Enseigner au XXI siècle

L’éducation, oui, bien sûr, mais pas « la seule réponse »

J’avais l’intention en écrivant ce billet de marquer une étape dans la vie de ce blog, puisque me voilà dépassant le centième billet depuis deux ans d’existence, me tenant en gros à un billet hebdomadaire, de mettre en perspective ce billet avec ces deux ans d’écoulés, riches en événements sur le plan éducatif.
Mais la triste et horrible actualité rend cela un peu vain et futile. Aussi vais-je avec modestie et prudence apporter quelques réflexions aux lendemains des attentats de Paris, tout en étant conscient qu’il existe un flot de paroles et d’écrits sur le sujet, parfois remarquables, parfois consternants dès qu’il s’agit de donner des leçons et d’apporter ces fameuses « solutions simples, dictées par le bon sens », etc.

educationJe voudrais surtout réagir aux messages que je peux lire, accompagnés parfois de dessins allant dans ce sens, sur l’idée que la réponse à l’horreur terroriste serait l’éducation, l’instruction, les Lumières.
Sur le fond, oui, bien sûr, l’éducation aux valeurs de fraternité, de démocratie, d’universalisme partagé. Pas forcément l’instruction au sens restreint du mot, puisqu’on le sait, il existe des terroristes « savants » (j’inclus les têtes pensantes du terrorisme, pas seulement les exécutants), des dictateurs fort cultivés (Trotsky voulait réduire Staline à un géorgien inculte, ce qu’il n’était sûrement pas, lui qui pouvait citer de longs passages de Shakespeare par cœur ; on a parfois occulté le niveau de diplômes des chefs nazis ; Brasillach ou Drieu la Rochelle étaient des purs produits des meilleures écoles françaises…). Mais l’éducation ? Déjà on devrait préciser : quelle type d’éducation ? Celle où on apprend à obéir aux anciens, à respecter avant tout le passé, à tracer une frontière nette entre le Bien et le Mal ? Celle rêvée par les nostalgiques de l’école d’autrefois ou des repas familiaux où les enfants, et surtout les filles, ne devaient pas parler ? Qui est à bien des égards la même que celle prônée par ceux qui pestent contre les mœurs dégénérés de l’Occident, la musique rock ou le verre qu’on déguste à la terrasse d’un café qualifiée de « bobo » pour dénigrer ces plaisirs qui constituent un art de vivre ensemble. L’éducation rigide, autoritaire, c’est ce qui rassemble au fond ceux qui réclament des chefs, des certitudes, des « valeurs » stables et indiscutables. Qu’elle soient sfarétablies au nom d’une religion ou d’une conception dévoyée de la « laïcité » ! Ces conceptions construisent bien entendu une logique binaire. En face de l’éducation à l’ancienne, il y aurait une éducation de l’enfant-roi, où on ne respecte plus rien, à l’image d’une école laxiste qui cultive la paresse et la facilité. Alors qu’il existe une grande diversité de types d’éducation et qu’on peut très bien instituer des règles, dans la souplesse et l’explication, qui conjuguent la dissymétrie bien évidente entre adultes et enfants et le respect de ceux-ci, ce « respect inconditionnel » dont parlait le grand pédagogue polonais Korczak.

Ceci étant dit (et je ne développe pas, car tel n’est pas le sujet principal de ce billet), en considérant la notion d’éducation dans le sens de formation ouverte aux valeurs de citoyenneté et de démocratie, de solidarité humaniste et universaliste, peut-on dire que celle-ci est « la » réponse aux terroristes. D’autant que travailler sur l’éducation, à l’école et ailleurs, se fait forcément sur le long terme et n’a pas d’effet sur tous les jeunes attirés aujourd’hui par les idéologies de l’horreur et du fanatisme.

Beaucoup citent la belle phrase du premier ministre norvégien Soltenberg après le massacre des jeunes sympathisants socialistes sur l’île d’Utoya :

«J’ai un message pour celui qui nous a attaqué et pour ceux qui sont derrière tout ça: vous ne nous détruirez pas. Vous ne détruirez pas la démocratie et notre travail pour rendre le monde meilleur.

Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance.»

On a envie d’adhérer pleinement, mais en même temps, ce ne peut être la seule réponse. Notons que les services de sécurité à l’époque n’avaient pas été à la hauteur, intervenant très tardivement et que la réponse était aussi de les renforcer. Il est d’ailleurs triste de constater que le parti du premier ministre travailliste a été battu aux dernières élections de ce pays scandinave qui se droitise, comme beaucoup de pays en Europe.

