Enseigner au XXI siècle

Et on voudrait se limiter à «l’instruction» ?

« On est là pour instruire, pas pour éduquer », ose-t-on encore nous dire, à l’heure des dramatiques événements parisiens, des risques graves que court la société française, entre désespérance, manque de confiance dans l’avenir et recours au tout-sécuritaire, aussi illusoire soit-il. Certains continuent à déclamer, dans un vertige pseudo-lyrique, que c’est l’étude des Grands Textes à l’école qui va nous sauver de la Barbarie, quand ils n’ont pas l’indécence scandaleuse d’assimiler les odieuses destructions de monuments des « djihadistes » à celle, supposée, des Humanités par les « pédagogistes ». Un plumitif misogyne et opportuniste, dont il faut lire les pages avec un pince-nez, sort un livre-source de revenus pour nous dire que l’alternative serait « Voltaire ou le djihad » (allez, vous aurez reconnu de qui je parle). Pauvre Voltaire ! Parmi les mille mensonges de cet ouvrage, l’idée que la ministre serait bien loin de promouvoir la laïcité, et par exemple, le montrerait en ne vantant pas les mérites du magnifique Timbuktu de Sissako, alors qu’on peut lire cet encouragement suite à l’attribution du prix des lycéens à ce film. Mais on pourrait multiplier les exemples de mensonges, désinformations et manifestations de malhonnêteté intellectuelle de ces gens-là (« Chez ces gens-là, monsieur, on ne débat, non, on ne débat pas, on vitupère, on calomnie, on insulte »)

Mais replaçons-nous sur le terrain de l’argumentation. Pour certains, parfois de bonne foi, ce qui mène à la déviance, jusqu’au meurtre terroriste, ce serait l’ignorance, l’inaptitude à manier la langue française par exemple. Cette image est renforcée par certaines représentations de caricaturistes qui dépeignent les terroristes en personnes stupides et quasi illettrées. On peut comprendre ces dessins et soutenir quelque part qu’il y a bien une « imbécilité » de ces personnes, mais de cette imbécilité qu’on a pu trouver chez le grand Paul Eluard écrivant une ode à Staline, grand criminel s’il en fut, ou aujourd’hui le pas grand Onfray évoquant de manière scandaleuse la quasi légitime défense des « jeunes soldats de Daesch ». Mais, quand on regarde le profil de jeunes gens attirés bouzarpar le Djihad belliciste, on a un peu de tout. Oui, certains ont bien suivi une trajectoire de décrochage scolaire (qui, on le sait, prend des formes multiples, et ne concerne pas forcément ceux qui n’ont pas acquis « les bases »), mais d’autres étaient plutôt des élèves qui suivaient bien. Professeur en éducation prioritaire, je me souviens de ces parcours chaotiques, ces élèves si gentils et travailleurs à l’entrée du collège, qui écrivaient des textes dans une langue soutenue et avec soin, et qui dérivaient et devenaient « impossibles » en troisième.

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un des nombreux dessins sur lesquels on pourrait travailler en classe, suite aux événements de paris

Les « instructionnistes » prétendent que le « Savoir » suffit, que les Lumières éblouissent ceux vers qui elles descendent du haut des chaires professorales. Hier, ils refusaient l’épreuve professionnelle « agir en fonctionnaire de l’État de façon éthique et responsable » (voir l’analyse de Jean-Pierre Obin à ce sujet), ce qui n’est pas sans cohérence avec des prises de position actuelles appelant à « saboter » une réforme ministérielle (la métaphore du « grain de sable »). Aujourd’hui, continuent-ils à refuser cette mission de l’enseignant : « Tout professeur contribue à la formation sociale et civique des élèves. » ? Veulent-ils qu’on se désintéresse des questions que se posent les élèves sur les attentats, la guerre, les responsabilités de chacun ? Est-ce que la fréquentation de textes décontextualisés, désactualisés suffirait pour donner des réponses ? Ce qui est par exemple proposé dans le cadre de la réforme du collège et par les nouveaux programmes, c’est justement de rapprocher en quelque sorte « savoirs froids » et « actualité chaude », à travers l’éducation aux médias et à l’information par exemple. On peut lire dans le « volet 1 » des programmes de cycle 4, à la rédaction duquel j’ai beaucoup contribué, une phrase telle que : « À travers l’enseignement moral et civique et sa participation à la vie du collège, il est amené à réfléchir de manière plus approfondie à des questions pour lesquelles les réponses sont souvent complexes, mais en même temps aux valeurs essentielles qui fondent notre société démocratique.  » C’est cela que les ultras de l’instructionnisme (dans les faits, bien plus minoritaires qu’on ne le croit) considèrent comme un « endoctrinement » à moins qu’ils considèrent que tout cela, ce n’est pas le boulot de l’école comme ont osé le dire certains enseignants réticents à parler de l’actualité du 13 novembre avec leurs élèves. C’était déjà dans Milner (De l’Ecole, 1984) prônant la déresponsabilisation de l’enseignant pour tout ce qui touche aux inégalités et injustices dans la société et vantant une école « républicaine » hors sol.

