Enseigner au XXI siècle

Un impératif: apprendre la langue de l’école

Dans une note qui vient d’être publié, France Stratégie montre à quel point les enfants issus de l’immigration ont davantage de difficultés que les autres, à revenu égal, à classe sociale équivalente, à s’insérer professionnellement. Et l’école a sans doute, affirme l’étude, une grande part de responsabilité. On y rappelle que les résultats de Pisa sont tristement éloquents : à l’âge de quinze ans, les jeunes issus de l’immigration sont au moins deux fois plus susceptibles de figurer parmi les élèves en difficulté. 43% sont en dessous du niveau en mathématiques contre 22% en moyenne toutes catégories confondues dans les pays de l’OCDE. Et plus grave : « l’analyse statistique montre que, même après prise en compte du milieu socioéconomique, les élèves issus de l’immigration en France obtiennent en moyenne des scores inférieurs de 37 points à ceux des autres élèves, soit presque l’équivalent d’une année d’études (contre 21 points en moyenne dans les pays de l’OCDE) »

A partir de là, interprétation des faits et solutions possibles peuvent diverger. Même s’il parait clair que l’absence de mixité « ethnique » (mot que j’utilise faute de mieux) est certainement un facteur très négatif. Certains en effet pourraient avoir une lecture très réactionnaire du phénomène : décidément, ils ne savent pas s’adapter, ne parlent pas assez français à la maison, font partie de populations « inassimilables » etc. Et pointeront l’échec de politiques de discrimination positive (« on a déjà fait assez, en pure perte »)

Bien évidemment, il existe une autre lecture, qui met en avant les insuffisances de notre système scolaire, entre autres. C’est de cela dont il sera question ici, même si d’autres facteurs bien sûr entrent en ligne de compte.

L’étude fait allusion aux difficultés linguistiques qui s’accumulent. Nous nous centrerons là-dessus dans ce billet, mais l’action sur la carte scolaire, sur les procédures d’orientation, sur le travail avec les familles a une importance essentielle.

En fait, beaucoup de ces enfants ne possèdent pas vraiment les codes qui leur permettent d’accéder plus tard à de meilleurs emplois, de suivre des études supérieures, etc. Stéphane Beaud l’avait bien montré dans un ouvrage magistral, lui aussi interprété parfois dans un sens réactionnaire contrairement à ce que soutenait l’auteur. Les codes d’accès, c’est un ensemble bien complexe, dont fait partie ce qu’on appelle justement la« langue de l’école ». Les nouveaux programmes de la scolarité obligatoire, comme les propositions concernant l’école maternelle, vont insister sur l’importance capitale de son apprentissage tout le long de la scolarité. A cet égard, il faut revoir la notion de « fondamentaux ». dessin maitrise langueCe qui est vraiment fondamental, c’est certes maîtriser progressivement les mécanismes de la lecture et de l’écriture,   mais commencer très tôt, en même temps, à s’intéresser au sens de l’écrit. Ce qui a été catastrophique dans les années Robien-Darcos-Chatel au ministère, c’est qu’on a donné une vision totalement archaïque de ces « fondamentaux », nous faisant croire par exemple que savoir réciter par cœur des « règles de grammaire » pouvait être d’un apport quelconque tant qu’on n’a pas saisi comment fonctionne la langue française ou que les leçons de vocabulaire pouvaient consister en des accumulations de mots, alors même qu’il faut mettre en place une organisation rigoureuse de la progression, qui valorise le lexique de base de l’école et non ce vocabulaire concret tous azimuts bien souvent peu utile. Travailler sur la polysémie, sur les ambiguités du langage, à travers notamment les jeux de langage et une observation vivante de la langue d’aujourd’hui, sont aussi des incontournables. Ainsi que mettre très tôt les élèves dans une posture de « scripteurs » actifs, ce qui est la meilleure façon de comprendre ce que signifie le fonctionnement de la lecture, comme l’a bien montré le regretté André Ouzoulias. J’animai récemment une formation sur la compréhension de consignes pour un public de formateurs. J’ai été un peu surpris qu’une participante, conseillère pédagogique, m’ait avoué qu’elle n’avait jamais pensé à faire composer des consignes par des enfants, alors même que cela me semble une voie royale pour leur compréhension. Au passage, puis-je conseiller le si remarquable travail mené dans une circonscription de l’Ouest de la France en maternelle (avec peu d’’enfants issus de l’immigration semble-t-il !) sur ce sujet, avec une vidéo que je montre souvent et qui prouve qu’on peut commencer très tôt un travail d’entrainement et de réflexion qui permet aux élève de trouver du sens quand le professeur leur demande de Consigne1« faire ». Le travail sur les consignes est par exemple une entrée majeure dans l’apprentissage de la langue de l’école. Mais on peut aussi citer la langue utilisée dans les manuels, qui reste un chantier considérable.
Je suis toujours consterné par l’énoncé de fausses pistes pour résoudre ces questions de langue. Tel par exemple le recours à la multlplication de dictées (y compris à l’entrée à l’université, pour pallier les carences orthographiques). Ce n’est pas le côté rébarbatif qui est en cause, car si c’était efficace après tout !… Mais une longue expérience de professeur de français avec des élèves très faibles en orthographe, de nombreuses lectures de témoignages et de recherches, m’ont convaincu qu’en gros ça ne servait pas à grand-chose. Les élèves gavés de dictées ne progressent pas plus vite que ceux qui n’en font pas, et beaucoup moins que ceux qui travaillent intelligemment l’orthographe (avec parmi d’autres des exercices de dictées à des moments donnés).

