Enseigner au XXI siècle

Former des enseignants, ça ne s’improvise pas !

On peut lire ça et là des critiques sur la manière dont sont organisées les formations autour de la réforme du collège. Si certaines sont de mauvaise foi et tendancieuses, il n’en reste pas moins que des témoignages, y compris de sympathisants de la réforme, vont dans le sens de ces critiques, même si la généralisation est abusive, même si d’autres témoignages sont beaucoup plus positifs. De même dans les jugements portés sur les formations en ESPE, s’il faut faire le tri entre le démolissage systématique qui ne repose que sur des anecdotes invérifiables et les critiques honnêtes et étayées, il est vrai qu’on en est loin du compte en matière de qualité et d’efficacité.

J’ai pour ma part une longue expérience de formateur d’enseignants, à la fois jadis dans le cadre de la MAFPEN de l’académie d’Amiens, puis dans l’équipe de formateurs dans le cadre de l’IUFM de cette même académie. Par ailleurs, j’ai animé à la demande, et continue à le faire, des stages divers, de réseau, d’établissement, de circonscriptions. Sans oublier, last but not the least, les formations dans le cadre du CRAP-Cahiers pédagogiques : ateliers d’universités d’été et de rencontres estivales. Je pense avoir acquis un peu d’expertise et un peu de professionnalisme en la matière, mais je

rencontres conf

Les rencontres du CRAP: des conférences , aussi…

 

 

rencontres jeu de roles

mais surtout des dispositifs mettant les participants en situation (ici, théâtralisation)

 

reste modeste et suis convaincu que former des enseignants est une tâche difficile, parfois ingrate, mais le plus souvent passionnante. J’ai accumulé un nombre très important de fiches-bilan à l’issue de formations. Celles qui dénotent l’insatisfaction, fussent-elles très minoritaires, sont toujours celles qui ont attiré le plus mon attention et m’ont conduit à d’éventuels réajustements. Pas forcément d’ailleurs, puisque à la fin du même stage, des critiques peuvent être contradictoires : pas assez de travail de groupes pour les uns, trop pour d’autres ; pas assez d’apports/trop de moments magistraux, etc. De grandes différences existent, bien sûr, entre des formations demandées, avec des participants volontaires et des formations plus ou moins imposées, avec un public hétérogène. J’ai connu à la fois des journées merveilleuses, euphoriques, avec une profonde empathie entre les participants, des productions fécondes et riches, des « merci » finaux qui faisaient chaud au cœur. J’ai connu aussi des moments très pénibles : le formateur perçu comme l’ennemi, envoyé spécial de « ceux d’en haut » qui vient nous faire la leçon et nous dire que ce qu’on fait n’est pas bien. J’ai vu un jour avec émotion les pleurs d’une enseignante disant « qu’elle n’y arriverait jamais » et mesurant l’écart qui selon elle existait entre sa pratique et ce qu’elle « devrait faire », et ses collègues la réconfortant avec tact. J’ai aussi été très touché par la rencontre avec une collègue charb formationrevue quelques années après me déclarant que ce stage lui avait « redonné le goût du métier ».

M’appuyant sur mon expérience donc, mais aussi sur celle d’amis et collègues, je voudrais énoncer ici quelques points qui me semblent essentiels si on veut que les formations atteignent leur but, ou leurs buts, tant il est vrai qu’elles peuvent en poursuivre plusieurs.

