Enseigner au XXI siècle

Dans les eaux glacées du ricanement cynique

Karl Marx parle dans Le Manifeste communiste du capitalisme qui plonge le monde dans les eaux glacées du calcul égoïste. Et cela reste une bonne lecture de la fabrique de la défiancenotre univers, comme je l’ai développé dans un récent billet à propos de l’ouvrage de Sandel. Mais ici je voudrais traiter d’autres glaciations, celles qui résultent de notre société de défiance, bien française semble-t-il, qui dévalorise constamment ce qui est positif. Je pense à tous ceux qui, brandissant constamment les notions rebattues de « bisounours », de « univers bobo » ou de « trompe l’œil » et la posture affichée du « celui à qui on ne la fait pas », s’ingénient à démolir tout ce qui pourrait être motif de fierté ou d’espoir pour notre malheureux présent, toujours annonciateur pour eux d’un futur encore plus noir, encore plus catastrophique (seule consolation : comme le futur sera bien pire, on pourra au moins regretter le présent actuel, devenu passé finalement pas si mauvais par rapport à ce qui nous attend)

Prenons quelques exemples récents :

–  philae      Philae est un exploit sensationnel, réalisé par un ensemble européen dont la France fait partie de façon particulièrement active. On renoue avec la grande aventure scientifique et on souhaite que les enseignants l’aient évoqué dans leur cours, notamment en sciences physiques, mais aussi en Français (j’ai toujours pensé que la science-fiction était sous-utilisée, alors que c’est un domaine qui permet d’aborder bien des sujets, y compris philosophiques et moraux. Les Cahiers pédagogiques l’avaient compris en consacrant un dossier à la science-fiction dans les années 70…). Une belle manifestation de ce que compétences et connaissances peuvent produire, avec une commande à 500 millions de kilomètres d’un petit robot qui attend maintenant le réveil de son hibernage…

Oui, mais, que d’argent dépensé, n’est-ce pas ? Et puis l’opération est-elle totalement réussie par rapport à ce qui était prévu ? Et surtout, c’est un trompe l’œil, car pendant ce temps, c’est la misère pour la recherche, le niveau scientifique des jeunes s’effondre, et que sais-je encore ? Bref, le verre est peut-être rempli aux neuf dixième, mais bon, il reste un dixième et puis à côté il y a tant de verres encore vides.

Donc, Philae, oui, bof !

 

prix nobel        Modiano a eu le prix Nobel de Littérature. Un auteur accessible pour le grand public, que l’on peut étudier à l’école d’ailleurs (fin de collège pour certains textes, lycée), une personnalité intéressante, une occasion de parler un peu de littérature dans les médias (après Valérie T. et Eric Z., ça fait du bien).
Mais voilà, Finkielkraut se sent obligé de proclamer que d’autres l’auraient davantage mérité (pourtant,comme lui, je préfère Philippe Roth, mais je soupçonne le « french bashing » d’être une motivation forte de cette proclamation, car on ne va pas reconnaitre quand même que tout ne va pas si mal !), le prix Nobel est à nouveau un « trompe l’œil » qui ne doit pas nous faire oublier, attention, reprenons la litanie : « l’effondrement du niveau de lecture », « la crise de l’édition littéraire », « la disparition de la mémoire historique chez les jeunes » , etc.

Donc, Modiano, oui, bof !

 

Visite de la ministre au collège

visite de la ministre de l’EN au collège de VIc

–        Troisième exemple, qui n’a rien à voir, car il ne concerne pas « un » événement précis, mais une tendance actuelle dans l’enseignement. Se développent, dans un nombre croissant d’établissements, des pratiques nouvelles d’évaluation des élèves. On s’efforce de prendre en compte les progrès des élèves, souvent en abandonnant la note chiffrée, d’où le nom de « classes sans notes » qui a l’inconvénient de définir un projet riche et novateur par une expression négative alors qu’il s’agit bien plus de la mise en avant d’une évaluation positive, orientée vers les progrès de chacun. Récemment, la ministre est allée voir sur place dans la charmante bourgade de Vic-Fezensac, plus connue jusqu’ici pour son armagnac, ses corridas et son festival latino. Elle a rencontré des enseignants très engagés, qui ont réussi à faire progresser le collège, en diminuant le taux d’élèves en difficulté et qui ont mis en place en particulier (mais pas seulement) un autre type d’évaluation, bien plus exigeante au final que les « moyennes » basées sur la compensation et la médiocrité.

