Enseigner au XXI siècle

En attendant le Grand Soir, que rien ne bouge !

Dans un de ses chefs d’œuvre, la Cerisaie, Anton Tchekhov met en scène le personnage de Trofimov, l’éternel étudiant. Celui-ci n’arrête pas d’exhorter à changer le monde, ou du moins la Russie, proclame sans cesse qu’il faut « travailler » (on retrouve ce thème dans d’autres pièces d’ailleurs). Certains, surtout les communistes, comme Elsa Triolet dont j’avais lu la préface d’une édition de la pièce, exaltaient ces paroles, considérées comme prophétiques : « L’humanité va toujours de l’avant, perfectionnant ses forces. Tout ce qui à présent lui est inaccessible, lui sera proche un jour, compréhensible; il faut seulement travailler, aider de toutes nos forces ceux qui cherchent la vérité. »

cerisaieCependant, tout le long de la pièce, Trofimov parle, parle, mais ne fait pas grand-chose …

Il me semble qu’au-delà de la procrastination, ce personnage est un peu emblématique d’un type de pensée « radicale ». Tout ce qui vient d’en haut est corrompu, un jour viendra couleur de rose et il faut préparer le Grand Soir du réveil du peuple. Aujourd’hui, cela prend bien évidemment bien d’autres formes que par le passé, en particulier dans les discours. Mais combien de fois sur les forums, dans les tribunes de journaux, et même dans des conversations de salles de profs-cafés du commerce, s’expriment ces avis péremptoires, la détestation du présent, le rejet de toute attitude réformiste, les prédictions d’un avenir apocalyptique, le tout accompagné de coups de menton ou de formules définitives (« une bonne fois pour toutes », « il faut résister », « c’est inacceptable », etc. A vrai dire, le futur des « lendemains qui chantent » apparait moins, les utopies ayant subi des douches froides (pour certains, la dernière en date, se porte bien mal du côté de Caracas…)

Ce qui me gêne le plus dans ces postures, c’est que ceux qui les adoptent se pensent forcément du côté du « bien » et du « juste ». Et dans le milieu enseignant, cela peut faire écho car on se croit facilement détenteurs à la fois de la vertu et de la vérité.

En même temps, chez ceux qui profèrent des proclamations ronflantes et adhérent à des programmes hyper radicaux qui comme par hasard cependant épargneraient à la fois leur niveau de vie et leur confort personnel, la situation peut être contrastée : certains, en effet, sont aussi capables de participer à des projets collectifs riches, de s’investir dans des actions pédagogiques intenses , de défendre des lycéens sans-papiers menacés d’expulsion, d’aider sans compter leur temps des élèves en difficulté. Pour ceux-là, qui ne sont donc pas des Trofimov, parce qu’ils « travaillent » vraiment, j’ai toujours du respect et de la considération. Au-delà des divergences idéologiques, c’est bien dans l’action concrète et l’attitude vis-à-vis des élèves et de leurs familles que se fait la différence. Que ceux-là soient finalement dans une position un peu schizophrène est finalement leur problème.

LG-RéformeMais d’autres, sous couvert d’un discours très à gauche, très social et révolutionnaire, sont de puissants agents du conservatisme ou cautionnent activement l’immobilisme, ou la régression. Ici ils s’opposent farouchement au socle commun et aux compétences, jugés réformes libérales de façon que je trouve parfois surréaliste, dans le mauvais sens du terme. Là, ils sabotent les conseils pédagogiques, mènent une sorte de guéguerre de classe avec l’autorité représenté par le chef d’établissement. Là encore, ils défendent les conceptions les plus rétrogrades de la transmission pédagogique et sont prêts à se lever en masse pour défendre une conception pour le coup ultralibérale du métier (voir la revendication en REP+ de disposer à sa guise, sans aucun contrôle des heures dédiées plutôt à la concertation ou à la formation collective). Comment ne pas trouver tout cela révoltant ? A vrai dire, ceux-là n’ont pas les états d’âme de Trofimov, ni bien souvent ce qu’il y avait de générosité dans ce personnage.

Au fond, dans la réplique de Trofimov cité plus haut, le plus contestable est sans doute cette certitude de connaitre le chemin, puisqu’il y a une « vérité » et que certains se l’approprient. Tout le contraire de l’attitude que je défends avec quelques autres : la réalité est complexe, la pensée dialectique nécessaire (même si elle a été dévoyée par le marxisme-léninisme !), la transformation des choses et en premier lieu de l’école ne peut se faire qu’en alliant force de conviction et habileté, détermination et prudence, persévérance et astuce. Cela veut dire par exemple que oui le nouveau socle commun, dont je reparlerai prochainement, est imparfait mais constitue une avancée, que oui, les nouveaux rythmes scolaires, malgré toutes les scories, est aussi une avancée globalement, que oui, l’enseignement de la morale civique peut être intéressant… Et qu’en même temps, on doit tout faire pour redresser la mise en place ratée des ESPE, pour éviter que l’après Charlie se fasse à l’école à coup de Marseillaise et de cours magistraux-prêches…

