérique. De même, a-t-on mis en avant l’importance dans l’avancée de la pensée humaine de la « sérendipité » (trouver un peu par hasard ce qu’on ne cherchait pas), même si on a tendance à mettre parfois celle-ci à toutes les sauces.

J’ai envie de dire ici que développer chez les élèves la recherche de solutions originales, de sortir des sentiers battus, de ne pas rester enfermé dans des idées reçues est essentiel. Non, un récit ne commence pas forcément par une « introduction », non, il n’y a pas qu’une solution à bien des problèmes, non, la dissertation philosophique n’est pas la seule façon d’exposer des idées et de mettre en œuvre une argumentation, oui, l’uchronie peut être un moyen de réfléchir aux aléas de l’Histoire, oui, un athlète peut un jour inventer une technique géniale et incongrue pour sauter en hauteur différemment comme l’a ihighju001p1fait à Mexico Fosbury, son innovation devenant ensuite la norme (jusqu’à… ?)

Mais bien évidemment, tout cela passe par un professionnalisme accru des enseignants et développer d’abord chez eux-mêmes cette créativité si on veut qu’ils l’exportent dans leurs classes. Paradoxalement, on le sait, la libération de l’imagination pédagogique a besoin de dispositifs précis pour se déployer, loin du spontanéisme qu’attribuent les contempteurs de l’éducation nouvelle à celle-ci : consignes d’écriture, avec parfois des contraintes formelles fortes, règles de fonctionnement du travail de groupes pour faire face à une situation problème, défis divers (temps très limité pour un exposé oral par exemple). De plus comme l’ont souligné semble-t-il, des conférenciers lors du WISE cité plus haut, la créativité va de pair avec la persévérance : trouver des solutions originales et parfois plus performantes exige souvent de travailler sur le long terme, car dès qu’on change d’habitude, on peut régresser provisoirement et être moins efficace dans l’immédiat. Accepter la déstabilisation et quitter les sages rivages de ce qu’on connait bien nécessite d’ailleurs un climat de confiance et un autre statut de l’erreur, de l’évaluation, une mise en avant du processus plus que du produit final, autant de moyens de permettre aux plus fragiles d’oser prendre des risques.

Certes, la créativité peut être une arme de manipulation accrue, comme le prouve son utilisation dans la publicité par exemple. Certes, elle peut, si elle n’est pas accompagnée, renforcer les inégalités. Certes, elle a besoin de se trouver équilibrée par des moments plus cadrés, de structuration, avec guidage fort. Certes, le « je peux » se trouve limité par des « je dois ». Je suis loin d’être d’accord avec tous ceux qui prônent la créativité sans précautions, sans garde-fous, sans exigences et certaines critiques, quand elles sont argumentées, nous stimulent et nous obligent à bien séparer le bon grain de l’ivraie. Mais s’opposer parce qu’existeraient des dérives possibles (qui sont inscrites dans toute innovation, bien entendu) nous parait désastreux, alors que dominent dans l’école beaucoup d’ennui et de perte de sens, alors que le numérique nous conduit vers de nouvelles formes de pensée et de rapport au savoir, alors que la société nous impose de penser autrement l’avenir. Ce n’est pas parce que « think different » est un slogan de Apple qu’il faut rejeter cette idée-force afin que l’école notamment française entre mieux dans l’univers du XXI° siècle…

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Commentaires (9)

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  3. Bénédicte Dubois

    Des petites précisions relatives aux sources citées dans mon message précédent : Todd Lubart, professeur de psychologie différentielle et chercheur dans le laboratoire Cognition et Développement, est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur la créativité. Son dernier livre : « Psychologie de la créativité » (éd. Armand Clin, 2012) éclaire parfaitement bien les composantes cognitives (flexibilité, pensée divergente, analogie…) mais aussi conatives (traits de personnalité, motivation …), environnementales (famille, école, travail…) et émotionnelles de la créativité.
    Anderson & Krathwohl ont révisé la taxonomie des objectifs de Bloom en 2001. Il est intéressant de constater qu’ils ont ajouté la créativité comme processus supérieur. Ainsi, un enseignant, dans sa pratique quotidienne est censé développer : 1) la mémorisation 2) la compréhension 3) l’application
    4) l’analyse 5) l’évaluation puis, au dernier étage de ces processus cognitifs, 6) la créativité. Ce dernier intègre tous les précédents. En formation continue, il est intéressant de prendre un exemple d’activité pédagogique : un cours sur les volcans, et de le situer à ces différents niveaux. Il n’est pas rare de s’apercevoir que ce sont souvent les 3 premiers processus(mémoire, compréhension, application) qui sont utilisés, au détriment des 3 suivants.
    Bénédicte Dubois.

  4. Bénédicte Dubois

    Merci Mr Zakhartchouk pour cette analyse une fois encore très claire et très juste. La créativité s’apprend, s’entretient et doit faire l’objet de propositions dans les plans de formations continues chez les enseignants des premier et second degrés pour mettre en exergue à la fois leurs capacités créatives mais aussi et surtout identifier comment la développer chez TOUS les élèves. Pour animer ces formations, je prends appui sur les travaux de Todd Lubart (Paris Descartes) car je me retrouve bien dans son aproche multidimensionnelle par les champs cognitif,
    conatif, environnementaux et émotionnels. La réflexion sur la créativité
    à partir de la taxonomie d’Anderson & Krathwohl permet ausi une bonne
    analyse de la pratique sur ce sujet.
    B. Dubois, responsable de formation BEP-ASH, IFP Nord Pas de Calais.

  5. Pascal Dubois

    Pour approfondir le débat, je vous conseille de relire un ouvrage qui date des années 70 mais qui est toujours d’actualité : « La créativité à l’Ecole » d’Alain Beaudot. L’auteur, s’appuyant sur les trvaux de Guilfors, préconise notamment de développer « la pensée divergente » de l’élève à l’école primaire.
    Pascal Dubois, formateur en Management de la Créativité

  6. Chris
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  8. Martin Descours

    Le créativité c’est l’art de mettre plusieurs normes ensemble pour créer une vision nouvelle. L’être humain est fait par défaut pour accepter ce qui est acquis et pas anticiper ce qu’il peut acquérir. Le brief créatif parfait : comment faire changer ce fonctionnement par défaut ?

  9. Lionel JEANJEAU

    La démonstration est faite, par le texte et par l’image, que la créativité, et plus généralement le changement qu’elle induit, est nécessairement déstabilisante au départ, mais qu’elle a souvent vocation à devenir la nouvelle norme. C’est à ce moment là qu’elle triomphe des sceptiques, qui n’auront plus dès lors comme ambition que de la défendre comme nouvelle évidence, contre les nouvelles innovations, et toujours, donc, contre la créativité. Ainsi va le monde : jamais les conservateurs ne l’ont fait changer !

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