On peut discuter de la pertinence de leur méthodologie, se poser des questions sur la chronophagie possible pour les enseignants, ou sur la difficulté à surmonter les représentations des familles, et la fragilité d’un système qui repose beaucoup sur l’investissement fort d’une petite équipe, etc. Mais ce n’est pas ce que font les critiques qui s’expriment dans les forums et autres articles réacs : on préfère démolir sans argumenter, au nom là encore de la lutte contre « l’angélisme », (les bisounours sont de retour), au nom du cruel « struggle of life » qui attend les élèves et de l’impréparation à ce monde dur qui résulterait de l’évaluation dite « bienveillante ». Peu importe que dans le monde, des pays ultra compétitifs (la Nouvelle-Zélande, le Canada) aient mis en place des évaluations de ce type sans que cela nuise aux futurs citoyens-producteurs, peu importe que même des établissements dits d’élite se tournent parfois aujourd’hui vers d’autres formes d’évaluation, quitte à provoquer de profondes divisions dans le corps professoral. On aura tranché sans débat : vive la notation sévère, repère, mortifère…

Bref, d’autres évaluations, bof !

 

On pourrait multiplier les exemples. Dès que quelque chose parait positif, les forces du dénigrement entrent en jeu, et on entend ce ricanement qui se prétend voltairien et qui n’est guère que celui de M.Homais.

Bien sûr que le trompe l’œil, ça existe. Bien sûr qu’il ne faut pas succomber aux effets de vitrine. Bien sûr que la tentation angélique est toujours présente et qu’un Tex Avery doit être là pour défaire les effets-Disney (les oiseaux chantent, la vie est joyeuse…). Bien sûr qu’il faut dire et redire par exemple que la notion d’école bienveillante doit être creusée et complexifiée (la bienveillance n’exclut jamais l’effort, les moments où on « en bave », mais à bien des égards, elle peut justement faciliter la motivation à faire des efforts). Bien sûr qu’il ne faut pas oublier que les quelques articles sur un prix Nobel et que les quelques volumes qui un temps seront sur les présentoirs d’hypermarchés ne pèsent pas lourd face aux centaines de milliers de messages qui circulent sur la pseudo-affaire Nabila (oui, centaines de milliers, d’après ce que j’ai entendu ce matin dans l’excellente émission de France culture « le secret des sources »). Mais, on peut aussi se réjouir de ce qui marche, malgré les difficultés, tout en gardant sa lucidité et sa capacité de recul critique.

Un des passages que j’aime le plus des Misérables, qui est pour moi un livre culte, c’est celui-ci, au début d’un chapitre, alors que « tout va mal » (livre 7, chapitre 4)

« Faut-il continuer de lever les yeux vers le ciel? Le point lumineux qu’on y distingue est-il de ceux qui s’éteignent? L’idéal est effrayant à voir, ainsi perdu dans les profondeurs, petit, isolé, imperceptible, brillant, mais entouré de toutes ces grandes menaces noires monstrueusement amoncelées autour de lui; pourtant pas plus en danger qu’une étoile dans les gueules des nuages. »

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Commentaires (5)

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  2. jcleon

    Gral, je suis d’accord avec votre analyse. L’auteur cite « Les Misérables » sans dire l’auteur, et participe ainsi, malgré la beauté de la citation, à la baisse générale du niveau culturel constatée depuis au moins 2500 ans. Dommage.

  3. Gral

    Mouais…. le billet n’est pas mauvais, mais il illustre une énième fois la baisse du niveau en orthographe : Nabilla, ça prend 2 L, enfin quoi !
    [mode blague off] Excellente analyse : )

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  5. Boulle Eric

    Ils avaient pris le réflexe de rire, il fallait rire, c’était une urgence de tous les instants et ce qui n’en portait pas le stimulus était rendu méprisable. Lui, échelon, après échelon, un pied après l’autre le hissait, au même rythme inconscient de sa marche que leurs impulsions de dérision à tout, à monter allumer les étoiles. Finalement il s’élevait puis revenait et quand il parlait il donnait l’impression d’être si présent à la Terre et aux autres qu’il fallait se moquer de lui pour supporter qu’il puisse nous faire sentir la beauté sans être drôle…

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