Un vœu pour 2016 : moins de clichés, plus de pensée !

Ce sera sans doute un vœu pieux, mais comme il est d’usage en fin d’année de souhaiter une bonne année et une bonne santé, je crois que pour la santé intellectuelle de notre vie sociale et en particulier dans le domaine scolaire au sens large, il serait bon de beaucoup, beaucoup moins utiliser un certain nombre de vocables qui sont autant de manifestations d’un paresse d’esprit, d’un prêt-à –penser qui fait fi de la complexité, d’une facilité peu digne de ceux qui se prétendent analystes ou commentateurs. Certaines de ces expressions pourraient d’ailleurs avantageusement disparaitre du vocabulaire, d’autres être confinées à un usage plus limité, circonscrit et rigoureux. En voici un florilège, hélas non exhaustif…

VA déclin

Une des nombreuses « une » de news (mais Valeurs actuelles se surpasse souvent) sur le thème du « déclin »…

Aller dans le mur : une expression stéréotypée qui permet à de nombreux essayistes, commentateurs, éditorialistes de lancer de façon péremptoire tel ou tel anathème défaitiste (le pire est à venir, sauf si par miracle, on les écoutait). Le problème est que la métaphore est usée, trop souvent répétée et semble parfois prendre la place d’un raisonnement nuancé et complexe pour expliquer dangers et menaces bien réels qui pèsent par exemple sur la démocratie ou les liens sociaux en France.

Autiste : Et si on réservait ce mot pour décrire effectivement le handicap dont sont affectées un certain nombre de personnes. D’ailleurs ce que recouvre cette expression, le fait de ne pas « écouter » (variante « être sourd ») est extrêmement réducteur. Chacun peut penser que, parce qu’on ne l’écoute pas, lui, ou la catégorie dont il fait partie ou qu’il représente, c’est par ce que le « on » n’écoute rien. C’est parfois vrai, bien sûr. Mais quand le ministère de l’Education nationale lance la réforme du collège et se heurte à des résistances et oppositions, c’est qu’il y a surtout des divergences fortes, des conflits de légitimité, etc. mais sûrement pas un problème d’ « écoute » (faut-il toujours aller dans le sens de l’opinion publique, ou pire, d’une minorité bruyante ?) Ecouter, consulter, pour certains, cela veut surtout dire céder ou ne pas mettre en œuvre en attendant les fameuses « conditions enfin réunies » ou dans le cadre de moratoires destinées à se pérenniser…

Bisounours. Je m’étonne que même des bons esprits, des gens qui me sont proches utilisent, souvent en forme de dénégation (on n’est jamais dans le monde des Bisounours, mais on déclare plutôt ne pas y être), cette expression pour se défendre d’angélisme ou d’optimisme excessif. Mais le plus souvent, l’utilisation malheureuse de cette référence à un dessin animé (que je connais très peu) sert à justifier le cynisme de « celui à qui on ne la fait pas », le pessimisme érigé en doctrine, le regard ricanant de celui qui est toujours-déjà revenu de là où il n’est souvent jamais allé. Trouvons au moins d’autres métaphores (Disneyland, le monde de Martine, les chansons de Chantal Goya ?) mais surtout ne nous en servons pas pour cultiver l’esprit qui dit Non à tout , qui jette un regard noir sur le monde « plein de bruits et de fureur » mais qui est aussi parfois tellement mieux « qu’avant » !(ce « avant » que tous les intégristes veulent voir renaître, de Mossoul à Varsovie, en passant par Moscou…ou Béziers)

bobosBobo : L’un de ces mots qui provoque chez moi de plus en plus la nausée (« ad nauseam »). Comment cette expression forgée par des journalistes américains, puis français, voici une quinzaine d’années a-t-elle pu avoir un tel succès (ceux qui l’utilisent savent-ils tous qu’il s’agit des « bourgeois bohèmes » ? Elle recouvre en tout cas tant de réalités différentes qu’elle est vraiment une empêcheuse de pensée. La droite l’utilise abondamment (les mauvais « bobos » opposés aux bonnes « classes moyennes »), les populistes de tous poils aussi. Symbole également de la haine de soi puisqu’elle est utilisée pour évoquer un style de vie dans lequel on est souvent pleinement plongé, comme si on n’assumait pas un certain souci de l’écologie ou un art de vivre sensuel et hédoniste ou encore une manière d’éduquer les enfants de façon non autoritariste , etc. Et si on supprimait définitivement l’usage de ce mot pour entrer plus profondément dans la complexité des rapports sociaux aujourd’hui, de l’urbanisme, des modes de vie ? Et si on le réservait au langage enfantin pour évoquer les petits maux dont on peut souffrir ?