  • Former des enseignants, c’est autre chose que former des élèves. On peut être très bon dans sa classe et ne pas avoir pour autant les compétences, du moins spontanément, pour former des adultes. La question des correspondances entre les pratiques pédagogiques avec les élèves et celles avec les adultes est complexe. D’un côté, oui, on peut reprendre en formation et réciproquement des pratiques de classe (travaux de groupes avec rapporteurs, situations-problèmes, etc.), mais le risque est grand d’une transposition mécanique, qui peut conduire aux reproches « d’infantilisation »
  • En fait, selon le public, selon l’objectif de la formation, les formes et dispositifs doivent s’adapter. Du coup, on ne peut pas dire de façon simpliste que l’ « isomorphisme » doit régner de manière absolue. Certes, on ne peut pas former à une pédagogie active sans mettre les formés dans des situations où ils seront actifs, mais pour autant, une conférence sur les pédagogies actives n’est pas absurde si elle vient par exemple en réponse à des questions que se posent des enseignants ou pour lancer des projets, des groupes de travail. D’autant que le mot « actif » est ambigu, car ce qui compte, c’est bien l’activité intellectuelle et non l’activisme. Passer une heure à venir inscrire sur un tableau des mots-clé sur un sujet donné peut être une activité fastidieuse, (je l’ai vu pratiquée ainsi) bien moins productive qu’un exposé appuyé sur des exemples vivants, avec une consigne d’écoute pour les stagiaires. Lancer des « formés » dans une mise en situation artificielle, mal comprise, peut être désastreux. Je me souviens d’avoir un jour co-animé avec un collègue, membre d’un autre mouvement pédagogique que le CRAP, qui avait lancé le « jeu des allumettes » popularise par le film de Resnais Marienbad comme introduction à une pédagogie de situations-problèmes qui s’est avéré désastreux, et auquel j’assistai, un peu consterné.
  • Le formateur doit être un stratège. Il doit savoir naviguer entre tensions et exigences contradictoires. Comment par exemple doser l’indispensable déstabilisation avec le besoin des formés d’être rassurés ? Ne pas les conforter dans le « on le fait déjà » qui rendrait au fond inutile la formation et l’impression qu’on s’en prend à leurs pratiques, qui seraient mauvaises. Comment apparaitre comme un « pair » , un collègue (et c’est bien facilité quand on a en même temps des classes, qu’on est « dans la même galère »), mais aussi comme un « expert », qui en sait un peu plus, qui a un peu plus réfléchi (et à cet égard, il faut assumer sa position de formateur, ce que ne savent pas toujours faire des formateurs qui restent trop des « praticiens », ou qui ont peur de quitter la seule posture de praticiens) ? Comment être à la fois souple et ferme ? Souple, lorsqu’on est capable de changer un dispositif qui visiblement ne marche pas, lorsqu’on dispose de plans B et d’armes secrètes pour faire face à des situations difficiles. Ferme, lorsqu’on tient à un dispositif et qu’on ne se laisse pas impressionner par un ou deux « perturbateurs ». Un très mauvais souvenir, en tant que participant à un atelier lors d’un congrès de profs de français (AFEF). Deux animatrices proposaient d’élaborer en deux heures une petite émission de radio, avec idée de transposition ensuite avec des élèves. Or, à cause de deux ou trois participants, nous avons passé tout le temps à discuter, à ne pas nous mettre au travail, et à finalement avoir parlé. au lieu de faire. Déçu, j’en parlai aux animatrices à la sortie qui osèrent répondre que c’était aux participants qui voulaient vraiment réaliser cette émission de réagir ! Bien entendu que les formateurs sont là comme garants de l’accomplissement de ce qui a été prévu, même si on peut et doit admettre des réajustements. Ne pas se laisser entrainer dans un dialogue avec un petit nombre de participants en oubliant la majorité…
