Enseigner au XXI siècle

L’été pour se former (suite)

De retour de la semaine des rencontres du CRAP 2015, dont on peut lire quelques échos ici et ici, je voudrais livrer quelques réflexions, quelques « flashes », suite d’une part à la conférence de Michel Develay durant la semaine, d’autre part à un débat sur la réforme du collège et enfin à l’atelier que j’ai co-animé sur l’évaluation.

Et si on ne se contentait pas d’observer ce qui ne va pas ?

Lors de sa conférence, (un moment où une personnalité extérieure vient, bénévolement, nous aider dans notre réflexion collective), conf develayMichel Develay a exploré quelques pistes pour transformer l’école autour de trois grands axes : celui du « sens » (pourquoi je vais à l’école ? côté élèves, côté profs), celui du rapport au savoir (pourquoi l’enseigne, pourquoi j’apprends des maths, de la SVT, de l’anglais….), celui de la Culture (quelle articulation entre les différentes acceptions du mot : patrimoniale, ethno-sociologique ?). Mais j’ai aussi retenu une idée que celui qui s’est par exemple engagé dans le conseil scientifique de la Fondation de France, section éducation, a développé : il faut aujourd’hui un peu moins observer ce qui ne va pas, ce que les sociologues de l’éducation n’arrêtent pas de faire, à coups de constats savants, étayés, mais parfois bien LG-Réformedécourageants et qui peuvent pousser à la résignation, et un peu plus proposer, montrer ce qui marche, partir d’expériences où on bouscule les fatalités et où on tente de démentir les constats pessimistes, ici dans un petit collège de la Creuse, là dans une SEGPA, là encore dans une structure contre le décrochage. Michel Develay déplore que les sciences de l’éducation soient davantage tournées vers les analyses de dysfonctionnement et les causes d’échec que vers les facteurs qui font réussir (comment créer de la confiance en soi, comment restaurer l’estime de soi, comment travailler en partenariat avec l’extérieur, comment créer dans l’établissement une dynamique culturelle….) La réforme du collège est une opportunité pour développer une autre conception du métier et des établissements scolaires dont il faut s’emparer sans faire la fine bouche.

Et si on s’attaquait vraiment à la mise en place concrète de la réforme du collège ?

Un soir de nos rencontres d’été, nous avons débattu avec une trentaine de participants autour de la réforme du collège : comment faire concrètement ? En nous concentrant sur la mise en œuvre des fameux EPI (enseignements pratiques interdisciplinaires). Oui, cela epidemande un peu de technicité, un peu d’ingénierie pédagogique, un peu de jonglage dans les emplois du temps, mais surtout un peu de bonne volonté, en partant de l’idée que « c’est possible » et non en s’inventant des alibis pour pouvoir déclarer que c’est une usine à gaz impossible. Des participants ont rappelé comment ils avaient mis en place dans leur collège les itinéraires de découverte autrefois. On a évoqué la souplesse nécessaire : l’important est l’esprit plus que la lettre. Un point a attiré l’attention : le texte parle de l’implication des élèves, y compris dans le choix possible par eux d’un EPI. La quasi unanimité s’est faite pour constater que c’était là un piège. Demander aux élèves de choisir fait courir le risque d’EPI à deux vitesses, certains, plus « culturels » risquant de n’être pas choisis. Si l’élève doit être impliqué, doit pouvoir faire des choix, c’est à l’intérieur d’activités lors d’un EPI et non au moment de la répartition dans les différents EPI.
Deux points en débat :

-n’est-il pas intéressant de bloquer dans la semaine des plages EPI dans lesquels les professeurs s’inséreraient notamment en co-animation à certains moments ?