Colère : Le mot lui-même est anodin, bien sûr. Mais il est souvent accouplé aujourd’hui à un complément de nom du type « peuple », « français exclus », « délaissés », et sert d’excuse à un vote Front national (« je comprends la colère des français »). Là encore, au lieu d’analyser de façon fine des raisons de voter pour tel ou tel parti, des enjeux de telles ou telles manifestations, que la « colère » ne légitime pas lorsque les Bonnets rouge cassent les portiques « écotaxe » ou des jeunes incendient une école. L’expression opposée qui serait « mettre en avant la culture de l’excuse » ne vaut pas mieux car on renonce dans ce cas à expliquer et on confond les deux sens de comprendre (compréhensible, compréhensif)

Communautarisme : on utilise ce mot là encore dans un sens très vaste et on sait que l’extension d’un concept nuit à sa compréhension. Travailler en classe sur des contes africains lorsque un nombre important d’élèves sont d’origine africaine, introduire dans les programmes scolaires davantage de références aux cultures du monde, et en particulier en lien avec l’immigration, développer l’enseignement de l’arabe dans des collèges populaires de banlieue, tout cela peut être à un moment ou un autre qualifié de « communautarisme ». Sans parler des repas sans porc dans les cantines. Voir à ce sujet un bel entretien avec Mona Ouzouf.

Gratuit (par opposition à « utile ». Opposer le soi-disant « gratuit » à l’utile me parait particulièrement stérile. On connait les proclamations du genre « c’est beau, parce que ça ne sert à rien » qui n’ont guère de sens, car on pourrait objecter que la beauté justement « sert », peut « faire du bien », consoler des malheurs du monde, procurer du plaisir, etc. La confusion entre «l’utilité » et l’ « utilitarisme » est encore un obstacle à la compréhension. Dans la polémique sur les langues et cultures de l’Antiquité, on voit les mêmes contempteurs de toute réforme relativisant celles-ci user tour à tour d’arguments en fait contradictoires : le latin, le grec, c’est beau, parce que c’est gratuit, « ça ne sert à rien » et donc tant mieux, et à l’inverse : c’est très utile (pour comprendre l’actualité, pour mieux s’exprimer en français, et que sais-je encore ?) Je crois tout simplement qu’il y a des registres d’utilité différents. La gratuité s’oppose davantage au « monnayable », mais c’est un autre problème : comment faire pour résister à la montée des « eaux glacées du calcul égoïste », dont au passage, si je puis me permettre cette pique polémique, ne sont pas exempts les défenseurs purs des « Humanités » calculant leurs heures et le nombre de classes !

Les Humanités : précisément, ce mot « Humanités » a un parfum suranné pas forcément pertinent pour évoquer les différentes formes culturelles que les élèves ont à s’approprier. L’ancien socle commun avait mis à part un pilier (appelé bizarrement « compétence ») spécifique « culture humaniste » sans qu’on sache bien à quoi s’opposait cet adjectif (sans doute « scientifique et technique » qui formait le pilier 2). Or, l’humanisme réside aussi bien dans les découvertes de Darwin ou Pasteur que dans les chefs d’œuvre artistiques (qui dans les temps anciens ou dans d’autres civilisations d’ailleurs ne se définissent pas comme tels). Mais abusivement, le mot « Humanités » semble désigner aussi la culture antique : encore une fois, et tant pis si je déclenche encore des commentaires indignés, doit être remise à sa place, de même que « nos origines chrétiennes » etc. Cela n’empêche nullement mon émotion à voir représenté l’Antigone de Sophocle, à visiter le Colisée ou à pleurer de la destruction de Palmyre et à plaider pour l’étude en classe de textes issus de l’Evangile ou de travailler en EPI sur le latin du Moyen Age…

anti-socle

Le socle commun comme symbole « contre-révolutionnaire », il faut le faire!

Néo-libéralisme (ou ultra-libéralisme). On sait sans doute que le mot a des sens très différents sur le continent et outre-Atlantique, ou qu’il a évolué négativement dans notre culture en oubliant ses bons côtés (l’éloge de la liberté, de l’individu libre). Voir du libéralisme diabolisé partout est une dérive grave qui ne permet pas de penser par exemple les liens entre formation générale et formation professionnelle, ou entre place du pilotage national et autonomie des établissements. Je suis à fond pour la critique d’un certain libéralisme qui envahit toutes les sphères de la société (« la société de marché »), mais pas pour adhérer pour autant au culte de l’Etat, au refus de voir les insuffisances du service public (qu’il faut « réformer », eh oui, mais pas de façon bête et méchante, à la Thatcher, bien sûr ! il existe mille façons de réformer justement). Et dire que la réforme du collège, que l’on peut certes critiquer (insuffisante, inopérante, pourquoi pas ?) est un « triomphe du libéralisme » me parait une absurdité qui ne repose sur rien. Paresse de la pensée, là encore !

jargon

Thème favori des anti-pédagogues: moquer le « jargon » des « pédagogistes » . Voir un billet précédent à ce sujet

