Enseigner au XXI siècle

No pasaran!

Dans quelques jours, les élections régionales vont, hélas, marquer une avancée significative du Front national qui risque même de remporter des régions. Pour les enseignants, cela aurait des conséquences directes vu l’importance grandissante des régions sur un certain nombre de points comme la gestion des lycées (qui dépasse la simple administration des locaux) ou la lutte contre le décrochage.

Mais au-delà des conséquences directes possibles de la prise en mains d’une région par le FN, il y a cette progression des idées nauséabondes d’extrême-droite qui nous inquiète, doit nous inquiéter alors même que la mobilisation intellectuelle contre ces idées ne me semble pas du tout à la hauteur. Je suis révolté par rapport à certaines attitudes de complaisance ou de défaitisme cynique et par le peu d’énergie dans la riposte indispensable contre cette idéologie plus que néfaste pour notre pays.

Complaisance, quand par exemple, un syndicat prétendument progressiste répond à la proposition d’entretien d’un pamphlétaire bien connu qui affirme être d’accord à 80% avec le programme éducatif du FN. Espérons qu’il ne s’agit que d’une initiative locale (Marseille) qui choquera des adhérents qui sont au moins en désaccord avec 90% du programme du Front national… Et on aimerait que ceux qui défilent contre la réforme du collège avec le collectif Racine ou SOS éducation aient un peu honte de ces convergences !
Complaisance quand on ose parler du programme soi-disant d’extrême-gauche d’un parti qui veut par exemple priver les chômeurs de leurs droits au bout d’un an sans emploi (déclaration récente de Philippot), qu’on fait donc en quelque sorte cadeau d’un pseudo-progressisme social au FN. Je n’ai pour ma part que peu d’attirance pour les programmes d’extrême-gauche mais c’est une imposture que de prétendre que c’est la même chose.

Complaisance au fond quand on serine que cette montée d’idées aussi funestes n’est que la conséquence de la faillite des gouvernants, des politiques, mis dans un même paquet avec des accents populistes. On sait pourtant qu’on assiste à une même montée de l’extrême-droite dans de nombreux pays, qu’ils aient des charb7-10939700vwvfr_1713politiciens vertueux ou pas (la Suède par ex, où les gouvernants sont souvent exemplaires du point de vue probité), que la situation économique soit plutôt bonne ou pas (faible chômage en Autriche, contrairement à l’Espagne où l’extrême-droite est très faible). Les causes peuvent être complexes, en aucun cas (pas plus que dans le cas du terrorisme islamiste) elles ne doivent aboutir à amoindrir la responsabilité de ceux qui succombent à ces sirènes mortifères.

Complaisance quand certains osent prétendre que le FN est malheureusement le seul à avoir repris le flambeau de la Laïcité (phrase bien malheureuse de Elisabeth Badinter par exemple) ou à défendre la « Patrie », quand tout au contraire, ce parti défend une fermeture qui est tout le contraire de la laïcité voulue par Briand, Jaurès ou Clémenceau et un nationalisme de repli qui a fait tant de mal dans l’Histoire.

Et de la complaisance, on va passer au cynisme amer et destructeur : « ils »ont déjà gagné ! quand ce n’est pas « après tout, mettons-les au pouvoir, on verra bien ce qu’ils sont capables de faire, ils montreront alors leur vrai visage ». Il est toujours dangereux de faire des parallèles historiques et de brandir trop facilement le spectre du fascisme. Malgré tout, les expériences des années 30 ne doivent pas être oubliées. Je me souviens toujours de la si belle mise en scène par le Théâtre du Soleil du roman de Klaus Mann Méphisto où l’on voyait (ce qui n’est pas dans le roman sous cette forme) des intellectuels communistes se réjouir de l’avancée de leur parti aux élections de 1932, et du recul des affreux socio-démocrates, aveugles à l’événement principal : la progression des nazis.

Je pense qu’il faut plus que jamais lutter contre le défaitisme, rappeler l’admirable titre de la pièce de Brecht « la résistible ascension de Arturo Ui » et d’arrêter de penser que n’importe quelle stratégie offensive servirait le front national (« on parle trop de lui », « on l’attaque, ça le rend victime », « on le diabolise, ça lui donne des voix », etc.)

