Enseigner au XXI siècle

Confiance en soi : pas si simple !

On connait les nombreux méfaits de la mésestime de soi en matière scolaire. On peut par exemple se référer à l’étude sur une assez grande échelle qui montre qu’un exercice de dessin géométrique conduit à beaucoup d’échecs pour les élèves peu confiants dans leurs capacités en géométrie, alors que les mêmes peuvent davantage réussir si on n’étiquette pas l’exercice comme étant de la géométrie. On peut regarder une vidéo qui filme une véritable leçon de fabrication de la mésestime de soi. On peut renvoyer à ces enquêtes internationales qui pointent le manque de confiance en eux d’une grande partie des élèves français par rapport à ceux d’autres pays.
tous-capables-municipales-gapTout cela est exact et on ne peut qu’encourager les enseignants à …encourager leurs élèves, à croire en leurs potentialités, à accompagner leurs progrès fussent-ils timides et fragiles. « Tous capables » édicte un célèbre slogan d’un mouvement pédagogique et on a bien envie d’adhérer à cette exhortation.
Seulement, voilà, les choses sont un peu plus compliquées.

Si l’absence de confiance en soi a des effets ravageurs, n’y a-t-il pas à l’inverse une autre dérive : la trop grande confiance dans ses capacités et dans ses connaissances ? On a l’exemple de ces élèves qui clament trop vite : « monsieur, c’est facile, je sais faire ! », « ça va, je n’ai pas besoin d’aide ! », qui pensent qu’au sortir du cours où ils ont été attentifs, ils « savent déjà leur leçon » (renforcés par un discours malheureux d’enseignants qui va dans ce sens) ou encore qui se réfèrent à ce qu’ils ont « lu sur internet ». Il est vrai que le phénomène n’est pas propre aux élèves. Bien des enseignants  mettent en avant leur « bon sens » qui vaudrait mieux que les études sophistiquées qui nous « bourrent le crâne », prétendent être des experts de leur pratique: ne savent-ils pas comment il faut enseigner de par leur expérience, pas besoin de lire de savants traités de pédagogie, tous aussi fumeux qu’inutiles. Comme dit le Sganarelle de Don Juan: « Avec mon petit bon sens, avec mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres ».

Cette méfiance qu’on doit avoir aussi dans son jugement, dans ces capacités à priori, elle est analysée de manière lumineuse dans  un passionnant ouvrage de deux psychologues cognitifs réputés, Chabris et Simons,  Le gorille invisible ou Quand nos intuitions nous jouent des tours, qui vient enfin d’être traduit et que je viens de dévorer. Le titre renvoie à une célèbre et stupéfiante vidéo que je laisse mes lecteurs découvrir s’ils ne la connaissent pas. Dans ce livre qui fait part de multiples tests et témoignages montrant le peu de fiabilité de beaucoup de nos intuitions, les failles de notre attention et de notre mémoire, notre aveuglement aux changements qui s’opèrent pourtant sous nos yeux, deux chapitres importants sont consacrés aux risques de confiance excessive en ses connaissances et en ses compétences. Les experts tellement sûrs d’avoir raison nous conduisent bien des fois à la catastrophe. Le manque de réalisme (planification, coûts) peut s’avérer très coûteux pour une collectivité. Et finalement, doit-on avoir plus confiance en un médecin qui porte un diagnostic péremptoire très rapidement ou celui qui laborieusement consulte sous nos yeux un livre pour en savoir plus (ou fait une recherche sur internet) ?

Pour les auteurs, « le problème, ce n’est pas notre confiance, mais notre amour de la confiance » (p .158). Ils citent aussi Darwin : « L’ignorance produit plus souvent la confiance en soi que ne le fait la connaissance » et plaident pour une certaine éthique de l’humilité : pour acquérir de la compétence, il faut travailler, il n’y a pas de recette magique et surtout pas l’idée stéréotypée selon laquelle : « on va y arriver ! » qui se substituerait à la nécessaire construction de savoirs et de compétences.

je sais madameAlors, faut-il remettre en cause une idée-force des pédagogies nouvelles, qui inspire nombre d’innovations et pratiques de classe ayant pour objectif de restaurer la confiance en soi, de déjouer la fatalité sociologique et pour postulat de refuser la résignation ? Ne faudrait-il pas plutôt donner une leçon de lucidité aux élèves, les mauvaises notes par exemple étant alors un indicateur des limites de chacun et de l’effort qu’il a à parcourir pour devenir meilleur?

Je crois que non, si on sait naviguer entre les écueils et mettre le curseur au bon endroit. Je crois que non, car les deux aspects des choses cohabitent, sans contradiction. D’ailleurs, les auteurs cités évoquent les ravages de la confiance excessive et de la prétention à « savoir sans avoir appris », caractéristique attribuée de façon comique aux « gens de qualité » là encore selon Molière. Mais pas les dégats du manque de confiance de la part des « perdants » de la compétition et Chabris et Simons, dans un paragraphe, ne nient pas l’importance de la confiance en soi. Il est tout à fait vrai que certains élèves manquent totalement de confiance dans leurs capacités, renoncent et apprennent à renoncer à toute ambition intellectuelle. Ils ne pensent pas suffisamment qu’avec un travail méthodique, en étant sans doute accompagnés, et en s’inscrivant dans la durée, ils pourront franchir les obstacles. Il faut alors lutter contre cette tendance, renforcée par les parents qu’on entend dire : « de toutes façons, l’école, c’est pas son truc ! » Mais remarquons qu’il n’y a pas symétrie entre d’une part la facilité avec laquelle on peut décourager des élèves (« de toutes façons, il ne peut pas réussir ! ») et d’autre part le travail, forcément long et ardu de la remotivation. La méthode Coué ne marche pas vraiment. Il ne suffit pas de clamer : « mais oui, tu es capable ». Il faut se donner les moyens de faire passer le beau souhait à la réalité. D’ailleurs, les psychologues cognitifs qui ont travaillé sur la motivation déconseillent toute allusion à la « capacité » (y compris pour dire : « tu es capable! » et demandent d’insister plutôt sur le travail, qui est payant s’il est mené dans de bonnes conditions, d’où l’importance de l’accompagnement par les enseignants d’ailleurs).

