Enseigner au XXI siècle

Ne pas se voiler la face, certes, mais…

étudiantes voiléesL’inénarrable député Ciotti vient de déposer un projet de loi proscrivant le voile à l’université (1). La Droite dite forte de l’UMP soutient à fond cette mesure, guère appréciée il est vrai par une autre partie de la Droite. Il n’est pas sûr que bon nombre de sympathisants de la Gauche n’approuvent pas au nom de la laïcité ou du féminisme.

Comment penser qu’une telle mesure, très difficile à faire appliquer au demeurant, ferait en quoi que ce soit avancer la laïcité ou le féminisme ? Pour ma part, je déplore bien sûr que des femmes cachent leurs cheveux, s’habillent de façon austère, comme je pense au fond regrettable qu’on se prive de certains plaisirs comme le bon vin ou le foie gras. Comme je déplore que tant de gens préfèrent regarder TF1 plutôt qu’écouter France Culture ou BFM plutôt que LCP. Comme je déplore que tant de jeunes ne viennent jamais au théâtre ou rejettent la lecture. La solution ne peut résider dans les interdictions ou les obligations, surtout quand elles concernent les adultes. Bien sûr la question du voile va bien au-delà du signe religieux, oui, elle reflète partiellement un certain statut des femmes, mais on ne peut supprimer le problème par un coup de plume.

C’est une évidence : mieux vaut une jeune fille voilée à la fac que non voilée confinée à domicile et toute entière à sa seule famille, non ? Le problème est sans doute de laisser penser que la jeune fille voilée va aussi être celle qui refuse la théorie de Darwin, ne veut pas lire Voltaire et est suspecte de complaisance pour les frères Kouachi. Amalgames et confusions…Dans mon expérience de formateur, je me souviens de cette jeune dame, dynamique, très au fait des théories linguistiques les plus avancées, dans une session à Fès, mais satrapibien voilée et dans un vêtement peu approprié à la chaleur qui règnait. Et plus récemment de ces jeunes filles de Marrakech, pleines d’entrain et se formant pour être institutrices, brandissant leur appareil photo pour être prises en collectif avec le formateur (moi-même) lors d’un stage sur la différenciation pédagogique. Et dans mon entourage, je connais bien des femmes engagées dans la vie civique mais ayant choisi de porter le voile.

Vouloir éradiquer de manière brutale ce trait culturel et religieux ne peut qu’attiser les tensions, dès lors qu’il s’agirait de lois répressives. Pour autant je ne banalise pas et je ne dis pas comme je l’entends parfois de manière complaisante qu’il faut comparer avec le port du fichu chez les femmes européennes jusqu’à il y a encore peu. Car ici il s’agit sans doute d’une régression, d’un retour en arrière, qui frappe celui qui visite tel quartier aujourd’hui et le compare à il y a vingt ans. Et c’est un phénomène qui touche des personnes instruites qui dans certains domaines sont dans la modernité. Là encore, on voit les limites de l’instruction et des « lumières » !

Je ne suis pas un partisan du relativisme culturel et je pense souhaitable tout ce qui émancipe l’individu des normes imposées ou qu’on s’impose dès lors qu’elles rétrécissent l’espace des plaisirs de la vie. Mais c’est ainsi : tout le monde ne partage pas cette conception et il faut trouver des compromis, ces « arrangements » canadiens qui sont honnis par les laïques purs et durs. Encore une fois, la logique binaire est catastrophique et le raisonnement « à la limite » désastreux.

Latifa Ibn Ziaten

Latifa Ibn Ziaten, mère d’une des victimes de M.Merah, qui milite contre les tentations terroristes

Oui, on peut à la fois soutenir maintenant la loi sur les signes religieux à l’école (on aurait pu procéder autrement, mais on ne peut ni ne doit revenir dessus) et accepter toute tenue vestimentaire non indécente à l’université. Et bien entendu toute tenue vestimentaire de parents dans l’espace scolaire. J’ai déjà exprimé ma position « au cas par cas » pour les sorties scolaires.