Pédagogiste : un suffixe magique qui suffit à disqualifier non seulement un courant de pensée qui depuis des dizaines d’années organise la réflexion sur les meilleures manières d’enseigner, c’est-à-dire de permettre les apprentissages mais encore (et c’est plus grave) de très nombreux praticiens qui essaient des dispositifs, utilisent des outils, innovent ou reprennent des innovations bien plus anciennes qu’on ne croit pour être plus efficaces. Deux idées me hérissent particulièrement :

  • Celle selon laquelle les querelles entre « républicains » et « pédagogistes » sont dérisoires, occultent les vrais problèmes, etc. (et de renvoyer dos à dos les antagonistes) alors que tout pédagogue se sent profondément républicain et justement n’a pas envie de cette opposition créée par ceux qui lancent des anathèmes. Ce ne sont tout de même pas les pédagogues qui injurient leurs « adversaires » en les comparant hier aux Khmers rouge, aujourd’hui aux Djihadistes destructeurs de musées. Certes, il peut y avoir aussi chez les pédagogues irrités par tel tweet indigne ou telle contre-vérité consternantela tentation de réagir de façon déplacée, mais on ne trouvera pas chez les grands noms de la pédagogie , les Meirieu, Develay, hier Astolfi, etc. les caricatures de personnes qui ne pensent pas comme eux, alors qu’elles peuplent hélas les écrits concernant l’école d’un Finkielkraut ou d’un Onfray ou Elisabeth Badinter.
  • Celle qui conduit à opposer un camp qui serait du côté des « savoirs », de la culture, et un autre qui serait tourné davantage vers l’élève, à la façon dont il apprend. Alors que les pédagogues s’intéressent nécessairement au processus « apprendre », mettent au centre le rapport entre les savoirs et les élèves, parce que justement, il ne peut y avoir sans cela de « transmission ». C’est parce qu’ils prennent au sérieux l’idée de savoirs à partager, de culture pour tous, etc. qu’ils ont recours à la pédagogie et qu’ils pensent que pour enseigner l’anglais à John, il faut à la fois connaitre l’anglais…et John !

Pensée unique/Politiquement correct

bienpensance

Autre terme à la mode: la bien-pensance, un peu équivalente du « politiquement correct »

La pensée unique, c’est toujours celle qu’on ne partage pas. Ce peut être à un certain moment la publication d’avis massifs dans les médias contre la réforme du collège, avant un rééquilibrage postérieur (mais sans doute les défenseurs de celle-ci ont-ils pu manquer au début d’une réactivité nécessaire, dans un monde où tout va très vite). Il peut y avoir présence outrancière de certains courants de pensée dans tel ou tel média, mais ceux qui sont justement extrêmement présents prétendent le contraire (le cas caricatural de l’auto-victimisation d’Onfray par exemple). Il n’y a pas en réalité de pensée unique, mais bien plus une domination bien trop grande de la pensée simpliste, prêt-à-porter, qui peut naviguer de l’extrême-droite à l’extrême-gauche et qui est symbolisée par ces experts, parfois autoproclamés qu’on voit défiler sur les plateaux à chaque événement dramatique ou ces éditorialistes qui sont bien souvent le malheur des journaux dès lors qu’ils parlent de sujets qu’ils ne connaissent guère (Barbier parlant du collège par exemple)

On peut dire un peu la même chose du « politiquement correct » qui au fond participe de la « théorie du complot » : on cacherait les vérités, on n’oserait pas parler de sujets qui fâchent, etc. Alors qu’il s’agit largement d’un mythe, qui ne repose pas bien souvent sur des études sérieuses (par exemple les temps d’expression dans les médias de différentes tendances). A travers cette expression, c’est surtout le grand n’importe quoi qui justifie de proférer tranquillement les plus grandes horreurs abrité derrière le « je sais que je ne suis pas politiquement correct »), d’autant que le « politique » ou « politiquement » est singulièrement absent quand il s’agit de verser dans le racisme, le rejet des Musulmans ou l’exaltation de la « race blanche ». Parlons de conformisme de la pensée à certains moments, d’euphémisation excessive (mais celle-ci peut avoir du bon lorsqu’on parle de malvoyants plutôt que d’aveugles), d’unilatéralisme lorsqu’on ne voit que le côté qui nous arrange.

 

Je clos là ma liste pour éviter les billets trop longs, il y a bien d’autres expressions que je voudrais voir moins employées en 2016.

Mais, cela,  je n’y crois pas trop.

 

2 Comments

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2 Responses to Un vœu pour 2016 : moins de clichés, plus de pensée !

  1. Jean-Michel Zakhartchouk

    on gardera cependant ses ouvrages historiques sur le XVIII siècle, comme EMILIE, EMILIE
    http://www.babelio.com/livres/Badinter-Emilie-Emilie–Lambition-feminine-au-XVIIIe-siec/37461

  2. BRAVO et bonne année.
    Fred Crapard.

    ps: Madame Badinter est une plaie vivante.

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