La lutte contre les idées du Front national est essentielle aujourd’hui. Bien sûr, il faut proposer des alternatives, mais il faut aussi décoder leur programme qui repose au fond sur ce que Jean-Yves Camus appelle un « libéralisme ethnique ». Le « social » n’est qu’une apparence, le fond c’est la discrimination et le peu de goût pour la démocratie avec ses règles et son pluralisme. J’ai déjà sur ce blog analysé un programme éducatif régressif, fondé sur l’autoritarisme et sur la sélection précoce, sur une emprise idéologique affirmé (un peu à la manière de ce que met en place Orban en Hongrie : vision hypernationaliste de l’Histoire, fermeture complète aux formes artistiques modernes, exclusion des littératures autres que « française », abandon probable de toute aide à l’innovation, à la pédagogie de projet, de tout combat pour plus d’égalité, conception de la laïcité totalement contraire à l’esprit des pères fondateurs de l’école républicaine).

Ce blog est là pour susciter de la réflexion, pour apporter un éclairage modeste d’un militant de la pédagogie. Mais il me semble qu’évoquer la menace de l’emprise de ces idées contraires à toutes les valeurs que je défends n’est pas hors du champ de l’éducation.

Il existe bien ou il doit exister une barrière entre ce qui, bon gré, mal gré, caractérise l’esprit républicain et ce qui constitue des marqueurs d’une extrême-droite hors champ de « l’arc républicain ». Certes, cette barrière est parfois bien mal fermée, et les dérapages de personnes soi-disant appartenant au camp « républicain » sont fréquentes. Néanmoins, je vois bien , par exemple au niveau de ma ville, dont je suis un élu, ce qui fait la différence entre le dialogue entre personnes se réclamant des organisations traditionnellement « républicaines » et ce qui serait (mais nous en sommes préservés) les échanges avec des extrêmistes de droite qui refusent en bloc de nombreuses aides sociales, cherchent surtout à provoquer, à cliver, à côté, il est vrai, d’une incompétence crasse dans bien des domaines. Je plains les fonctionnaires territoriaux devant travailler avec ces gens-là.

merciOn sait que finalement les djihadistes rêvent d’une France qui discriminerait radicalement les musulmans, ce qui favoriserait leur éloignement de la République et augmenterait la contre-radicalisation islamiste. C’est un élément essentiel à faire émerger aujourd’hui, alors même que tant de français croient voter pour un parti qui les protégerait de la terreur « venue d’ailleurs ».
Plus que jamais, et d’abord, quand on est enseignant, au sein de notre école, il faut faire vivre la devise républicaine :

  • la liberté, en favorisant le développement de l’esprit critique, l’ « empowerment », la discussion démocratique (et non les déferlements d’accusations outrancières comme le font des adversaires du ministère par exemple). Mais aussi en respectant le cadre des institutions républicaines, en ne se prétendant pas au-dessus au nom d’une fausse conception de la liberté
  • l’égalité: oui ou non, par exemple, est-on pour plus de mixité sociale et scolaire ? oui ou non est-on pour une distribution inégalitaire des moyens pour compenser les inégalités existantes ? oui ou non est-on pour des programmes scolaires qui vont dans le sens de plus d’égalité (hommes-femmes, égale dignité des cultures, etc.)
  • la fraternité: veut-on vraiment la développer à l’école, en favorisant un climat scolaire apaisé et positif, en développant l’esprit collectif qui n’est pas l’envers du respect de la personnalité de chacun, mais son complément indispensable ? La laïcité s’inscrit aussi dans cette fraternité, puisqu’elle est ce respect des croyances des autres et non un combat contre les croyances. Cette laïcité de respect qui est l’ennemie jurée des intégristes. Il suffit de lire le texte glaçant du journal lié à l’Etat charteislamique que l’on peut trouver en faisant une recherche, étant diffusé en ligne, via les réseaux sociaux, auprès du « Centre médiatique al-Hayat » qui notamment prend pour cible la Charte de la laïcité : « En résumé, tout musulman qui lit la
  • charte de la laïcité sait ce qu’elle implique comme mécréance. Lorsque tu mets ton enfant à l’école de la république, tu acceptes qu’il ingurgite cette bouillie de mécréance, corrompant ainsi sa prime nature et lui faisant emprunter les voies des gens de l’Enfer. » Mais quand, sans être contredite par son parti, loin de là, Marion Maréchal-Le Pen ose dire que toutes les religions ne se valent pas et qu’en France, on doit d’abord respecter les « racines chrétiennes », on n’est pas non plus dans le respect de la Charte de la Laïcité.