Au sein des Cahiers pédagogiques, nous avons eu parfois des débats vifs sur ces sujets. On peut débattre, mais faisons attention. D’un côté les Badinter (Elisabeth), Marianne ou Onfray nous poussent à la position dure, celle de la laïcité de combat (du petit père Combes ou d’Ataturk), d’un autre le Front national récupère cette idée en la salissant de par l’introduction du racisme et du rejet. De l’autre une position ultra-relativiste sur le mode « chacun vit sa vie » et minimaliste sur la morale (Ogien) et une certaine irresponsabilité par rapport à l’islamisme dit modéré. Lors du forum social de Saint-Denis en 2002, j’avais entendu à la radio Daniel Bensaîd , philosophe trotskiste depuis disparu, évoquer la théologie de la Libération chrétienne ceux qui prônaient une émancipation à partir de l’islam. De même aujourd’hui, je suis très réservé sur la notion d’ « islamophobie » qui confond des niveaux différents (anti-cléricalisme et racisme par exemple), mais c’est un autre débat.

Il faut tenir une ligne de crête entre deux dérives, comme il faut le faire à propos de la liberté d’expression ou de la défense des valeurs républicaines. Et rendre la grande idée de la laïcité aimable, au sens fort du terme. Tout extrêmisme sert son contraire de toutes façons.
Et à l’école, il faut bien entendu lutter contre les stéréotypes garçons-filles. Mais paradoxe (apparent), ce sont ceux qui proposent la loi « féministe » anti-voile à la fac, qui sont les plus grands pourfendeurs de cette lutte (querelle des ABCD de l’égalité). En fait, beaucoup de postures derrière, et pendant ce temps fractures et incompréhensions se répandent. Pas toujours facile de rester optimistes…

 

  • ‘1)Regardons le site du Figaro avec à l’appui un sondage qui d’après le titre donne trois quart des français contre le port du voile à l’université, alors que la question était : « êtes-vous favorable au port du voile à l’université », ce qui n’est pas la même chose. Moi, je serai plutôt contre le port du voile, mais plutôt pour qu’on le tolère, qu’on l’accepte !
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Commentaires (4)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    bien entendu, ça se discute et c’est très annexe par rapport à mon argumentation. Mais on a quand même la chance d’être issu d’une culture religieuse qui a assez peu d’interdits alimentaires (ou seulement ponctuels, par périodes) et je dirais n’est pas obsédé par la question alimentaire comme le sont les religions juive et musulmane surtout dans leur versant fondamentaliste.

  2. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    d’abord, j’ai bien parlé du voile ordinaire, qui ne masque ni visage ni regard, seulement les cheveux, ne confondons pas tout. Ensuite, il n’a jamais été question d’être « pour » le voile, mais de faire avec une réalité, qu’elle nous plaise ou non. L’image de la femme est dégradée dans bien des manifestations médiatiques, ensuite on examine au cas par cas si la Loi est enfreinte ou pas, mais on ne va pas pour autant interdire tout ce qui ne correspond pas à nos valeurs. Décidemment, dès qu’on a une position nuancée et pragmatique, on a du mal à se faire comprendre des absolutistes du « rien laisser passer », etc. Je le repète: je préfère une jeune fille voilée à l’université à une jeune femme non voilée, avec trois enfants à vingt-cinq ans s’abreuvant à la maison de téléréalité et n’ouvrant jamais le moindre livre par exemple…

  3. lulu

    Désolé, mais je ne comprends pas qu’il y ait ne serait-ce qu’une seule personne pour défendre le voile.
    Sans même revenir sur l’idée Bourdieusienne du voile comme image du refus de la réciprocité (dissimuler son visage et son regard, c’est refuser de s’offrir à l’autre dans un rapport d’égalité), j’ai du mal à ne pas voir cette pratique autrement que comme une réduction de tous à l’animalité. En gros, ça revient à considérer que :
    – Les femmes ne sont rien d’autre que des tenteresses tout juste bonnes à exhiber leurs appas pour faire tomber les hommes dans la luxure.
    – Les hommes sont incapables de considérer une femme sans concupiscence (et qu’ils sont par ailleurs incapables de contenir ou ignorer le désir que pourrait susciter la vue d’une femme).

  4. aclb

    Pour le bon vin je suis d’accord. En revanche, pour le foie gras, je trouve plutôt salutaire de s’en passer. Je n’arrive pas à trouver du plaisir à manger le produit d’une souffrance animale. C’est peut-être un peu éloigné de la question du voile mais je trouve regrettable cette référence aux plaisirs de la table. Pourtant, je vous assure, je ne suis pas du genre austère.

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