Enseigner au XXI siècle

Socle commun et pédagogie : discussion à partir d’un texte interpellant de Philippe Meirieu

Dans un texte récent paru dans le café pédagogique, mais qui reprend surtout une intervention faite lors d’un colloque où il débattait avec Jean-Michel Blanquer, Philippe Meirieu précise ses positions sur le socle commun.

Philippe Meirieu participant à un colloque des cahiers pédagogiques en 2013 (second à gauche)

Philippe Meirieu a énormément apporté à la pédagogie, certains en ont fait une sorte de « gourou » du prétendu pédagogisme, voire le diable, celui qui a « détruit notre école ». Il a été victime de mille insultes de la part de gens qui pour la plupart ne l’ont pas lu, ignorent tout de son parcours (ses années d’enseignant de base, son retour un temps dans l’enseignement, sa connaissance du terrain, son immense culture humaniste, etc.) et préfèrent manier l’invective que de débattre avec quelqu’un qui au contraire a toujours cherché chez l’autre une part de vérité, au risque de « donner des armes à l’adversaire » et à apparaitre comme « naïf » (voir un ouvrage qu’il a la grande générosité d’offrir à la lecture en ligne et qui ouvrait un débat avec diverses personnalités. Passionnant !). A travers ses nombreux ouvrages et écrits, il a aidé tant de collègues à réfléchir, à se poser les bonnes questions, souvent dérangeantes, à savoir repérer des dérives possibles dans toute innovation, à resituer les questions éducatives dans le temps long et dans l’histoire des idées.
Les pédagogues , dont je suis, ne le considèrent nullement comme un « maître à penser » qui serait objet de révérence et serait à l’abri des controverses et des débats. Du moins est-ce le cas du courant auquel j’appartiens, qui ne se reconnait aucun « père fondateur » ni aucun dogme, à savoir le CRAP-Cahiers pédagogiques. J’ai eu l’honneur de partager la rédaction en chef de cette revue avec le cher Philippe Meirieu et j’en garde une grande fierté. Cela n’empêche nullement cependant la discussion et le pointage de désaccords.
Après cette longue introduction, j’en reviens au texte cité ci-dessus. Si je puis tomber d’accord avec 80% de ce qui est affirmé, si je comprends bien que ce développement correspond aussi à une réponse à la vision réductrice, très techniciste du socle par l’ancien directeur de la DEGESCO (voir son récent ouvrage), il n’en demeure pas moins que je suis en désaccord avec certaines affirmations, ou ce qu’elles laissent sous-entendre. Aussi vais-je ici reprendre quelques phrases de Philippe Meirieu et les commenter.

« C’est pourquoi je propose qu’à côté du socle qui constitue le référentiel final de la scolarité obligatoire, l’on promeuve délibérément une « pédagogie du chef d’œuvre »