– ne peut-on essayer la formule de « semaines interdisciplinaires » (ce qui se fait au collège expérimental Clisthène). Les textes laissent cette possibilité dont on peut s’emparer (par exemple en fin d’année)

cahierBien sûr, une chose essentielle est de trouver du temps pour organiser des co-animations, des concertations entre collègues, constituer des petits groupes en accompagnement personnalisé. Les « marges horaires » (en principe près de trois heures par classes) n’y suffiront pas (avec en plus des moyens dégagés pour maintenir l’enseignement complémentaires langues anciennes). Pourquoi ne pas essayer des formules comme la réduction des séances horaires à 50 minutes (avec des plages de deux séances, qui font globalement gagner du temps-moins de déplacements pour les élèves, de mise en route, etc.)

Bref, le champ des possibles n’est pas si étroit. Mais s’engager dans l’aventure EPI demande, bien sûr de la formation, mais avant tout une volonté de « bouger », d’inventer, de valider la compétence « créativité »…

Et si la question de l’évaluation était surtout intéressante comme « levier » de changement des pratiques ?

Par ailleurs, j’ai co-animé un atelier thématique autour de l’évaluation (en tout une quinzaine d’heures à une douzaine de participants). Débats passionnants, dispositifs variés (du photolangage à l’écriture de souvenirs d’ancien élève évalué, en passant par l’analyse de copies d’élèves, l’exposé de pratiques des participants, le jeu de rôles autour de situations d’explications aux parents d’une évaluation « différente », ou encore la lecture de textes ou le visionnement de vidéos éclairant la question) et surtout l’absence de certitudes, le refus de toute approche scientiste ou dogmatique. Non, l’évaluation par compétences n’est pas une baguette magique (pas davantage que le « contrat de confiance » de Antibi par exemple, présenté parfois comme solution miracle !), non, supprimer ou simplement suspendre la notation chiffrée ne garantit pas des pratiques efficaces, oui, on risque de tomber dans la technicité en manipulant des critères parfois bien complexes (au mauvais sens du terme) pour les élèves (qui ont du mal , par exemple, à distinguer cohérence et pertinence, etc.). Contrairement à ce que déclarent avec plus ou moins de mauvaise foi les détracteurs de la pédagogie, les pédagogues comme ceux qui viennent à nos rencontres d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques, pratiquent le doute, n’ont pas de solutions toutes faites, savent aussi trouver avec leurs collègues des formules de compromis, ne sont en rien des intégristes, des ayatollahs des compétences par exemple. Comment articuler exigence et évaluation positive ? Comment favoriser la confiance en soi sans tromper les élèves sur le chemin qu’ils ont à parcourir et les efforts à fournir ? Comment concilier des systèmes pas toujours facilement compatibles, pour pouvoir fonctionner collectivement dans un établissement ? Comment parvenir à évaluer ce qui est plus difficile à évaluer : l’oral, le travail de groupes, les compétences sociales et civiques, les comportements ?

Et une question, posée remarquablement et avec humour, par le chercheur québécois Marc-André Lalande : qu’est –ce qu’il est vraiment important d’évaluer ? Des connaissances ponctuelles, qu’on oubliera très vite ? Ce qu’il est nécessaire de savoir pour le contrôle ? Ou la capacité à mobiliser des ressources pour résoudre des tâches en situation ?

Image1A la fin de l’atelier, chaque participant s’engageait pour lui-même (sous la forme d’une …carte postale envoyée à lui-même aux bons soins des animateurs vers le début octobre, comme rappel) sur un projet autour de l’évaluation, nouveau ou affinant des velléités anciennes. Avec l’expression d’une grande satisfaction à avoir ainsi travaillé dans l’écoute réciproque, dans la coopération, même dans les débats pouvant être vifs. Tant pis pour les accusations sempiternelles d’être des « bisounours » (comme si on l’était quand on est parfois face à des élèves difficiles ou au contraire des enfants de familles exigeantes de type classe européenne !)

On aura compris qu’une semaine comme celle-ci vous donne un dynamisme et une énergie pour les mois à venir où il faudra à nouveau affronter les désinformations, les procès en sorcellerie, la force d’inertie et la mauvaise foi. Où il faudra impulser, conjuguer habileté et enthousiasme communicatif. Où il y aura à argumenter, patiemment, à convaincre, à entrainer …On y est prêt…

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