Ces positions sont souvent bien abstraites et intenables en réalité sur le terrain (les mêmes sont les premiers à faire des leçons de morale à leurs élèves, même s’ils préfèrent l’intervention de « gens dont c’est le boulot », CPE, chef d’établissement, etc. et surtout parents qui doivent bien éduquer, eux !). On peut opposer à ce renoncement une toute autre conception, celle qui allie éducation et instruction, qui envisage le savoir comme émancipateur possible, mais pas certain, le bon vieux « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

Le défi aujourd’hui, défi passionnant d’ailleurs, est bien de relier les savoirs scolaires et non scolaires à une réflexion sur les valeurs, sur ce qui peut donner du sens. Lire Zadig, ce n’est pas seulement évoquer des débats théologiques de fiction ridicules et dérisoires , mais aborder la question de la tolérance, de la relativité des croyances, du fanatisme. Travailler lors d’un EPI sur l’Andalousie d’Averroès (sans la bo_ledestinmythifier de manière excessive), voir ensemble le film de Chahine Le Destin ou voir des images de Cordoue dans sa splendeur passée, en Histoire, Espagnol, Français et Arts plastiques (par exemple), c’est aussi renvoyer aux différentes temporalités de l’Islam. Aborder la Chanson de Roland, c’est parvenir à démêler ce qui reste aujourd’hui d’un des trésors de notre langue et sa part d’exaltation de la chrétienté contre les infidèles dont la mort peut rendre plus proche du Paradis. Mais plus généralement, faire apparaitre les savoirs comme des ressources pour affronter des questions les plus diverses, qu’elles soient matérielles ou spirituelles, c’est leur donner du sens. Non pas béatement établir l’équation vrai=beau=bon, mais peut-être montrer l’utilisation différente qu’on peut en faire. La chimie sert à fabriquer des explosifs comme à permettre les progrès spectaculaires de la médecine. Les algorithmes, qui apparaissent davantage dans les programmes, nous asservissent à l’univers GAFA, mais nous aident dans notre vie, libérant du temps pour d’autres choses si on le souhaite. La rhétorique fournit ses atouts pour les textes les plus justes comme pour les plus ignobles (voir par exemple ce qu’il faut bien appeler « beauté » de certains textes criminels). Et qu’on ne dise pas que ce travail n’est pas possible avec des élèves qui « ne possèdent pas les bases ». Je renvoie à un texte incisif de mon ami Gwenael sur des discussions avec des SEGPA.

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DIalogue avec des élèves de cours moyen dans le cadre d’une séance de classe dite « citoyenne » à la Mairie de la ville dont je suis un élu. On montre ici les photos d’un rassemblement suite aux attentats devant la Mairie

Oui, on doit mener ces débats, et en même temps travailler à l’acquisition du socle commun, des compétences indispensables pour pouvoir s’exprimer, conditions nécessaires pour penser juste, mais pas suffisantes.

Bref, en continuité de mon précédent billet, si l’éducation ne suffit pas pour s’opposer au terrorisme et à la fascination qu’il peut exercer sur certaines consciences, c’est encore moins le cas pour la seule « instruction ».

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Commentaires (8)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    à « Karamazov », j’ai envie d’écrire: pauvre Dostoïevski!

  2. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    à Samovar,
    belle (?) démonstration de l’absurdité de certains propos des croyants en « l’imminence du savoir » et en « la Littérature », comme si celle-ci était toujours du côté du « Bien », et surtout s’imaginent que les élèves vont être subjugués par l’évidence de la « beauté du texte ». Quant à refuser l’exploitation pédagogique des grands textes, où ce monsieur a-t-il vu que je souscrivais à cette idée pas plus que tout pédagogue qui se respecte.