Je viens d’entendre Serge Audier, un historien des idées que j’apprécie beaucoup, affirmer qu’au fond, ce qu’on appelle « les dessin citoyenvaleurs républicaines », c’était surtout l’esprit d’ouverture, de respect mutuel et d’aspiration à la démocratie (un mot qui est peu utilisé par l’extrême-droite). ça me parait très juste , quand je lis au contraire, dans ma région qui a besoin de l’Europe, de la circulation des idées et des biens, des nouvelles technologies et des échanges, que Marine Le Pen met sur ses affiches qu’elle veut une région « fière et enracinée », donc pas « ouverte », fière d’être repliée sur son territoire, sur une identité fantasmée et d’ailleurs usurpée (la tradition minière par exemple, Zola se retourne dans sa tombe, le sale « rital » qui reçoit sur celle-ci l’hommage des travailleurs du fond, lors de son enterrement au cri de « Germinal »)

Mais j’entends quand même un certain réveil. Des artistes, des journalistes, des responsables économiques commencent à se mobiliser, un peu tard, mais… A quand un immense manifeste d’intellectuels qui, au-delà de divergences, feraient bloc contre la haine extrêmiste qui nourrit et se nourrit d’autres haines ? A quand une mobilisation du corps enseignant qui inviterait à voter, à ne surtout pas s’abstenir pour laisser une partie des Français choisir ce qui ferait notre honte et à terme notre malheur ?

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Commentaires (19)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    mais bien sûr, la désobéissance des anti-réformes est admirable, digne des plus grands Résistants. Mais bien sûr, il ne faut pas crier avec les loups contre le FN, car après tout, ce qu’il dit n’est pas si faux que ça. Mais bien sûr, je ne conçois pas qu’on soit en désaccord avec moi. Mais bien sûr, ceux d’en haut sont toujours des « méchants » , le caporalisme règne dans l’Education nationale et heureusement qu’il y a des gens comme vous pour nous sauver de la barbarie!

  2. L. Stutzmann

    Je reste assez sceptique sur votre incapacité à reconnaître une simple question (une interrogation plutôt) mais je ne vous oblige pas à répondre à celles que je vous pose (d’où l’emploi du conditionnel).
    Je constate simplement que vous choisissez la facilité en vous attaquant au fn à l’instar de l’appareil médiatique. Vous conviendrez que crier avec la foule n’est pas une position très courageuse.
    Je crois me souvenir que vous déploriez les attitudes autoritaires et le retour à l’obéissance proposés par le collectif Racine. Vous vous indignez ici de la réticence et de l’opposition de certains collègues (pouvez-vous concevoir qu’on ne soie pas d’accord avec vous ?) mais vous n’êtes pas à une contradiction près j’imagine.
    Vous n’avez jamais été adepte de la « désobéissance » dites-vous. Vous préférez sans doute l’obéissance à un petit chef, sans réfléchir. Ce n’est visiblement pas le cas des anti-réformes.

  3. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Ce ne sont pas des « questions »; je n’ai pas forcément à répondre à vos interpellations. Mais si je déplore ces lettres qui ne font qu’attiser les vindictes des anti-réformes, il y a au moins autant à s’indigner des appels fielleux du snes de Lille notamment ou du snalc nationalement à saboter les formations pour la réforme. N’ayant jamais soutenu le moindre appel à la « désobeissance » sous les ministères du gouvernement FIllion, je n’en suis que plus à l’aise pour condamner ces appels d’aujourd’hui qui donnent une piètre image de notre profession. Sur ce j’arrête le dialogue à propos de ce billet, mais je continuerai encore et toujours à écrire contre le front national, que ce soit de votre goût ou pas.

