Enseigner au XXI siècle

Gérer ses émotions : une compétence qu’on apprend à construire ?

Plusieurs études ont mis l’accent récemment sur l’importance pour la réussite scolaire de savoir gérer ses émotions, ne pas en être l’esclave, mais au fond de pouvoir s’en servir comme une ressource positive, en l’articulant avec la mise à distance, la capacité à prendre du recul, avec le bon usage de la « raison ».

Or, dans notre système éducatif, la question est souvent renvoyée à la « vie scolaire » et est peu abordée sous l’angle des apprentissages, en lien avec le cognitif. En tout cas, on n’envisage pas suffisamment le problème en terme de « compétence à construire », dans une vision dite de façon un peu simpliste « cartésienne ». Il est vrai que le chercheur américain en sciences cognitives Antonio Damasio a damasioappelé « erreur de Descartes » cette négligence du rôle essentiel des émotions et sentiments dans la pertinence des prises de décision et dans le fonctionnement du cerveau.

Sur cette question, la logique binaire ne fonctionne guère ; chaque fois que l’on survalorise les émotions au détriment de la raison ou l’inverse, on tombe dans de multiples dérives dangereuses et pernicieuses. Le développement des réseaux sociaux encourage une prédominance de l’émotion, de toutes sortes d’émotions souvent brutes . Avec comme éléments marquants : l’absence de recul réflexif, de vérification des faits qui ont déclenché l’émotion, la réaction « au quart de tour », sans prise en compte d’une multiplicité de facteurs qui permettraient de relativiser certains réflexes, certaines prises de position trop rapides. En même temps, la compassion qu’on éprouve pour le petit Aylan échoué sur la plage, l’empathie qu’on peut avoir pour les victimes de la barbarie djihadiste, l’indignation qu’on ressent devant la destruction des monuments de Palmyre, les larmes aux yeux qui nous viennent lors de la remise de la Légion d’honneur à de courageux jeunes gens qui sauvent de la mort tout un wagon de TGV, ce « premier mouvement humain ou humaniste » qui nous pousse vers l’autre ou qui nous fait partager ce qui peut faire la grandeur de l’humanité à certains moments, tout cela est bien entendu indispensable et ne peut laisser la place au ricanement cynique de celui qui voit des « bisounours » partout ou qui refuse tout mouvement du cœur, comme ces cas pathologiques analysés par Damasio dans son livre qui, à la suite d’un accident cérébral, ont perdu ces fonctions du cerveau qui nous font avoir des émotions et des sentiments. Et aujourd’hui, comment ne pas être ému par les « simples gens » qui accueillent les réfugiés en Allemagne ou en France, sans trop se poser de questions (car « sinon, on ne fait rien » disait une famille d’accueil dans un reportage de LCP lundi 14 septembre)

méduseReste à gérer ces émotions, de chercher ensuite un appui sur la raison qui seule permettra de savoir comment intervenir intelligemment au Moyen Orient, comment intégrer les réfugiés fuyant les guerres ou de garder la tête froide sur les questions de sécurité et de dangers terroristes. Savoir ensuite faire la part des choses entre la dérive hypercriticiste qui peut mener aux théories du complot et de la manipulation généralisée et la prudence dans les analyses précises qui mènent à des prises de décision. Subtils équilibres à trouver qui ne coïncident guère avec le logique du temps court et de l’hypermédiatisation.

Il y a là un chantier essentiel pour l’école. Il est bon que l’enseignement moral et civique intègre désormais un travail sur la « sensibilité » à côté de celui sur le « jugement ». On peut lire notamment que « la sensibilité est une composante essentielle de la vie morale et civique : il n’y a pas de conscience morale qui ne s’émeuve, ne s’enthousiasme ou ne s’indigne. L’éducation à la sensibilité vise à mieux connaître et identifier ses sentiments et émotions, à les mettre en mots et à les discuter, et à mieux comprendre ceux d’autrui. »