Je comprends bien ce que recouvre cette notion . Même si je sais qu’il y a aussi une allusion au « chef d’œuvre des compagnons », l’expression me parait un peu grandiloquente, surtout s’il s’agit de la manière suprême de mobiliser les élèves. J’aimerais mieux pour ma part qu’on parle plus modestement de tâches complexes, dont l’élaboration d’un projet d’ampleur qui serait défendu en fin de scolarité obligatoire devant un jury pourrait être un élément fort, mais non exclusif. Mais Philippe Meirieu m’a appris, il y a longtemps, qu’il ne fallait pas confondre la logique de la tâche, du faire et celle de l’apprendre. Tout le travail du pédagogue est bien d’utiliser le projet (le « chef d’œuvre » si on veut, mais je crains que le mot ne soit pas opératoire) pour permettre à l’élève de se construire des compétences, pour le motiver et donner plus de sens à son travail. La production finale n’est pas essentielle, ce qui compte c’est bien le chemin. J’ai peur que cette idée passe un peu à la trappe. Il me semble aussi qu’il faut affirmer qu’il n’y a pas d’opposition entre une appropriation patiente et parfois austère de « fondamentaux » et engagement dans un projet. Le projet de figurer dans une compétition sportive, de jouer une pièce de théâtre implique de multiples entrainements parfois très ennuyeux. Mais ceux-ci ne peuvent précéder l’engagement dans le projet. En même temps, il faut travailler les deux dimensions et là on est vraiment dans une logique de construction de compétences, où le sens est donné par un engagement dans une tache, mais où la mobilisation de ressources est décisive. Et celle-ci nécessite des activités décrochées, un éventuel par cœur, des répétitions. Je crains toujours qu’on reproche aux pédagogues de nier ces phases moins enchantées de l’apprentissage. Je sais de plus qu’il ne suffit pas de lancer un projet de correspondance scolaire pour que les élèves commettent moins d’erreurs d’orthographe, je sais aussi qu’on ne peut ni ne doit lancer un projet long sans s’attendre à des phases de découragement, de démotivation, de lassitude des élèves, je sais que le meilleur moyen de ne pas renoncer et d’être amer est de ne pas imaginer « l’avenir comme sucré » (Chris Marker). Laisser penser qu’il y a peut-être opposition entre une logique du socle et des compétences et une logique de projet me parait des plus contestables, si on prend vraiment au sérieux les compétences, comme « savoirs en action » et si on garde présent à l’esprit que le projet n’est pas une solution miracle, que l’expression « saveur des savoirs » dûe à Jean-pierre Astolfi est sans doute superbe mais passe par un travail patient, ingrat, par la confrontation avec la « trivialité » que P.Meirieu a d’ailleurs souvent mis en avant dans le cahier des charges.

Il est très important de lutter contre cette « prolétarisation » des professeurs que dénonce si justement Bernard Stiegler: quand les personnes ne sont plus appelées à chercher et à inventer, mais réduites à obéir à des injonctions technocratiques ; quand les enseignants ne sont pas invités à partager la culture qui les fait vivre, mais réduit à cocher des cases et à remplir des tableaux Excel, quand ils ne sont plus en mesure d’utiliser les outils à leur service, mais doivent se mettre au service de ces outils. Or, c’est peu de dire que cette « prolétarisation » est à l’œuvre. D’autant plus à l’œuvre que la formation pédagogique des maîtres – initiale et continue – est aujourd’hui réduite à la portion congrue !

Le problème n’est pas ici le signalement du danger de « prolétarisation », mais la manière dont celle-ci semble conçue : je perçois comme une nostalgie d’un temps où les enseignants étaient amenés davantage à chercher et à inventer. Et c’est là ce qui me gêne le plus dans le texte de P. Meirieu. Je ne suis pas certain du temps qu’on soit aujourd’hui plus qu’hier menacés par je ne sais quel technicisme, celui des cases et des tableaux Excel. Je ne suis pas sûr qu’un temps bénit ait existé, our les enseignants comme pour les jeunes –dont notre ami a aussi tendance à surestimer l’addiction aux nouvelles technologies et l’aliénation « groupale », quand la réalité est bien plus complexe.

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Les collégiens de Vic au travail durant la visite d’autorités administratives

En tout cas, ma connaissance du terrain, mes rencontres avec de nombreux enseignants qui innovent, ceux par exemple qui essaient d’autres formes d’évaluation (avec peut-être parfois des tableaux Excel ou mieux des logiciels, qui n’ont rien de diabolique et qui ne sont pas pires au demeurant que le bulletin d’élève stéréotypé et les moyennes « à l’ancienne »). Ce n’est pas un hasard si le collège de Vic-Fezensac visité récemment par la ministre travaille à la fois sur l’envie d’apprendre » et développe une évaluation sans notes, y compris avec des tableaux Excel ou l’équivalent et avec des outils de type livret. Que ce travail soit encouragé au plus haut niveau me réjouit. Nous avons évoqué plus d’une fois ce projet gersois (un département qui m’est cher, car j’y ai fait mes études de collégien) qui obtient des résultats.