fluctuatJe ne crois pas qu’il faille opposer la réponse éducative à une réponse « sécuritaire ». J’hésite à employer cet adjectif, très connoté. « Sécuritaire » au sens où ce serait « la » réponse, sûrement pas. Mais comme complément indispensable à l’action citoyenne et à l’éducation, oui, quand cela signifie accorder une confiance (relative, pas inconditionnelle certes) à ceux qui nous protègent quoiqu’on puisse dire et même si on a à priori plus envie de mettre en avant le côté éducatif. Ceux qui écoutent patiemment des enregistrements téléphoniques, car il le faut bien, ceux qui parfois infiltrent des réseaux, au péril de leur propre sécurité et leur vie , ceux qui interviennent courageusement pour éviter des massacres encore plus grands (au Bataclan, ne faut-il pas souligner qu’on a évité un carnage encore plus grand, grâce à ces forces d’intervention ? ; au stade de France, la grande maîtrise de la situation a évité tout mouvement de panique ; et n’oublions pas tous les attentats qui ont été évités et dont par définition on ne parle pas, mais ne devrait-on pas ?). Ne valorisons pas de manière excessive le travail des enseignants et éducateurs en oubliant tous ceux qui contribuent à défendre notre démocratie.

prayDe même d’ailleurs, je suis légèrement choqué par un message qui a circulé qui opposerait ceux qui veulent « prier » à ceux qui « penseraient » (no pray, think). Bien que parfaitement athée, je ne considère pas que la prière pour les victimes, pour la paix, pour la concorde, de la part de gens convaincus que ça sert à quelque chose, soit contradictoire avec la réflexion. Surtout lorsqu’il s’agit aussi de contrecarrer l’action de ceux qui s’approprient la religion pour détruire et instaurer la tyrannie. L’absence de religion ne garantit rien par ailleurs, comme on l’a vu avec les deux grands totalitarismes du XX° siècle qui ont fait tant de morts et n’avaient rien à voir avec les religions (au sens propre)

En revanche, oui, il faut « penser », penser la complexité des situations, combattre les idées simples, toujours mauvaises (fermeture des frontières comme « solution », quand des terroristes peuvent être français ou belges ; alliance avec Assad pour combattre l’Etat islamique, comme si le premier le combattait vraiment, comme si la situation était comparable à l’alliance de Churchill avec Staline, comparaison reprise par des politiciens de façon écoeurante ; internement de milliers de fichés « S » non seulement au mépris du Droit, mais aussi de l’efficacité, quand suivre la piste de certains est au contraire fort précieux pour déjouer des attentats, etc., etc.) En parvenant à articuler l’émotion, celle qui me prend aux tripes depuis le petit matin de samedi, et la raison qui permet le recul , qui aide à affronter la complexité et permet d’éviter les Yakafokon des donneurs de leçons (un Michel Onfray s’est distingué par un tweet ignoble dans les premières heures post-attentats, sans compassion pour les victimes et en profitant, à l’instar des leaders du Front national, pour mettre en accusation la politique gouvernementale). Tiens on n’a pas encore lu que tout ça, c’est la faute aux pédagogistes qui détruisent l’Ecole et fabriquent des terroristes, mais ça ne va pas tarder.

Enfin, il me semble essentiel, vis-à-vis des élèves en particulier, de mettre en avant tout ce qui fait la grandeur de notre démocratie et de nos valeurs. Avec un regard particulier pour notre service public de santé qui se comporte de façon admirable, ce qui va permettre de sauver bien des vies humaines. Et aussi d’évoquer cette solidarité internationale, de la Marseillaise chantée à New York, au Met, avant la représentation de la Traviata à tous ces grands lieux culturels pariséclairés en bleu-blanc-rouge, mais aussi dans ma commune jumelée avec un camp palestinien le message de solidarité du responsable envoyé quelques heures après les attentats, depuis un lieu qui sait ce que sont la violence et les malheurs. Ce qui ne minimise pas pour autant le rôle des enseignants dans les jours qui viennent, rappelé par leur ministre dans un message

« L’École de la République transmet aux élèves une culture commune de la tolérance mutuelle et du respect. Chaque élève y apprend à refuser l’intolérance, la haine et la violence sous toutes leurs formes. C’est malheureusement dans des heures aussi douloureuses que celles que nous vivons actuellement que l’importance de cette mission apparaît avec autant de force et d’intensité. »

N’ayant plus d’élèves, je n’aurai pas à gérer lundi les moments de classe où il faudra parler de tout ça, mais j’admire et salue tous ceux qui, pendant ce week-end, rassemblent des ressources, discutent, échangent, proposent.
Oui, il faut être fiers de notre démocratie, dont l’éducation n’est pas la seule composante, mais joue bien sûr un rôle essentiel.

 

Ecrit le 15 novembre 2015

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Commentaires (9)

  1. L. Stutzmann

    Monsieur Zakhartchouk,

    D’une part, je vous interdis de me calomnier. Je n’ai insulté personne ici, sauf si vous considérez que le terme ignare – qui désigne une personne à l’ignorance excessive – est une insulte. Gardez vos procès en injure pour vous, je me garderai de vous faire un procès en diffamation.
    D’autre part, je ne doute pas que Monsieur Girard soit capable de se défendre tout seul. Il n’a pas besoin de vous comme porte-parole.

    Comme je suis de bonne foi, j’ai consulté votre lien. Je vous avouerai qu’il y a franchement mieux lorsqu’on s’intéresse à l’histoire de la Marseillaise. L’auteur de cet article ne cite jamais ses sources d’ailleurs.