IL peut exister chez les pédagogues, ou il a pu exister, des tendances à sous-estimer l’importance du travail de fond sur la langue. Le recours non réfléchi à des écrits de projet, une certaine désinvolture vis-à-vis de l’importance sociale de l’orthographe, la croyance naïve que la langue sera forcément améliorée si on établissait des correspondances scolaires ou si on écrivait pour…, dans un but utilitaire, la gestion inefficace du temps qui privilégie parfois des activités « autour » de la lecture (lecture orale de l’enseignant, fabrication de maquettes de livres, le fameux « lecture-plaisir », notion très contestable au demeurant), toutes ces choses-là existent et il faut pouvoir les analyser, en montrant en quoi elles peuvent constituer de graves dérives.

Mais , et revenons à l’intégration dans l’école des jeunes issus de l’immigration, une vraie réflexion est nécessaire sur tout ce qui peut aboutir à donner du sens, tout ce qui peut transmettre de « l’empowerment », en travaillant aussi avec les familles qu’il ne faut pas enfermer dans l’escroquerie intellectuelle selon laquelle il suffirait d’être « plus sérieux », « plus attentif » pour réussir ou en confortant les conceptions traditionnelles souvent erronées de ces familles (« le prof m’ a dit qu’il possédait bien ses conjugaisons », « il apprend bien ses récitations », etc)

Etant impliqué dans la rédaction des nouveaux programmes de collège, je me bats vraiment pour que le « décodage » entendu au apprendre-à-apprendresens fort, c’est à-dire l’explicitation, soit au cœur de notre travail, surtout en milieu populaire. Je viens d’écrire dans ce sens un petit ouvrage intitulé « Apprendre à apprendre » qui va dans ce sens (l’expression est maintenant en pleines lettres dans la dernière version du socle commun). Explicitation qui veut dire d’ailleurs mise en place de stratégies, sur le long terme, et non simplement discours professoral, la plupart du temps inefficace.

C’est un chantier vraiment « fondamental » qui doit s’ouvrir. Espérons que ceux qui veulent nous faire retourner en arrière et qui pour beaucoup se fichent complètement de la réussite de ces enfants issus de l’immigration, ne viendront pas occuper ce chantier et nous empêcher de faire avancer notre école !

 

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Commentaires (4)