  4. L. Stutzmann

    Parole d’honneur, ça ne se reproduira pas ! Voudriez-vous bien répondre à mes questions cependant ?

  5. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Monsieur Stutzmann, je ne vous autorise en aucune façon de me tutoyer et si cela se reproduit, je supprimerai ce genre de commentaire plein de mépris. JMZ

  6. L. Stutzmann

    Ah, Zakhartchouk… Tu es trop chou de t’attaquer au FN. Quel courage !

    Manifesteras-tu la même virulence contre l’académie de Toulouse qui a cherché à « classer les établissements selon leur position en faveur de la réforme des collèges » ? T’indigneras-tu du recteur de Grenoble qui souhaite faire rentrer les professeurs récalcitrants dans le rang, alors que la moindre des choses serait d’écouter le pourquoi de leur mécontentement ? Enfin, réclameras-tu des mesures concrètes et fermes pour renforcer la sécurité des établissements scolaires face aux menaces de mort de l’Etat islamique en particulier ?

  7. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    à « périmaitre » (j’ai vraiment peu de goût pour ces pseudos, souvent un peu ridicules, mais qu’importe)
    je vais quand même vous répondre:
    – il s’agit d’un blog perso, j’ai bien le droit d’afficher des commentaires sélectionnés et d’éliminer en l’occurrence ceux qui font pour le moins preuve de complaisance envers les idées du FN. Dites franchement que vous êtes favorable à ces idées ou du moins que vous ne les trouvez pas détestables, ce sera plus clair.
    – je n’ai jamais nié les « racines chrétiennes de la France’ et comme enseignant, j’ai fait des travaux interdisciplinaires autour de Notre-Dame de Paris ou fait étudier des textes du Nouveau Testament. Mais il y a d’autres « racines », les gréco-romaines, mais tant d’autres encore. La France a été et reste une terre d’immigration (je suis moi-même descendant d’immigré). Mais dans la tradition chrétienne que je respecte bien sûret qui a produit bien des chefs d’oeuvre, il y a aussi des valeurs qui sont bafouées par le FN: l’hospitalité, l’accueil de l’autre. Difficile à concilier avec l’exclusion et les discriminations.
    maintenant, dialoguer avec quelqu’un qui brandit le « Goulag » ou « la police de la pensée » ne me parait pas vraiment intéressant. Je laisse votre commentaire, mais on ne va pas sans cesse continuer sur ces bases, j’ai mieux à faire (par exemple tout faire entre les deux tours pour que ma région ne devienne pas FNù

  8. Périmaître

    Cher Monsieur Zakhartchouk,

    Contrairement à vous, je ne refuse pas le débat avec quelqu’un qui nie les racines chrétiennes de la France.
    D’une part, ce n’est pas à vous dire ce qu’il convient de dire ou ne pas dire. Vous n’êtes pas l’alpha et l’oméga de la liberté d’expression. Vous vous prenez pour un policier de la pensée droite ? D’autre part, je ne vois rien dans mes précédents messages qui puisse indiquer ma couleur politique ou qui exhale l’odeur méphitique ou parfumée de mes idées (et quand bien même !). Je vous ai fait simplement remarquer que vous trompiez sur la laïcité et sur les racines chrétiennes de la France (qui existent malgré votre négationnisme).
    Puisque vous vous dites démocrates, puisque vous dites que vous aimez le dialogue, alors il faut vous attendre à discuter avec des gens qui ne partagent pas du tout vos convictions. Au lieu de cela, vous supprimez les messages que vous jugez inappropriés. Quel bel exemple de démocratie, en effet. D’abord la censure, ensuite le Goulag, hein ?
    Je voulais simplement discuter avec vous (encore une preuve que je suis un thuriféraire du FN, n’est-ce pas ?). Je sais à présent ce qu’il en est de votre façon de « dialoguer ».