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Les pédagogues sont les premiers à dénoncer la logique des usines à cases

Certes, sous certains ministères précédents, on a cherché ici ou là à imposer des remplissages de cases, et je fais partie de ceux qui ont inventé l’expression « usine à cases », donc je sais bien de quoi il s’agit. Mais je crains qu’on réduise les tentatives de nombre de collègues à cette soumission à une logique dite de « compétences » confondue avec les micro-objectifs, qu’on exagère la pression qu’exercent les « hiérarchies intermédiaires » (le Mal opposé au Bien, les pauvres enseignants victimes de la technocratie), alors même que cette soi-disant pression est bien souvent un alibi pour ne rien faire et alors que règne un grand laxisme dans l’institution du moment qu’on « fait semblant » de respecter des règles. Cependant, une volonté contraire de la part du Ministère existe : laisser davantage de marges de manœuvre aux équipes, ne pas bâtir des programmes tâtillons, etc. J’aurais aimé que ces « bonnes intentions » soient davantage soutenues par des personnes comme Philippe Meirieu, car il faut tout le soutien des pédagogues pour franchir les obstacles dans un pays très droitisé où ne dominent pas forcément les avis les plus progressistes sur l’école. Incitons les responsables politiques à exercer un vrai courage à viser le long terme du changement, au moment où par exemple le syndicat majoritaire du second degré se ferme à toute avancée (à l’interdisciplinarité, aux cycles, à un véritable accompagnement dans le cadre d’un enseignement curriculaire)

Méfions-nous de l’illusion qui consiste à croire que, quand on a défini des objectifs, on a construit, de facto, des situations d’apprentissage.

Cette phrase me gêne là encore, car qui vise-t-elle vraiment ? J’aurais aimé là qu’on rende hommage aux enseignants nombreux qui ont adopté une démarche de construction de compétences, en référence au socle commun, qui sont loin de tomber dans cette illusion, qui avancent dans le doute, mais aussi l’enthousiasme de « travailler autrement ». Notre ami Meirieu en mettant l’accent sur les dangers et les risques d’effets pervers ne tombe-t-il pas dans les travers de la rhétorique conservatrice analysés par Hirschmann (nos lecteurs de ce blog connaissent cette référence-clé pour moi !)

mode métierJe voudrais une fois de plus faire part d’un optimisme qui doit être constitutif de la pédagogie et de ceux qui l’incarnent. Un optimisme bien tempéré sans doute, mais qui ne met pas en avant à l’excès les dangers et se refuse à toute nostalgie plus ou moins consciente d’un passé (par exemple le temps où il n’y avait pas le numérique). Mais un optimisme qui repose sur les rencontres avec tous ces collègues qui essaient de redresser notre école, et au lieu de dénoncer (ce qu’il faut faire aussi, bien sûr) donnent la priorité à l’action modeste, fragile, mais indispensable. Nous avons besoin de la pensée pénétrante et acérée de Philippe Meirieu pour nous aider à faire mieux, mais pour cela il ne doit donner l’impression de se situer dans la critique des « compétences » caricaturées et de mieux contrebalancer ses alertes par une évocation de tout ce qui bouge positivement, en n’opposant pas les outils modernes souvent nécessaires et les valeurs fondamentales au nom desquelles travaillent beaucoup d’enseignants dont je me sens un des membres, dans un collectif qui m’aide à réfléchir et , plutôt qu’à me lamenter et faire référence trop souvent à la « prudence » ou aux risques, à oser avancer et agir…

 

Commentaires (2)

  1. Francis Blanquart

    Ce n’est pas non plus une « juxtaposition de compétences ».
    Le socle commun n’est pas constitué de segments mis bout à bout, en tout cas il ne faut pas le gérer comme tel.
    Il convient de revoir la matrice des programmes comme une réorganisation conceptuelle et non pas comme un empilement de connaissances , c’est à dire de concevoir le socle des fondamentaux comme des savoirs transférables acquis à travers des situations problèmes complexes et des projets, loin du mille feuilles sans saveur…

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