Mais cela concerne sans doute toutes les disciplines scolaires. C’est évident pour le pôle « lettres-sciences humaines ». Les nouveaux programmes de français par exemple prendront en compte davantage les réactions devant un texte ou une image d’élèves qui certes devront s’appuyer sur des outils linguistiques et conceptuels pour aller au-delà de l’impression. Les questionnaires ou consignes, le dispositif purement scolaire ne doivent pas éloigner l’élève de ce qu’il peut ressentir devant le malheur qui frappe Cosette, devant l’odieux comportement de certains personnages de romans réalistes ou les souffrances de combattants, mais créer les conditions d’une analyse, de comprendre pourquoi les choses se passent ainsi, pourquoi cela résonne en nous et qu’a fait l’auteur pour parvenir à nous faire partager ces émotions. L’importance accrue donnée aux activités orales va aussi dans le sens du développement de compétences émotionnelles. Face à un auditoire, comment gérer ce trac qui vous prend, comment transformer en bon stress productif cette appréhension ? En Histoire, il s’agit bien aussi à la fois de laisser une place à l’émotion que l’on peut ressentir par marseillaiseexemple en projetant de belles scènes d’un film comme La Marseillaise de Jean Renoir pour évoquer l’épopée révolutionnaire ou en évoquant de grands moments historiques comme l’abolition de l’esclavage ou la Libération, mais aussi d’analyser le rôle que jouent ces émotions dans l’Histoire. Et le danger qu’elles représentent lorsqu’elles sont en opposition avec la raison, avec l’intelligence. Le nazisme a beaucoup joué là-dessus et j’invite à lire le formidable livre Jérome Chapoutot Penser et agir en nazi qui montre notamment le côté anti-intellectuel d’un mouvement d’idées qui valorise l’émotion (et le « bon sens allemand »).

Du côté des sciences, il y a certes à montrer comment celles-ci ont à se défier de l’imagination et de l’émotion qui peuvent renforcer de fausses représentations. L’émerveillement devant la nature ne doit pas conduire à remettre en cause des théories scientifiques de l’évolution (« seul une créature supérieure a pu concevoir cet assemblage naturel »). Mais les sentiments ont toute leur place dans la construction de l’esprit scientifique ; il ne s’agit pas de chasser l’émerveillement mais de l’accompagner d’une rationalisation. D’où d’ailleurs la fécondité de l’interdisciplinarité qui permet de parler d’un objet de savoir sous plusieurs angles. L’eau est un composé d’hydrogène et d’oxygène, une composante essentielle de la vie, mais c’est aussi un symbole fort (le baptême, la purification, etc), et quelle rapprochement webmeilleure façon d’en présenter les diverses facettes que d’organiser un EPI sur le sujet ? La condition paysanne au XVII ou XVIII° siècle peut être analysée en termes savants et souvent nuancés, mais peut aussi être perçu dans un récit jeunesse, ou dans un tableau ou une œuvre cinématographique, avec des identifications aux joies et peines d’acteurs fictifs qui nous offrent une autre entrée, tout aussi féconde.

Réforme du collège, évolution des programmes, plus tard TPE et enseignements d’exploration sont autant d’occasions d’introduire davantage la créativité, d’utiliser le potentiel émotionnel et le ressenti au service de la construction des savoirs (et à l’inverse, de ne pas les opposer en termes de froideur de la raison/chaleur des sentiments)

greuze

un tableau de Greuze

A la fin de Zadig, Voltaire imagine un dialogue entre son héros et un ermite : « On parla des passions. Ah ! qu’elles sont funestes ! disait Zadig. Ce sont les vents qui enflent les voiles du vaisseau, repartit l’ermite : elles le submergent quelquefois ; mais sans elles il ne pourrait voguer. La bile rend colère et malade ; mais sans la bile l’homme ne saurait vivre. ». A une époque où on aspire à un règne de la Raison, où on combat les passions funestes qui poussent à l’intolérance et aux guerres de religion dérisoires, où on célèbre les Lumières. Mais une époque aussi où on pleure beaucoup, où on verse des torrents de larmes devant le spectacle de la nature, un tableau de Greuze et où la compassion a toute sa place, qui fait agir le « patriarche de Ferney » en faveur de l’homme innocent injustement accusé, aux dépens de sa tranquillité, voire de sa sécurité (il déclare agir parce que les hommes étaient trop indifférents aux malheurs d’autrui ». Admirateur des Lumières, je partage au fond en tant qu’enseignant et pédagogue cette double mission : former les élèves de faire le tri entre des émotions, les mettre au service de la raison , et en même temps ne pas laisser de côté la raison qui ne se réduit pas au « calcul égoïste » et à l’observation détachée. Cela conduit sans aucun doute à des pratiques pédagogiques qui donnent plus de sens aux savoirs et les relient plus à tout ce qui fait le piment et la saveur de la vie. Et une prise en compte dans la formation de cette « gestion des émotions »…

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Commentaires (2)

  1. Hypno 180

    Merci pour cet article très intéressant et très instructif pour moi ! Bien à vous

  2. Pingback: Gestion attitude et comportement | Pearltrees

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