  9. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    De même qu’à juste titre, désormais, les climatologues refusent de débattre avec des soi-disant climatosceptiques, (c’est expliqué dans le très bon livre http://www.cahiers-pedagogiques.com/Que-feriez-vous-si-vous-saviez), de même qu’à juste titre un Vidal-Naquet ne débattait pas avec Faurisson ou des scientifiques de la NASA avec des gens qui nient la marche sur la Lune, de même je n’ai pas envie de débattre avec des gens qui ne partagent pas les valeurs de démocratie et de respect élémentaire des droits de l’homme. Et toute personne qui se dit d’accord avec le front national, même s’il y a les réserves hypocrites d’usage, entre dans cette catégorie. En revanche, débattre avec des défenseurs des langues anciennes, des syndicalistes en désaccord avec la réforme du collège, des sceptiques de l’interdisciplinarité, oui, bien sûr, si les termes sont courtois, s’il n’y a pas d’insulte. Mais si le message contient un soutien, implicite ou explicite, aux idées nauséabondes de l’extrême-droite, je le rejetterai.

  10. Périmaître

    C’est très troublant, notamment de la part de quelqu’un qui prétend que « ce sont les objections qui nous font avancer ».

  11. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    n’ayant aucune envie d’offrir un espace de parole à des partisans du front national, surtout quand c’est exprimé dans un style qui n’a plus rien à voir avec le débat démocratique, je bloquerai systématiquement certains messages qui dégraderaient le niveau de ce blog. J’ai été toujours ouvert aux opinions exprimées en termes rationnels, sans injures ni vociférations et je continuerai à l’être. Mais accueillir toute la misère de la pensée d’extrême-droite, non merci!

  12. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Je connais depuis bien longtemps Philippe Nemo qui propage les mêmes idées ultra-libérales sur l’école. Et un commentaire qui commence par « sans être un fan du FN » classe son interlocuteur.

  13. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Arrêtez de faire semblant: Brighelli n’est pas un journaliste du « POINT », je ne boycotte pas ce journal (même si je ne le porte pas dans mon coeur), mais par contre, se commettre de façon complaisante avec ce triste sire qui est d’accord à 80% avec le FN n’est pas digne du SNES Marseille!

  14. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    je vois, vous êtes favorable à ces idées nauséabondes (encore aujourd’hui, les propos scandaleux de Marion Le Pen sur les musulmans et le déremboursement de l’IVG), grand bien vous fasse ou grand mal vous fasse, nous n’avons rien en commun…

  15. Beauquier

    Bonjour monsieur,
    je suis un peu étonné du boycott que vous préconisez de l’hebdomadaire, le Point, qui, certes n’est pas de gauche.
    La question n’est pas d’accepter de répondre à JP Brighelli qui de fait gère la rubrique Educ de cette publication, mais de savoir ce qu’on lui dit.
    Il se trouve qu’à Marseille secteur centre 43,4 % des élèves du second degré sont déjà dans l’enseignement privé ( bilan de l’académie d’Aix). Je ne vois rien dans les réforme à l’oeuvre, celle de Luc Chatel pour les lycées pour laquelle le MEN vient de sortir un mode d’évaluation qui est une pitrerie ( réponses induites par les questions…), celle des collèges qui s’inscrit essentiellement dans la même logique d’un renforcement de l’autonomie des établissements et du pouvoir managérial, qui puisse répondre au défi de la mixité sociale et du vivre ensemble d’une part et de la nécessaire élévation générale des qualifications de la population tout entière d’autre part.
    Il semble que le MEN ait oublié l’alinéa 13 du préambule de la Constitution, qui rend obligatoire un service public d’EN, mais le corollaire de ce devoir de l’Etat est nécessairement l’offre aux élèves et aux familles de contenus et de conditions d’enseignement qui ne créent pas d’insurmontables inégalités.Je ne suis pas certain que le busing ou la multiplication des internats seraient, vu l’état de la société, des réponses appropriées. En revanche la réhabilitation, y compris financière, du statut de l’enseignant en France (cf. les comparaisons de l’OCDE), une formation intégrant le principe même de la liberté pédagogique ( alors que les dernières années ont vu croître le prescriptif) ne seraient sans doute pas « improductives », le dévouement à leur tâche des professeurs n’étant pas globalement remis en cause.