  2. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Vous êtes fort pour insulter les gens. Il y a un débat autour de l’interprétation de ce vers célèbre, mais celle que vous présentez et qui s’est répandue dans les années 2000 est plutôt contestable. On ne peut en tout cas bien trancher (Rouget de Lisle lui-même était un révolutionnaire douteux). Moi, je n’ai pas de scrupule à chanter l’hymne tel quel, mais pour autant, je n’injurie pas ceux qui pensent qu’il faudrait changer certaines paroles par exemple. Je ne sais d’ailleurs si je dois conserver ce genre de commentaires insultants, contraires à la déontologie de ce blog.
    Débat autour des paroles: voir par exemple, avec du bon et du moins bon: http://www.etaletaculture.fr/culture-generale/les-paroles-de-la-marseillaise-a-la-loupe/

  3. L. Stutzmann

    Je voudrais répondre à l’intervenant ignare du dessous à propos de la Marseillaise :

    Il vous aura sans doute échappé que notre hymne nationale a été écrite par des révolutionnaires (Rouget de Lisle) et que le « sang impur qui abreuve qui abreuve les sillons » désigne celui du peuple qui doit se battre contre les puissances étrangères européennes à la place des nobles (de « sang pur »). Je m’étonne de votre éructation : votre obédience manifeste devrait vous pousser à révérer ce chant révolutionnaire plutôt qu’à le dénigrer.

  4. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    réponse à Brigitte
    bien sûr, il existe de nombreuses manières d’enseigner autrement, dont Montessori, qui vont dans le sens de cette éducation à l’ouverture et à la « tolérance » au sens du siècle des Lumières. Mais leurs effets sont sur le long terme et il ne faut pas opposer ce travail de fourmi à celui de l’urgence, qui passe aussi par la police et l’armée, hélas.

  5. Brigitte

    Merci pour votre article.
    Certes, il n’existe pas de réponse simple et universelle aux attentats terroristes et l’éducation, réduite à la seule instruction, n’est pas une réponse suffisante.
    Toutefois, il existe des méthodes éducatives susceptibles d’avoir un impact plus important sur le devenir des jeunes générations :
    Céline Alvarez a expérimenté, pendant 3 ans, à Genneviliers en classe maternelle de ZEP (Plan violence), une méthode s’inspirant de celle de Maria Montéssori et des neurosciences.
    En début d’expérimentation, les enfants présentaient un retard scolaire significatif par rapport au niveau national.
    Au bout de 3 ans, tous les enfants avaient atteint un niveau nettement supérieur au niveau national (en lecture, en math… ) selon l’évaluation réalisée par Stanislas Dehaene.
    Au delà des résultats scolaires exceptionnels, les enfants ont développé des qualités personnelles, relationnelles et sociales qui donnent un vrai sens à cette expérimentation : calme, confiance en soi, enthousiasme, autonomie, générosité, solidarité, entraide…Les bases d’une vie sociale épanouie.

    http://www.huffingtonpost.fr/2015/08/31/ecole-montessori-celine-alvarez-petite-main-infiltre-education-nationale_n_8054246.html
    Extrait de l’article
    « Un développement social s’est aussi mis en place. Les enfants étaient capables d’avoir des relations sociales plus harmonieuses. Ils ont fait preuve d’une grande capacité de résolution de conflits et développé plus d’empathie. Ils contrôlaient mieux leurs émotions. D’après les témoignages des parents, ces enfants étaient heureux, épanouis, généreux, enthousiastes, solidaires. »

    Céline Alvarez met, gratuitement, à disposition des professeurs des écoles, 160 vidéos et documents pédagogiques afin de permettre la diffusion de sa méthode.
    https://lamaternelledesenfants.wordpress.com/
    Il y a certainement d’autres expérimentations qui vont dans ce sens, mais il me semblait important de partager celle-ci.

  6. Pingback: DES LIVRES et DES FUSILS » Lettres du Monde

  7. Jacques DEVODDERE

    Les analyses de Jean-Michel relèvent de la catégorie de celles qui vous rendent intelligents en les lisant. 100% d’accord avec celle-ci. Pour la question de La Marseillaise c’est sûr que les paroles sont un peu anachroniques mais avec le drapeau et la devise républicaine cela fait partie de ces symboles auxquels il est difficile de toucher. Pour l’instant ces symboles traduisent surtout une manifestation forte et joyeuse du refus de se voir imposer la barbarie, veillons à ce qu’ils ne finissent pas par traduire un replis frileux et haineux. Je vais reprendre la dernière phrase de l’éditorial de Laurent BERGER dans Syndicalisme Hebdo que je viens d’ouvrir : « mieux que de brandir en étendard notre devise républicaine « Liberté, égalité, fraternité », faisons-la vivre ! »

  8. B. Girard

    D’accord avec vous sauf pour la Marseillaise. Parce que le sang impur qui abreuve les sillons, c’est pas terrible comme appel à la fraternité.
    http://blogs.mediapart.fr/blog/b-girard/141115/arreter-de-jouer-avec-lecole

  9. Agnès Busko

    Merci!!!

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