Pour tout cela, bien sûr qu’il faut travailler, et dépasser les discours doloristes, grincheux ou cyniques, tentation permanente et désastreuse…

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Commentaires (6)

  1. Il Rève

    Bien sûr d’abord le temps n’est pas à la résignation. Bien sûr ensuite il nous faut aller de l’avant malgré les obstacles. Bien sûr enfin nous ne pouvons passer notre temps à nous plaindre. C’est du reste quand on a cessé de prendre comme méthode de pensée (inconsciente souvent) la jérémiade permanente que l’on se trouve devant un vide à combler. Que dois je faire maintenant pour construire et renouveler ? Me rénover en quelque sorte. La bascule n’est pas aisée, car les circonstances, les conditions de l’éducation elles n’ont pas changées. Elles continuent de nous tarauder. De nous empêcher d’être. Enseignants. Compétents. Pédagogues. Bien que le discours soit contraire. Ne le nions pas. Si le bateau école coule et nous entraine avec lui dans le tourbillon, nous serons encore les derniers à tenir hors de l’eau. Nouveau socle commun avez vous donc une âme ? Vous qui changez un texte en gardant le contexte, ne pouvez vous comprendre ? Où se situe l’impasse ? D’un métier impossible n’en faisons pas une mission suicidaire. Gardons les connaissances, allons au pas aux compétences, et, s’il vous plait monsieur le socle, avec moins d’élèves par classe, avec plus de mixité par école, avec davantage de protection pour les collèges et moins de diversité pour les lycées. Le socle, c’est peut être maintenant, mais surtout c’est tout au long de la scolarité qu’il doit être renforcé, pour l’égalité de tous, la liberté . par le savoir et la solidarité par la mise en commun, le partage, les biens culturels acquis socialement et collectivement.

  2. Dutriaux

    Il faudra bien un jour que vos semblables aient un peu de considération pour les enseignants.

    Non M. Zakhartchouk, il n’est pas nécessaire de contrôler les enseignants sur l’utilisation de leur décharge REP+ pour qu’ils bossent en équipe, réfléchissent à leur pratique et mettent tout en oeuvre pour faire réussir leurs élèves.

    Il n’est pas utile qu’un quelconque taulier (pardon chef d’établissement) vienne fliquer son monde en imposant des réunions qui font bailler les collègues. Mais apparemment un discours aussi raisonnable serait une conception ultra-libérale du métier. Grand bien vous fasse. Je vous laisse avec votre auréole.

  3. Chris

    A propos de salle des profs, pour avoir osé donné une ITW à L’EXPRESS au sujet des 6èmes sans notes dans mon établissement, j’ai été cloué au pilori, au sens propre du terme: l’article a été épinglé dans la salle des profs avec commentaires anonymes (tu penses!) et vachards au stylo.
    Il m’a été reproché d’avoir parlé « au mon du collège », ce qui est faux. Il suffisait de savoir lire. Ou de vouloir lire correctement.
    Il m’a été reproché de ne pas avoir prévenu que je répondais à une journaliste.
    Je le fais désormais mais ils se lassent car c’est toutes les semaines!
    Et moi je me marre!!!!!!!!!
    Excellent ton billet!!!

  4. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    j’ai du mal à suivre votre raisonnement. Où ai-je dit que l’avenir serait « rose »? Il sera en partie ce que nous travaillerons (au sens effectif) à réaliser? Mais surtout, il faudrait savoir : ou bien je suis accusé de dire que rien ne bouge (je dis exactement le contraire, et j’ai du respect pour ceux qui font vraiment bouger), ou bien j' »impulse » avec les « libéraux » Tout dépend de ce que vous appelez « bouger » ou « libéraux ». Dans mes dizaines d’années en ZEP ou aujourd’hui à mon poste d’élu municipal chargé de réussite éducative , je ne vois pas très bien en quoi je sers le « libéralisme », mais j’ai dit que ce mot devenait un empêcheur de penser. Quant à « repu de jouissance », là franchement. Enfin, pensez ce que vous voulez, ce blog est ouvert à tous les commentaires qui ne contiennent ni diffamation ni insultes, ce qui n’a pas été le cas jusque là et je m’en félicite…

  5. Ama nesciri

    Tant il est certain que l’avenir est rose… vous avez le chic pour inverser la pensée ! Il n’est pas étonnant que vous ayez quelques suiveurs. Votre billet ne s’adresse qu’à eux d’ailleurs. En revanche, en attendant le grand bond prétendre que rien ne bouge, malgré l’impulsion merveilleusement nuisible des libéraux de tous bords : franchement, il faut être gorgé de domination et repu de jouissance, ou aveugle, selon .

  6. Gonçalves

    Merci Jean-Michel, c’est exactement ce que j’ai croisé en salle des profs. Ça me fait tellement penser à certaines personnes…

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