  3. Gaelle

    Excellent! C’est se taire et ne pas lier l’actualité, fut-elle tragique, (PARCE QU’elle est tragique!) à l’ éducation qui aurait été indécent. A l’éducation et aux réformes puisque les réformes de l’école c’est de l’éducation.
    Donc bravo évidemment!

  4. M. Samovar

    Je dois avouer rester pantois devant ce billet.

    Devant ce billet et le peu de crédit qu’il accorde à des textes issus de cultures que nous cherchons sans cesse à faire dialoguer.

    Car enfin, Monsieur Zakhartchouk, pensez-vous vraiment que cette « équation » du vrai, du beau et du bon (pauvre Platon !) soit exclusive de la vision pédagogique que vous prônez ?
    C’est faire preuve de bien peu de foi en le corps enseignant tout comme en la littérature que de croire que les élèves à qui nous enseignons ne pourront pas tant être sensible au génie qui anime « Zadig » à sa simple lecture – et c’est un enseignant en zone « sensible » qui vous parle – qu’à tirer profit des activités que nous mettrons en place.

    Pouvez-vous honnêtement soutenir qu’il existe en France un seul enseignant qui ne tende pas la main à ses élèves afin de les aider à saisir l’esprit des grands auteurs, dans toute leur exigence et leur complexité ? Vous agitez des fantômes en espérant réduire les infinis des « Travailleurs de la Mer » à une séquence qui sera bouclée en trois semaines alors qu’elle débordera peut-être, que leur souffle engloutira cette troisième pendant deux mois tandis qu’ils ne souffleront qu’en brise durant une semaine dans cette autre.

    Cette dualité entre « instructionistes » et « éducationistes » (palme des néologismes les plus laids de ces dernières années) est fallacieuse. Refuser tant le pouvoir des grands textes que la possibilité de leur exploitation pédagogique est non seulement contre-productif mais également malhonnête.

  5. Karamozov yuri

    Je suis bien d accord avec le commentaire de Mr Morvan

    Le fond est aussi mal argumenté ; qu il mêle tout à n importe quoi ;mais ces temps n a t on pas aperçu la fine équipe des laveurs en communication vouloir se redorer le blason (gueant ;menucci ;harlem désir et autres bras cassés pourris jusqu’à la moelle ) ; ceux dont les multiples condamnations veulent nous donner des leçons de morale !! Qu elle belle oxymore !!ceux qui se cachent des réalités du terrain dans un déni idéologique qui frôle la haute trahison relativement aux valeurs de la philosophie des lumières dont vous prévalait dans la plus pure hypocrisie ! !!

    Heureusement cela fait bien longtemps que nous le savons :vous n en êtes pas des lumières ! !

    Tout au plus un ramassis de pédants incompétents qui profitent de leurs moment de gloire jusqu’à ce que celle ci cessent et que vous n obteniez un poste dans un placard doré !!

  6. Jacques Gautron

    Excellent article que j’oserais résumer en écrivant : Éduquer par l’enseignement !

  7. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Libre à vous de ne pas être d’accord, mais en quoi mon billet est-il indécent? Je n’utilise rien du tout, je dis simplement que la situation dramatique actuelle justifie plus que jamais de s’intéresser à l’éducation, en la conjuguant avec l’instruction, sans logique binaire qui les sépare. C’est plus que jamais urgent. Cela va bien au-delà de la « réforme ». Je ne reproche pas à Brighelli d’être polémique, mais d’insulter les gens, de mentir, de se montrer grossier. Ce n’est pas seulement une question de forme, mais de fond. Aussi je récuse totalement votre comparaison avec ce sinistre monsieur, qui est insultante.

  8. N. Morvan

    Je trouve qu’il y a une indécence certaine à « utiliser » les attentats pour critiquer ou défendre (même avec habileté, mais personne n’est dupe) la réforme de La Ministre. Je trouve votre billet aussi indéfendable que celui de J.P. Brighelli, même si le vôtre est certes moins polémique dans la forme. Mais pour le fond, c’est l’image inversée de celui de J-P. B.

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