  16. Math

    Sans être une fan du FN, il me semble que l’on peut être un peu plus critique sur l’évolution de l’école depuis 1945. Cf la généalogie qu’en dresse Philippe Némo

    Une trop longue erreur
    Philippe Nemo
    Texte paru initialement dans Le Figaro du 16 septembre 2003

    Jean-Pierre Raffarin a installé hier la commission d’une quarantaine de personnalités qui pilotera le «débat national sur l’école» dont l’ambition est de déboucher sur une révision de la loi d’orientation de 1989, socle du système éducatif actuel. L’éducation va ainsi occuper le devant de la scène jusqu’en 2004, date à laquelle le gouvernement entend faire voter une nouvelle loi d’orientation «pour les quinze ans à venir», selon le ministre Luc Ferry. Nous publions ci-dessous deux contributions au débat.

    Il est urgent de comprendre que les crises successives de l’Éducation nationale ne sont pas des phénomènes ponctuels, mais sont le résultat d’une même erreur initiale dans la politique scolaire du pays commise il y a plus de quarante ans et jamais corrigée depuis. Après y avoir longtemps réfléchi[1], je pense pouvoir retracer ce qui s’est réellement passé pendant ce presque demi-siècle. La tragédie s’est nouée en trois actes.

    Acte 1. Au lendemain de la guerre, en 1947, les communistes Langevin et Wallon proposèrent de réaliser en France l’école unique, creuset de l’homme nouveau socialiste. Repoussé par deux fois à la Chambre sous la IVe République, ce projet fut mis en œuvre, paradoxalement, par De Gaulle au début de la Ve.

    On unifia le système scolaire, jusque-là divisé en trois grands secteurs plus ou moins indépendants, le primaire, le secondaire et le technique. On supprima les classes primaires des lycées, les classes secondaires du primaire (les «cours complémentaires») et, peu à peu, on homogénéisa les programmes de façon à supprimer les filières.

    Le « collège unique », faussement attribué à l’initiative de M. Haby, ne fut que l’étape finale de ce processus, qui était programmé dès 1958. L’Éducation nationale devint alors un monstrueux système bureaucratique, et ses syndicats montèrent en puissance à mesure qu’augmenta, dans un système administratif unifié, leur pouvoir de nuire. Dès cette date, l’Éducation ne fut plus nationale. Elle fut, de jure, cogérée par le ministère et les syndicats. De facto, elle fut gérée par les syndicats seuls, car les ministres passaient (et souvent sautaient), alors que les syndicats restaient. Je dis bien que l’Éducation « nationale » usurpe désormais ce qualificatif, car la nation, qui n’a d’autre organe d’expression que le suffrage universel, et d’autres représentants légitimes que le Parlement et le Gouvernement, n’eut plus jamais, de ce jour, son mot à dire dans la politique éducative du pays.

    Acte II. Pourtant, aussitôt mise en place, l’école unique se révéla produire l’inverse de l’effet recherché. Au lieu de résorber les inégalités scolaires, on s’aperçut qu’elle les exacerbait. On découvrit en effet, dès le début des années 1960 que, quand on place dans une même école et devant un même professeur les 20% d’élèves qui allaient auparavant au lycée et les 80% qui allaient à l’école communale et dans les cours complémentaires, c’étaient toujours les premiers nommés, c’est-à-dire les enfants des milieux « privilégiés », qui réussissaient. Le résultat réellement produit par un cours ne dépend pas en effet seulement du cours lui-même, mais aussi des structures mentales des élèves qui le reçoivent.

    Pour suivre l’enseignement secondaire classique, qui, même élémentaire, est déjà par nature scientifique, il faut, dès l’entrée en 6e à l’âge de 10 ans, avoir atteint ce que les psychologues de l’intelligence comme Jean Piaget appelle le stade de la pensée « abstraite » et « désintéressée ». Or ce stade n’est atteint à l’âge de l’entrée en 6e que par les enfants vivant dans un milieu familial où leur intelligence abstraite est activement stimulée, c’est-à-dire dans les milieux « bourgeois ».

