Enseigner au XXI siècle

Dernier rempart ?

Je suis souvent agacé par cette expression utilisée pour parler de l’école dans les quartiers populaires. On ajoute parfois « contre la barbarie », mais plus fréquemment contre la « déliquescence ».
Cela m’agace parce que d’une part, c’est bien mal poser les choses rempartqu’utiliser la métaphore guerrière du « rempart », mais aussi et presque surtout, car c’est une insulte pour beaucoup d’institutions qui font le travail, plus silencieusement. Contrairement à ce qu’ils pensent, les enseignants ont une couverture médiatique forte, souvent favorable, ce qui n’est pas le cas d’autres métiers, d’autres secteurs qui servent aussi le public dans des endroits difficiles. Etant élu municipal d’une ville dont la majorité des habitants vivent nettement en-dessous du revenus médian, je parle en connaissance de cause.
Oui, la police, municipale ou nationale, fait aussi le travail, parfois bien, parfois mal. Le rôle de l’encadrement est capital et là aussi se pose la question de la formation, mais aussi celle du maintien de personnel expérimenté sur le long terme dans ces zones chaudes du point de vue sécurité.

Les animateurs, par exemple du péri-scolaire, ont un rôle important à jouer, ainsi que les médiateurs. Là aussi, les situations sont variables, mais aussi variables que celles que vivent les établissements scolaires, ceux qui font des miracles, ceux qui sont gèrent mal une situation dégradée.

On peut citer aussi les animateurs sportifs, le personnel du bureau de poste qui explique à des habitants ne parlant pas français que par exemple, on ne peut pas chercher une lettre recommandée qui est au nom de sa femme sans son autorisation ou qu’il faut remplir de telle manière le transfert d’argent. Sans parler bien sûr des personnels de santé, le médecin qui parfois soigne gratuitement ou l’urgentiste qui répare les dégats de rixes ou d’accidents ou qui accueille des malades qui ne peuvent payer une consultation normale.

On pourrait en citer bien plus.

Je n’aime pas cette prétention qu’ont parfois les enseignants de survaloriser leur rôle, à ne pas rester modestes, à oublier les autres acteurs de la vie citoyenne (dont les élus, si décriés à la moindre occasion avec le fameux : « que fait la Mairie ? » )

Je n’aime pas davantage le dénigrement et les pseudo-constats comme quoi l’école serait impuissante, les enseignants incapables de faire face à des situations délicates et l’Education nationale en faillite (ah les ténors de l’opposition sont forts pour ça !)

héritiersCertains diront que voilà une manifestation de mon « centrisme » indécrottable. Tant pis pour ceux qui préférent les envolées dans un sens ou dans un autre. Je préfère reformuler très différemment l’assertion de départ de cette chronique : nous contribuons, quand nous faisons correctement notre travail, à réduire la fracture sociale, à apporter du liant, à réduire les inégalités, pas tout seuls, à notre place. Certains en font davantage, telle cette professeure évoquée dans Les Héritiers (que je viens enfin de voir et qui est un film efficace, émouvant bien sûr et très authentique, peu importe le manque de sobriété par moments- comment ne pas se réjouir qu’il atteigne 200 000 spectateurs, je crois ?). D’autres pas assez, quand ils sous-estiment par exemple les capacités de leurs élèves, lorsqu’ils brandissent très vite le spectre de la « démission parentale », lorsqu’ils s’investissent peu et ne font pas le moindre effort pour connaitre le quartier où ils enseignent. Lorsqu’ils se considèrent un peu comme des colonisateurs chez les « Sauvages » comme l’a plusieurs fois fait remarquer François Dubet. La majorité de toutes façons fait plutôt correctement son travail, dans les limites d’un fonctionnement de l’école trop peu satisfaisant, mais pas la peine pour autant de se prétendre « rempart » ou « dernière ligne de front » ! Cela ne mène qu’à la tension permanente et peut creuser des fossés qui commencent à se développer entre école et familles. Entre l’angélisme et le cynisme catastrophiste, face à une réalité difficile, il y a toute une gamme de réactions possibles. Dans l’ensemble quand même, notre institution scolaire n’est pas à la hauteur de ses prétentions et ambitions. Mais pire encore que le « dernier rempart », il y a le « mais on a tout essayé », sur lequel nous reviendrons…

Qui suis-je donc pour me croire un héros ? tel devrait être une interrogation permanente pour ceux qui surestiment leur rôle réel…

 

Pour les lecteurs intéressés, on peut écouter mon débat avec Guy Coq et M.C. Bernard sur l’école de l’après 11 janvier et de ses responsabilités

Je suis passé sur l’émission de radio de RCF (radio chrétienne, groupe Bayard-La Croix) avec Guy Coq. On peut l’écouter

http://rcf.fr/actualite/la-republique-lecole-lecole-de-la-republique

 

 

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