Enseigner au XXI siècle

Le rocher de Sisyphe va-t-il enfin tenir ?

Je ne peux que me réjouir de l’annonce faite par la ministre de l’éducation nationale de la mise en place, à la rentrée 2016, d’heures dites d’enseignements pratiques interdisciplinaires au collège. Et d’espérer que pour une fois le rocher monté par le malheureux sisypheSisyphe-pédagogue va rester en haut de la colline et ne pas retomber comme il l’a déjà fait sous d’autres noms : découverte du milieu (années 50)10% (années 60-70), thèmes transversaux (années 80), itinéraires de découverte (fin années 90).

Si je voulais être un peu dans l’excès, et utiliser une métaphore plus contemporaine, je parodierais le début du Manifeste communiste de Marx : « Un spectre hante l’école française : le spectre de l’interdisciplinarité. Toutes les puissances de la vieille école se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : les syndicats conservateurs, les politiciens réactionnaires, les éternels pseudo-intellectuels anti-pédagogues. Pour certains, il s’agit de « machins » flous qui nous éloignent des savoirs sérieux, bien cloisonnés dans leur discipline ad vitam eternam, pour d’autres, il s’agit d’une nouvelle attaque contre la Culture et le triomphe de l’école du « bien-être » contre celle de l’effort où l’ennui est quasiment une vertu républicaine.’. Il faut par exemple lire ce qu’écrit l’inénarrable Sophie Coignard dans cet organe quasi extrêmiste qu’est devenu le Point (surtout en matière d’éducation), et relire ce que j’avais écrit sur la « qualité » de ses analyses.

Le risque peut être aussi de ne pas considérer ces nouveaux levierdispositifs dans un ensemble. Seront-ils des leviers pour des changements de pratiques qui concerneraient tous les enseignements, des tremplins, des levains… ou un alibi pour ne rien changer ailleurs, le supplément d’âme, la fête des Fous qui met un peu de baume sur le quotidien. J’entends bien le souci de com de la ministre qui insiste sur l’exigence des nouveaux programmes, parle du fameux « retour aux fondamentaux » qui est une formule creuse mais qui plait au public (chacun peut y mettre ce qu’il veut). Mais ces heures ne doivent pas être les seules où on quitte le cheminement abstrait vers les savoirs et les approches magistrales. Car qu’est-ce qui est le plus intéressant : l’interdisciplinarité ou l’idée de « pratique » qui signifie « projet, autres manières d’aborder les apprentissages » ? Ou l’alliage des deux, mais en considérant que la seconde n’est pas réservée à l’interdisciplinarité.

Je reprends ce que j’écrivais il y a une dizaine d’années au moment où je me battais en faveur des IDD (livre, épuisé, Croisement de disciplines au collège)
« C’est un des aspects qui m’intéressent dans l’interdisciplinarité : l’appel qui est souvent fait à l’imagination pédagogique. Mais à condition qu’on ne tombe pas, ce qui est toujours possible, dans une bouillie où les démarches des disciplines se confondent et où est oubliée la nécessaire rigueur. Les frontières entre disciplines peuvent être certes des cloisons, des barrières, mais elles sont aussi des points de repères. des séparations méthodologiquement nécessaires. La spécificité peut être qualifiée d’hyperspécialisation tandis que la convergence peut être baptisée négativement confusion .

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affiche produite en interdisciplinarité sur les Grandes Découvertes en cinquième

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panneaux fabriqués par les élèves (projet commun français-histoire)

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Des élèves au parc Jean-Jacques Rousseau (projet interdisciplinaire en 2013-13, année Rousseau)

En fait, j’aime bien l’expression « croisement de disciplines ». En travaillant entre deux disciplines au moins, des enseignants se mettent à pratiquer d’autres formes pédagogiques que celles auxquelles ils sont habitués, notamment en découvrant dans l’autre discipline des façons de faire qu’ils ignoraient. C’est ainsi que le professeur de physique se met à faire pratiquer une recherche documentaire au CDI, que le professeur de SVT peut voir que le recours à la narration à la première personne permet aussi à l’information scientifique d’être davantage approprié par les élèves, que le professeur de français peut observer la démarche de lecture de documents de son collègue d’Histoire, que le professeur de maths se rend compte qu’on peut très bien , selon l’exemple du professeur d’EPS, pratiquer l’autoévaluation ou encore que le professeur de langues peut montrer les vertus d’une évaluation de l’oral à son collègue de français. Echanges de service, introduction de supports nouveaux (l’affiche, le carnet de bord…), méthodes différentes, mise en place de travaux de groupes et de recherches autonomes sur papier ou sur internet : autant de « nouveautés » apparues à l’occasion de pratiques interdisciplinaires.
Certes, tout cela peut (et devrait ) se pratiquer aussi dans la discipline, mais le fait est que bien souvent ce n’est pas le cas. L’interdisciplinarité permet d’oser « enseigner autrement ».

 

Il me parait important donc de ne surtout pas opposer une vision négative du travail disciplinaire à une vision angélique de l’interdisciplinarité, mais bien de mettre en avant la diversité pédagogique, de placer l’imagination au pouvoir, ce qui implique un autre aspect de la réforme envisagée : une plus grande autonomie des équipes, la liberté de pouvoir, à partir d’un cadre, inventer des manières de faire plus originales, qui du fait de développer la créativité des enseignants développera celle des élèves.
Affaire à suivre, mais si l’on va jusqu’au bout, enfin, on pourra à bon droit, sinon imaginer Sisyphe heureux, du moins redonner du sens à son action et du plaisir à faire apprendre…

 

à paraitre bientôt : un dossier des Cahiers pédagogiques (fin avril) Disciplines croisées, savoirs partagés

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Commentaires (2)

  1. Pingback: Gardiens du Capitole ? | Enseigner au XXI siècle

  2. Roos

    Bonjour,
    je souscris entièrement à vos commentaires et à votre sage conclusion synthétique. Je souhaite profiter de cette opportunité pour insister, dans cette réflexion générale sur les moyens de transformer notre système solaire, sur un point généralement peu évoqué, sinon de façon superficielle ( je n’ai pas eu l’occasion de lire vos ouvrages): celui des devoirs et leçons à la maison. En affirmant d’abord, qu’en dépit des apparences, celles d’un appendice, subsidiaire au temps noble du cours, il s’agit au contraire du moment le plus précieux de la scolarité; celui où l’on doit, devrait…relire ses notes prises en de nombreux cours, faire un difficile effort de synthèse et de mémorisation, entre autres , sans compter le non moins difficile exercice de la maîtrise du temps nécessaire à cela, dès lors qu’on ne dispose pas tout à fait des 150% de qualités humaines requises, attribuées d’office à chaque élève par l’EN…Ceci en fin de la rude journée qu’il connaît, et dans un univers où tout invite à échapper à l’exigence de la concentration intellectuelle solitaire. Or dans notre système centré sur la sélection, nous savons bien que la note en est l’instrument principal, qui détermine la réussite scolaire . C’est à la maison qu’elle se prépare. C’est là principalement , et non entre les murs majestueux de l’école que se décide le destin scolaire puis social des petits français. Il est nécessaire de prendre conscience que ce précieux moment d’authentique activité intellectuelle, d’accession aux connaissances auxquelles tous les efforts de l’Education national tente théoriquement de conduire, est de fait abandonné au hasard « social » de chacun. L’Ecole véritablement républicaine se doit de corriger une telle injustice . Les solutions existent. La volonté existe-t-elle également?!
    Bien cordialement
    François Roos

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