    Dans ces conditions, l’école unique conduisait à une double catastrophe. Non seulement c’étaient encore les fils de polytechniciens qui devenaient polytechniciens, donc l’école unique ne changeait rien en pratique. Mais, ce qui était pire, ce privilège devenait légitime, puisque tous les enfants, désormais scolarisés dans une même école, étaient censés avoir eu les mêmes chances.

    Constatant cet échec, le gouvernement gaulliste aurait pu renoncer à l’école unique et revenir à l’école méritocratique de Jules Ferry, qui avançait plus lentement, mais plus sûrement, vers la « démocratisation » souhaitée par tous. Mais cette correction de trajectoire ne pouvait pas être acceptée par les syndicats qui, grâce à la tourmente de 1968, imposèrent leurs propres solutions. Celles-ci consistaient en une fuite en avant. Puisque l’« alignement vers le haut » du plan Langevin-Wallon ne fonctionnait pas, on procéderait à un « alignement par le bas ». En un mot, on primariserait le secondaire. Cela tombait bien: la majorité des professeurs du secondaire de l’époque étaient d’anciens instituteurs.

    C’est à partir de cette date que l’Éducation dite nationale commença à détruire purement et simplement l’enseignement secondaire français traditionnel. Rejetant une tradition éprouvée, on donna carte blanche aux «pédagogues». On décréta le caractère oppressif des savoirs. On refondit tous les programmes dans le sens du flou, de l’incohérence et de l’appauvrissement. On rendit impossible la structuration de l’esprit en cassant net, au nom de la spontanéité des « apprenants », le processus d’acquisition méthodique des savoirs.

    L’affaire se compliqua par le fait que les réformateurs, menés par la FEN et le SGEN, ne purent, malgré tous leurs efforts, imposer l’intégralité de leurs réformes. La logique de celles-ci aurait été de supprimer jusqu’à la notion même de programme, donc la structuration des collèges et lycées en classes annuelles successives, donc aussi toute hiérarchie entre catégories d’enseignants. Or le SNES communiste veillait aux intérêts corporatifs des professeurs agrégés et certifiés. Il combattit les « pédagos » autant qu’il le put. Il en résulta une situation bloquée, provoquant un lent pourrissement. Il n’y eut plus, bientôt, de véritable programme national.

    Acte III. Dans les décennies 1960 et 1970, l’école avait subrepticement changé de fonction sociale: elle était devenue peu à peu une simple garderie de la jeunesse. Et c’est parce qu’elle jouait passablement bien ce nouveau rôle qu’on l’a dédouana de ne plus jouer correctement son rôle d’éducation et d’instruction.

    Il y eut des raisons sociologiques profondes, tant structurelles et conjoncturelles, à cette transformation insensible de l’école. D’abord, le travail des femmes s’était généralisé; or les femmes ne peuvent quitter la maison si les enfants ne sont pas gardés à l’extérieur. Ensuite, à partir du début des années 1970, le chômage de masse s’était développé en Europe, et l’on avait réagi à cette pression exercée contre l’emploi en diminuant la durée du travail, soit celle du travail hebdomadaire, soit celle de la vie de travail, ce dernier facteur se décomposant à son tour en abaissement de l’âge de la retraite et en retardement de l’entrée sur le marché de l’emploi. C’est ainsi que la durée moyenne de scolarisation doubla, passant de neuf ans aux lendemains de la guerre à plus de dix-huit ans aujourd’hui. Pendant la même période, les dépenses scolaires décuplaient en francs constants. Ainsi les jeunes étaient-ils gardés entre quatre murs au lieu d’entrer sur le marché du travail et d’y faire baisser les salaires, ou, pire, d’envahir la rue.

    Inutile de dire que le niveau scolaire de la nation, dans le même temps, ne décupla ni ne doubla, à supposer qu’il ait augmenté un peu ou même n’ait pas régressé. Par conséquent, si l’on évalue l’output de l’institution scolaire en termes de niveau, on peut dire que la productivité marginale de chaque franc supplémentaire dépensé pour l’école, ou de chaque heure supplémentaire passée à l’école, a tendu vers zéro ou même est devenue négative. Pourquoi la société ne s’est-elle pas révoltée contre ce scandaleux gâchis? La réponse est claire: c’est que l’investissement public fut réellement productif si l’on prend pour critère non le niveau scolaire, mais la capacité à garder efficacement la jeunesse. L’argent dépensé a réellement servi à construire des écoles et à payer des gardiens.