Grimpez

Le poisson rouge ne montera jamais sur l’arbre sans doute. Pour autant, comment développer le potentiel de chacun, entre réalisme et ambition (d’où l’idée de socle commun)!

Un modèle pour moi a toujours été le jeu d’expression dramatique en classe, tel que je l’ai pratiqué avec mes élèves. D’un côté, on partait toujours d’un « c’est possible ! » lorsqu’un exercice théâtral était proposé, mais de l’autre, je n’hésitais pas à faire recommencer mainte fois, à inciter à se surpasser, à ne pas se contenter du minimum et à faire preuve de la « bonne humilité » qui conduit à penser qu’on peut toujours faire mieux. Tout cela à condition d’indiquer des pistes de progrès, de proposer d’autres manières de faire, de renforcer tel aspect défaillant. Je renvoie aussi à ce que j’ai développé dans mon récent ouvrage Apprendre à apprendre.

C’est bien pour cela qu’on ne doit pas couper les questions de contenu et celles de climat scolaire (de la classe, de l’établissement). Bâtir des relations de confiance est nécessaire, mais il s’agit d’une confiance tous azimuts, qui comprend aussi la confiance dans les savoirs institués (confiance, certes toujours relative et mesurée, dans les climatologues qui ont montré l’action de l’homme dans le réchauffement de la planète, confiance dans les travaux de la médecine, au-delà de certaines bavures et errements, confiance dans les théories de l’évolution ou dans les travaux historiques sur la Shoah ou la vraie réalité des régimes communistes). Le « tous capables » doit être complété par un « si » : si vous faites les efforts nécessaires pour aller au-delà des préjugés et du bon sens spontané, si vous savez aussi douter de vos résultats, étape nécessaire pour apprendre, si vous apprenez à juger de la fiabilité plus ou moins grande des informations glanées sur le web, etc. Et si vous vous appropriez de bonnes méthodes. Tout cela étant d’abord de la responsabilité de l’institution scolaire qui ne peut la fuire en renvoyant l’acquisition de ces compétences  à la famille ou à l’individu « méritant ».

D’ailleurs, la confiance excessive en ses connaissances conduit à la paresse intellectuelle, celle qui domine aussi chez ces intellectuels ou journalistes qui se croient experts en tout et sont capables de dire n’importe quoi hors de leur champ de compétences (voir notre billet sur Jacques Julliard). Notons que le manque de confiance en soi peut aussi avoir les mêmes résultats, puisqu’on va se référer à l’opinion de leaders qui savent bien parler et clament bruyamment que, eux, ils savent, tels les Onfray et autres Finkielkraut. La confiance excessive dans un petit savoir simple qu’on aurait spontanément ou facilement peut être aussi une posture masquant sur le fond un manque de confiance dans les vertus du travail intellectuel. Des psychologues de la motivation ont étudié le phénomène de l' »évitement d’effort ». Une de ces manifestations peut être illustrée par le sauteur à la perche qui peut soit se fixer un objectif tellement bas qu’il est sûr de l’atteindre sans vrai effort ou au contraire tellement haut qu’il aura toutes les excuses pour ne pas y arriver (voir le dessin sur « la même consigne pour tous » ci-dessus)

Du coup, est absurde l’opposition entre connaissances et compétences, ou encore cette idée que le « constructivisme » consisterait à « faire construire LE savoir par les élèves » sans se référer aux savoirs existants, alors qu’il s’agit d’un dispositif d’apprentissage visant à une construction de savoirs à travers la pratique, l’activité, mais aussi la recherche de ressources, dont les connaissances existantes dans un domaine. J’y reviendrai d’ailleurs, je ne fais ici qu’évoquer le sujet.

Ce que je retiens finalement de la lecture de Chabris et Simons, et qui constitue un élément de réflexion parfois négligée, c’est qu’il est vain de parler isolément de la « confiance » comme baguette magique de la réussite. Etre confiant vis-à-vis de soi-même n’exclut pas de connaitre ses limites, et ne doit pas amener à un volontarisme de mauvaise aloi qui mènerait à un orgueil imprudent et à un refus de l’effort, dans la persévérance. Etre confiant en soi, c’est aussi ne pas ressentir un échec provisoire, une limite ou une insuffisance dans certains domaines, comme un véritable drame qui nous remet entièrement en cause. Etre confiant dans les autres, c’est refuser la grande paranoïa qui conduit au « on ne saurait être trop méfiant », c’est savoir entrer dans des rapports de coopération avec d’autres, sans pour autant considérer comme parole d’Evangile  l’avis de ceux qui ont l’air brillants et sûrs d’eux, tels ces médecins qu’on écoute davantage, d’après les études citées dans Le gorille invisible parce qu’ils ont une blouse blanche. Tous capables, mais pas capables de tout. Tous capables, mais capables aussi de se remettre en question, d’être patients et réalistes quand il le faut ! Confiance, oui, mais bien tempérée donc par la modestie et par le scepticisme qui caractérise toute démarche intellectuelle qui se respecte.

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Commentaires (8)

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  7. Tenier

    Pour info, la vidéo et l’article du Gorille d’origine:
    http://www.theinvisiblegorilla.com/videos.html

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