Enseigner au XXI siècle

Mieux qu’un brin de paille…

    Certes, en ce début 2016, les raisons d’être pessimiste, inquiet, voire angoissé par l’avenir : un temps trop doux pour être honnête quand le thermomètre dépasse le 0° au Pole Nord, un débat foireux sur la nationalité qui ne résout rien quand les menaces pas symboliques restent à un niveau très élevé, une incapacité du monde intellectuel de débattre sérieusement des questions scolaires (la réforme du collège mis au rang quasiment de destruction barbare de la culture), le pénible constat que d’après une étude du CEVIPOP, plus de la moitié de ceux qui sont censés nous protéger (et le font bien sûr, avec souvent courage et professionnalisme) ont voté pour le Front national (je parle de l’Armée et de la Police)… On peut multiplier tout ce qui irait à l’encontre des raisons d’espérer et se réfugier alors dans des postures telles que le cynisme ricanant qui juge de haut l’état de la société française, le néo-messianisme révolutionnaire enfermé dans un purisme sans prise sur le réel, ou encore le repli sur le privé ou les petites communautés qui à défaut de changer le monde, changent de monde.

verre-optimistpessimistPourtant, j’ai envie au contraire de mettre en avant les mille raisons de voir aussi ce qui remplit de moitié le fameux verre, j’ai envie de le faire en tant qu’enseignant, un métier qui doit être ouvert sur l’avenir et où on doit insuffler ces raisons d’avoir confiance en demain. J’ai souvent déclaré comme une demi-boutade que le pessimisme était une faute professionnelle quand on enseignait.

Qu’on me permette d’énumérer ici quelques éclats qui sont mieux brin de pailleque le « brin de paille » qui luit au fond de l’étable, selon Verlaine.

Je coordonne en ce moment un dossier des Cahiers pédagogiques qui parait en mars sur les enseignements pratiques interdisciplinaires. Les articles, en très peu de temps, sont arrivés, relatant des pratiques très diverses, témoignant surtout de formidables énergies, articulées avec des réflexions intelligentes, qui rendent dérisoires les accusations des adversaires pour qui les EPI seraient un fourre-tout, un « gloubi-boulga » informe, une pure récréation. Des équipes, moins bruyantes que les lanceurs d’anathèmes souvent méprisants qui sont davantage champions du dénigrement que du travail constructif avec leurs élèves, quand ils en ont, expérimentent, construisent des parcours en créant, en inventant, en utilisant les textes officiels comme des outils et non des carcans. Le jeu de rôles (« je suis un navigateur de l’époque des Grandes Découvertes »), la question saugrenue qui amène une séquence scientifique et technologique pour y répondre (« les radis piquent-ils ? »), l’analyse méticuleuse de l’image pour développer l’esprit critique, la mobilisation autour d’un axe central telle que l’alimentation ou ce qui accompagne la création d’un ligne Grande Vitesse, tout cela n’est au fond qu’un point de départ, qu’une entrée, qu’un moyen pour donner du sens aux apprentissages, faire coopérer les disciplines, chacune avec son apport propre, embarquer les élèves pour un voyage au long cours vers les Savoirs. Bref, ce contact avec tant de contributeurs souvent modestes, mais toujours motivés et rigoureux, m’a enthousiasmé et je pense qu’on aura là un bel outil pour tous ceux qui se lanceront dans les EPI autrement que « parce que c’est obligatoire »
savanturiersAutre raison de cultiver un optimisme modéré : toutes ces initiatives dont on parle trop peu et qui visent par exemple à rendre les sciences accessibles à tous et plus désirables, ce qui se fait autour de La main à la pâte, des Savanturiers ou en lien avec des laboratoires de recherches ou institutions scientifiques. Ou encore le travail entrepris par de nombreux enseignants en collège et lycée pour former à l’esprit critique : ateliers de lecture de l’actualité, où on démonte les théories du complot, travail de fond sur l’image, activités pour faire vivre la mémoire et opposer aux mauvais héros de sinistres actualités des figures qui suscitent l’admiration. Et ce partenariat qui existe avec de nombreuses institutions culturelles, l’écho de ces élèves très difficiles d’un établissement de « raccrochage » conquis par la visite de l’Opéra de Paris, la multiplication des spectacles de qualité qui se montent dans les établissements (et aujourd’hui, bien des spectacles lycéens valent bien, voire mieux que ceux de semi-professionnels pas toujours à la hauteur). Citons encore l’effort pour inclure des élèves « à besoins particuliers » dans les classes, qu’évoque le dernier numéro des 426Cahiers pédagogiques. Bien sûr, on voudrait mieux, on voudrait plus, et je repense à cette réflexion de François Dubet disant que quand les choses ont tendance à être mieux prises en considération, on devient plus exigeant et du coup, on a l’impression que cela moins bien. Lorsque les rues la nuit sont bien plus sûres qu’à une certaine époque, on ne supporte pas les agressions et lorsque la réussite scolaire de tous est un objectif déclaré qui fait plus ou moins consensus, l’échec d’un certain nombre devient inacceptable (alors qu’une réussite d’à peine 50% au certificat d’études ne choquait pas autrefois).