  1. Herse

    Je vous remercie d’avoir développé plus en détail votre point de vue sur la question de la lecture à voix haute par le professeur ainsi que sur l’idée de « lecture-plaisir ». Il se trouve, et j’en suis ravie, voire soulagée (car je craignais de découvrir qu’une partie de mes convictions professionnelles étaient vides de sens et inopérantes), que je partage complètement les précautions avec lesquelles vous jugez de la pertinence de ces deux pratiques.
    En effet, comme vous, je suis parfaitement consciente des limites dans lesquelles il demeure néanmoins intéressant de les mener.
    D’une part, la lecture à voix haute par le professeur ne devrait pas devenir un moyen de repli des professeurs qui y verraient la seule façon d’avoir le calme dans leur classe et y consacreraient ainsi un temps excessif au détriment des autres activités à réaliser en cours de français, activités qui impliquent une interactivité susceptible de dégénérer en agitation lorsque le professeur ne parvient pas à garder les rênes du cours, faute d' »autorité ». En ce qui me concerne, je choisis de faire cette lecture à voix haute sur un temps circonscrit dans le but d’introduire la lecture intégrale d’un livre, en m’imaginant que ma mise en voix expressive saura »ferrer les poissons-élèves ». Je peux les inviter ensuite à lire eux-mêmes à voix haute (après leur propre lecture silencieuse), en les encourageant à s’inspirer de cette expressivité et en marquant plus longuement qu’ils n’ont coutume de le faire spontanément les pauses impliquées par la ponctuation, afin d' »offrir » le texte à leurs camarades. De plus, je leur fais également parfois fermer les yeux -tout récemment à l’occasion de ma lecture de poèmes exclusivement descriptifs- pour leur faire toucher du doigt le principe de la lecture imagée- la lecture correspondant au déroulement d’un film dans leur tête- principe qu’il est important d’expliciter pour les faibles lecteurs, si j’en crois les enseignements de l’ouvrage « Lector-Lectrix ».
    Une remarque amère cependant, qui s’attaque essentiellement à notre Education Nationale, et moins aux individus: nul n’ignore que nombreux sont ces professeurs qui, comme vous le dites, « achètent la paix sociale » de leurs classes en consacrant un temps démesuré à cette lecture à voix haute. Mais je ne leur jetterai pas la pierre car ce sont souvent des professeurs en souffrance, et j’accuse plutôt le système qui ne les a pas suffisamment formés à la « gestion » de classe (je n’aime pas ce terme mais je n’en trouve pas d’autre pour le moment, et nous savons qu’on « gère » d’autant mieux une classe qu’on a appris comment les captiver, ce qui implique une manière de concevoir la pédagogie; mais cela requiert également des billes en psycho de l’enfant et de l’adolescent, ainsi que des rudiments de sociologie ) et qui les envoie au front démunis. Ils sauvent leur peau de cette façon. C’est le fait de professeurs titulaires ayant reçu une formation de piètre qualité, ou trop brève, ainsi que des professeurs contractuels et vacataires qui grossissent les rangs des professeurs remplaçants et que l’on parachute honteusement tels de la chair à canon sans la moindre formation. (En ce qui me concerne, j’ai eu la chance d’avoir bénéficié d’une formation initiale de haute volée. (Et probablement la chance d’avoir une « autorité » plus ou moins naturelle, qui repose sur un entrelacs de bon sens, de passion pour la réflexion pédagogique, de « feeling » avec les gamins des classes populaires…allez savoir ce qui fait qu’on parvient à faire travailler et réfléchir une classe entière… (: )
    D’autre part, j’abonde tout à fait dans votre sens quand vous vous méfiez de la promotion de la dite » lecture-plaisir »si elle est opposée à une lecture plus savante qui serait synonyme d’ennui. Je crois qu’il est bon de consacrer tout de même un certain temps scolaire à mettre entre les mains des élèves (qui jusque là n’ont pas du tout l’habitude de lire des livres en dehors du cadre scolaire, je parle ici surtout des élèves des couches populaires) des outils pour favoriser cette lecture personnelle autant que possible: je les forme à la recherche de livres en fonction de leurs centres d’intérêt (en leur proposant la bibliographie des livres que j’ai lus, en leur faisant découvrir des sites comme « Ricochet » où les thèmes leur sont suggérés, en les formant à la recherche par mots-clés sur le site du CDI et de la médiathèque de leur quartier). Et chaque lecture de livre , tantôt obligatoire, tantôt facultative, donne lieu à un travail écrit, que j’appelle « fiche de lecture » par commodité mais qui ne ressemble en rien à la fastidieuse fiche de lecture d’antan: comme vous le conseillez, ce travail écrit permet une réflexivité qui, loin de contrecarrer le plaisir, se marie harmonieusement avec lui. Par exemple, dans la fiche de lecture intitulée « 3 bonnes raisons », il s’agit pour l’élève de s’initier à l’argumentation en énonçant 3 arguments visant à emporter l’adhésion de lecteurs potentiels. Dans celle qui est intitulée « portrait du personnage principal », l’élève fait se présenter le personnage principal à la 1ère personne du singulier (notamment en résumant ce qu’il fait dans la première moitié du livre – j’ai à coeur de ne pas les contraindre à lire la totalité d’un livre-plaisir qui leur tomberait des mains, prenant soin d’insister sur la normalité d’un tel comportement de lecteur). Dans celle qui est intitulée « carnet de lecture », l’élève est invité à marquer 5 pauses dans sa lecture et à noter des citations, les questions qu’il se pose sur la suite du texte, ses sentiment, ce qu’il a apprécié ou non etc…