  • Le formateur doit certainement équilibrer les formes de seminaire_formation_enseignants_gennevilliers__04.05_5travail, sans porter au pinacle par exemple la « mise en situation » comme je l’ai dit plus haut. L’idéal est d’avoir vu les stagiaires avant pour s’adapter le mieux à ce public, mais cela n’étant pas possible dans bien des cas, le formateur doit pouvoir très vite sinon « sentir » son public, peut-être à travers des dispositifs de mise en route. Ensuite, il y a à construire un scénario qui peut aussi bouger, mais pas trop, qui est également en relation avec le thème et le degré d’information des participants. Retransmettre des acquis de la recherche peut être très a-attention formationfructueux, tout dépend comment c’est fait et à quel moment. Rien n’est à rejeter et ce n’est pas parce qu’on critique les powerpoints que ceux-ci sont néfastes (mais ils passent mieux lorsqu’on n’abuse pas de gadgets visuels, lorsqu’on les agrémente de dessins humoristiques ou de vidéos, lorsqu’ils ne sont pas trop longs.
  • Il y a des erreurs à ne pas commettre, des phrases à ne pas prononcer, comme : « vous connaissez tous…. » (rien de plus vexant pour celui qui ne connait pas) ou « désolé, on n’a pas eu le temps de… » (mais c’est le problème du formateur, il n’avait qu’à mieux gérer ce temps), des attitudes à éviter tel laisser penser que c’est facile de…(motiver les élèves, attirer leur attention, mener un projet, gérer l’hétérogénéité…). Et au contraire, il est indispensable d’anticiper sur les argumentations contraires plutôt que des laisser venir, de ne pas se laisser embarquer par des polémiques hors champ (sur les moyens par exemple). Mais parfois pourquoi pas faire appel aux valeurs et à la noble mission dont nous sommes chargés, en faisant la différence entre ce qui est toujours discutable (les méthodes pédagogiques, les contenus d’enseignement) et ce qui ne devrait pas l’être (la considération positive à priori des élèves et le refus du mépris ou de la fatalité de l’échec) ? Je n’hésite pas à dire, mais sous forme de boutade, ou de demi-boutade, que le pessimisme est quasiment une « faute professionnelle » quand on est enseignant !
  • cahiers formationL’humour est évidemment une arme bien utile et permet de contourner bien des obstacles. Surtout quand l’humour s’exerce sur soi-même ou sur ses croyances, comme le montrent ces dessins ci-joint extraits des Cahiers pédagogiques; à ne pas confondre avec l’ironie, à proscrire dans les rapports formateur/formés, même si parfois on est tenté d’y avoir recours
  • Reste un point fondamental. Toutes ces considérations stratégiques, tous ces choix continuels qui sont à opérer, sans solution magique, toute cette adaptation nécessaire au public, aux circonstances, à la commande, etc. , tout cela demande une préparation en amont et surtout un travail collectif. Là où les formations fonctionnent plutôt bien, c’est lorsqu’il y a un travail d’équipe en amont. J’ai eu la chance d’appartenir à une telle équipe de formateurs, détruite à la fin de par la volonté d’une IPR voulant sans doute tout contrôler à sa guise… Dans cette équipe, nous élaborions ensemble des outils et lorsque nous nous réunissions, 4 ou 5 fois par an durant une journée, nous analysions des tentatives des uns et des autres, nous travaillions un sujet de manière approfondie, parfois avec l’aide de chercheurs (sur la métacognition, sur le constructivisme, sur la différenciation). Un vrai travail de mutualisation, souvent exigeant, toujours convivial, la convivialité permettant l’exigence, les analyses critiques, parfois vigoureuses de telle manière de faire, la mise en doute Formateur de formateur Charbsystématique de toute certitude trop établie, qui finalement consolide les convictions d’ailleurs en les mettant à l’épreuve (éventuellement dans un jeu de rôles). C’est ce travail d’équipe qu’il faudrait reconstituer là où cela n’existe pas.

La plupart des idées que nous avions sur les manières de former durant des stages provenaient de lectures mais aussi de la participation à des stages de mouvements pédagogiques, universités d’été ou d’automne, et des vertus de la co-animation, autre facteur de réussite mais qui est devenu un luxe aujourd’hui. (car la meilleure façon pour un nouveau formateur de se former est d’être co-animateur avec quelqu’un de plus expérimenté, bien sûr)

 

Resterait encore bien des points à développer, je renvoie aussi à la lecture d’un dossier numérique publié par les Cahiers pédagogiques où j’ai exposé quelques-uns des outils que j’ai utilisés.
La formation des enseignants (dont nous avons surtout abordé le versant « continue »), est un domaine complexe disions-nous au début. Ici comme ailleurs, le « yaquaisme » ne nous aide pas beaucoup…

 

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Commentaires (51)

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