Et si en 2016, les médias consacraient au moins la moitié de leur temps d’antenne à ce qui marche bien dans les écoles ? Je me souviens toujours de la surprise d’une journaliste de France 2 venant me filmer pour le JT dans mon collège ZEP et très étonnée de voir les couloirs si calmes et une ambiance de travail à laquelle elle ne s’attendait pas. Une image bien différente de celle qui apparaissait dans l’émission Strip-tease où une équipe de reportage avait filmé, dans ce même collège, une scène donnant une image très négative d’une enseignante rendant un devoir dans le brouhaha et l’agitation, amplifiés par la manière de filmer. J’aurais aimé qu’au fond, on parvienne à faire un film double face sur cet établissement : en rose et en gris, à la manière du fameux Lettres de Sibérie de Chris Marker (même si là il s’agissait de commentaires différents sur les mêmes images)

de peretti

rencontre avec André de Peretti et Edgar Morin, en juin 2015 à l’excellente librairie « L’oeil écoute »

Le 7 mai prochain, un grand monsieur de la pédagogie et de l’Education au sens large, André de Peretti va fêter son centenaire. Toujours actif et lucide, je l’ai rencontré pour une interview il y a quelques mois et ai encore l’occasion d’échanger avec lui. Son optimisme est intact et il a publié récemment ce qui n’est peut-être pas son dernier ouvrage : La double hélice des civilisations. Voir aussi son dialogue avec Edgar Morin sur une vidéo lors d’une rencontre à Paris à laquelle j’avais assisté. Belle leçon d’optimisme donc.

Et autre figure, bien différente, je lis l’interview de Juliette Gréco dans Télérama du 6 janvier. A près de 90 ans, ne parait-elle pas bien plus jeune que nos professeurs de désespoir actuels, fussent-ils futurs académiciens ou abonnés aux débats médiatiques, lorsqu’elle nous dit qu’elle « garde une foi imputrescible dans l’humanité » que « la culture est aussi nécessaire que l’air que nous respirons » et que rencontrer dans la rue des femmes qui la remercient de ce qu’elle a été lui « donne la force pour continuer d’avancer. »

Voilà des personnalités qui devraient balayer le découragement que l’on peut avoir parce qu’ici, la pensée conservatrice a l’air de triompher, parce que là la violence règne trop souvent, ou que le degré zéro de la réflexion politique a été atteint. En se souvenant blog-33757-miremont-le-retour-vers-le-passe-140910115612-2641217408aussi de la belle phrase de Victor Hugo, que je crois avoir déjà citée sur ce blog : « Ceux –là même qui trouvent l’avenir impossible n’ont qu’à se retourner, et le passé leur semblera plus impossible encore. » (Victor Hugo, Testament à l’histoire, 1881)

Laissons –nous aller aux souhaits pour 2016 : que la nostalgie reste réservée aux souvenirs des paradis perdus des amours enfantines, et que les raisons d’espérer se transforment en raisons d’agir.

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Commentaires (6)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    où avez-vous lu qu’il fallait « ignorer les moyens ». J’ai simplement dit que la question ne pouvait être traitée en formation, car cela sort du champ de la formation et doit être traité ailleurs. Car si on commence par dire qu’avec les moyens tels qu’ils sont on ne peut rien faire, évidemment ça devient l’alibi du conservatisme. En revanche, indiquer en fin de formation la nécessité d’avoir des moyens pour pouvoir faire mieux , bien entendu.
    Ceci dit, on peut faire des EPI dans tous les cas, mais la stabilité des équipes est préférable. Reste la question de savoir pourquoi ces équipes sont instables, c’est une autre question.

  2. SCD

    Quid des équipes quand il y a souvent 1/4 de TZR + quelques contractuels … Pourtant pour SÉRIEUSEMENT mettre en place des EPI il faut de la STABILITÉ.
    Cette fameuse questions des moyens qu’il faudrait à tout prix ignorer .

  3. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Ces questions peuvent se poser, mais il ne s’agit pas pour moi de transformer un enseignant disciplinaire en un pluridisciplinaire, mais un enseignant disciplinaire qui sait travailler avec les autres disciplines, qui s’intéresse un peu aux autres disciplines. Ce ne sera alors pas du « moins ».
    Rendre attrayant l’obligatoire, certes, c’est un défi. Mais cet obligatoire est rempli de zones d’autonomie, à chacun de s’emparer de ces marges, et cela c’est attrayant. Reste que les formations ne sont pas majoritairement à la hauteur semble-t-il, parce qu’on a détruit dans les années 2000 la formation continue et qu’on le paie cher aujourd’hui

  4. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    j’ai corrigé, merci. Mes compétences en « casimirologie » sont trop limitées
    jmz

  5. Il Reve

    Ni optimisme. Ni pessimisme. Mais Réalisme et Rationalité. A la manière de Spinoza (ni rire, ni pleurer, mais comprendre).
    Des questions cependant. L’interdisciplinarité peut elle être mise en oeuvre conjointement avec l’accès au disciplinaire ? Un plus en pluridisciplinaire peut il compenser un moins disciplinaire ? Pourquoi l’apprentissage de la lecture et de l’écriture est il d’indépendant de toute discipline d’enseignement ? Quels contenu et temps de formation pour transformer un ensegnant disciplinaire en professeur pluridisciplinaire ?
    Comment rendre attrayant ce qui se présente comme obligatoire. 9u Autant de questions qui limitent et freinent la mise en place de la réforme.

  6. Denis

    Bonjour,
    Pour vous signaler une erreur « majeure » dans votre texte :
    on ne dit pas « gloubi-glouba » mais « gloubi-boulga » [Casimir, L’Île aux enfants].
    Et tant que j’y suis, 2 féminins se sont perdus à la fin de votre texte : « phrase … déjà cité+e » et « nostalgie reste réservé+e ».
    Quant au fond, j’y souscris.
    Merci.

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