    J’espère que ce témoignage de pratique d’une prof de terrain vous aura intéressé ainsi que des collègues qui passeraient par là, et je serais heureuse de recueillir vos remarques si vous pensez qu’elle peuvent m’enrichir.
    Au plaisir,
    Amandine Herse (collège Jean Moulin, Aubervilliers)

  2. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Il est bon que je réponde à ce commentaire, ce qui permet de corriger quelque chose qui peut paraitre lapidaire et constituer un raccourci à l’emporte-pièce
    j’ai écrit ceci: « la gestion inefficace du temps qui privilégie parfois des activités « autour » de la lecture (lecture orale de l’enseignant, fabrication de maquettes de livres, le fameux « lecture-plaisir », notion très contestable au demeurant) »,
    le mot « privilégie » est important. bien sûr qu’il est des moments où est d’un grand intérêt la lecture à voix haute par le prof, à l’intérieur d’un dispositif visant à dévoluer ensuite ça à l’élève, ou des moments de lecture de contes, etc. dans un climat convivial et paisible. Mais parfois, ça peut remplacer une mise en activité, ça peut être une solution de facilité, pour avoir un peu la « paix sociale » dans la classe. Il s’agit plus de dérives et tout dépend de la répartition du temps. Mais il peut y avoir lecture à voix haute aussi avec des tâches à effectuer par les élèves (qui par ex ferment les yeux et imaginent ce qui est lu, ou qui notent tel ou tel point d’observation…)
    pour la lecture-plaisir, il y a eu un débat au conseil supérieur de l’éducation, avec un amendement du SNUIPP visant à rétablir cette notion de « plaisir de la lecture » dans le socle. je crois que ça a été retenu. ça m’embête un peu dans la mesure où on confond le plaisir de lire (que personnellement je goûte de telle façon que je n’imagine pas la vie sans!) et le plaisir de découvrir à travers des lectures, le plaisir d’apprendre. Ce que je crains, c’est qu’il y ait des moments de plaisir qui feraient, telle une fête des fous, oublier l’ennui et l’austérité. Or, on peut prendre du plaisir à manipuler la langue, quand c’est bien fait, ou à faire des hypothèses de lecture, etc. Dans les nouveaux programmes de collège auxquels je participe, on essaie par exemple de supprimer l’idée d’opposition absolue lecture analytique/lecture cursive, en confinant la littérature jeunesse à la seconde exclusivement, ce qui est absurde et contre-productif. Bref, je suis si éloigné de tout dogmatisme que j’appelle surtout à bien réfléchir ses pratiques mais en essayant toujours de donner du sens et à ne pas opposer le plaisir et l’effort. Merci en tout cas de m’avoir donné l’occasion de préciser tout cela -un peu brièvement toutefois, mais je n’allonge pas le commentaire.

  3. Herse

    Bonjour,
    je suis enseignante en français actuellement dans un collège REP+ de Seine-saint-denis, et je suis depuis longtemps vos réflexions qui nourrissent ma pratique.
    Cependant je ne comprends pas le passage de votre article qui traite des activités autour de la lecture, où vous semblez dénier tout intérêt à la lecture à voix haute par le professeur ainsi qu’au travail d’incitation à la « lecture-plaisir », en la vertu desquelles je crois pour le moment. J’ai chaque année l’impression de parvenir à tourner vers la lecture des élèves qui y étaient a priori rétifs. Pour être sincère je me trouve un peu ébranlée par votre jugement d’inefficacité de ces moments, car j’ai toujours eu intuitivement le sentiment qu’ils étaient porteurs de progrès évidents, et souhaiterais que vous éclaircissiez vos propos à ce sujet. Je suis parfaitement prête à remettre en cause mes « préjugés » qui inspirent ma pratique professionnelle, mais j’aimerais saisir votre raisonnement.
    Je vous remercie par avance.
    cordialement,
    Amandine Herse

  4. aperçu du site web

    Très bon raisonnement, qui donne matière à réfléchir !

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