    La preuve que la fonction sociale réelle de l’école est désormais celle d’une garderie est que c’est aux manquements de cette seule fonction que des « signaux sociaux » s’allument. On ne voit jamais les parents défiler dans la rue si le professeur de français fait une faute d’orthographe par ligne, ou si le professeur de mathématiques se perd dans ses équations (ce qui est courant aujourd’hui). En revanche si, un seul matin, un gardien, absent, pour quelque raison que ce soit, manque devant une classe, ou si les professeurs sont en grève, ou si l’on menace de fermer une classe dans une agglomération qui se dépeuple, tous événements qui empêchent les parents d’aller travailler en paix, c’est alors que la société réagit brutalement et que l’institution scolaire est sommée de se justifier. A midi, les parents occupent l’école. Le recteur doit s’expliquer l’après-midi devant la télévision régionale, et le ministre au journal de 20h.

    On a là l’explication, navrante mais objectivement vraie, du fait stupéfiant que les grands acteurs sociaux n’aient rien fait pour corriger la dérive mortelle de notre système éducatif depuis que son échec est devenu patent. Les associations de parents d’élèves n’ont eu en vue, par définition, que la fonction de garderie. Les syndicats d’enseignants n’ont eu en vue que l’augmentation continue des postes rendue possible par l’aubaine d’une inflation scolaire indéfinie (et de toute façon, ils ne peuvent critiquer leur œuvre). Quant aux politiques, ils se sont platement alignés sur les préoccupations immédiates de la masse de leurs électeurs, en sacrifiant, comme c’est devenu habituel dans nos démocraties médiatiques, les intérêts à long terme du pays.

    Le problème est que la France, si elle en reste à la situation actuelle de son système éducatif, va subir la plus effroyable décadence de son histoire: la perte de son statut de grand pays scientifique et technologique. Et je ne vois pas très bien comment on peut espérer faire fonctionner une démocratie digne de ce nom, et en général toutes les institutions, organisations et entreprises d’un pays moderne, dans une société où progressent illettrisme, ignorance et obscurantisme.

    Je suis persuadé qu’il n’y a de solution au problème scolaire de notre pays que par la remise en cause radicale de l’option communisante du plan Langevin-Wallon prise et absurdement conservée depuis quarante ans. Il faut un pluralisme scolaire, tant à l’intérieur du système public que par le développement d’un nouveau secteur privé. Il faut qu’on puisse créer librement des écoles et des réseaux d’écoles, et qu’il y ait une émulation entre ceux-ci, seul processus qui sera de nature à créer une spirale vertueuse et à engendrer un vigoureux renouvellement. Quel homme politique aura le courage de faire un pas dans le sens de cette libération?

  17. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Justement, il ne s’agit pas de brandir fascisme et nazisme : c’est aussi ce que je dis dans ce billet. J’évoque Orban et les leaders populistes « ethnicistes » qui sont le modèle de MLP. Mais pour autant, on ne va pas dédouaner ces gens d’extrême-droite qui réhabilitent le régime de Vichy, comparent l’occupation de la France en 40 à la soi-disant « occupation musulmane », qui présentent des candidats « identitaires » qui s’expriment en vrais fascistes. IL y a quand même des ponts communs forts avec l’éternelle extrême-droite. La réduction « ad hitlerum » est médiocre, mais pour autant, on a le droit de tirer des leçons de l’Histoire. Mais que me reproche au juste mon interlocuteur: de mal combattre le FN ou …de le combattre?

  18. Loic

    Et en plus notre « belle âme » ne sait pas lire (peut-être un effet collatéral de la méthode globale?).

    « Scander comme on le fait depuis trente ans «F comme fasciste, N comme nazi» est totalement inefficace, selon les chercheurs Jean-Yves Camus et Nicolas Lebourg. »

  19. frida

    Toujours aussi subtiles vos analogies entre le FN et les nazis. Reductio ad hitlerum. Pauvre France!

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