Enseigner au XXI siècle

Lire Umberto Eco fait toujours du bien!

La disparition du grand intellectuel italien m’attriste. J’étais un de ses fervents lecteurs et c’est l’un des rares contemporains dont j’ai lu toute l’œuvre romanesque, avec délectation. Même si j’ai été déçu par ce qui sera donc son dernier récit Année zéro, pas à la hauteur des précédents, malgré l’intérêt du sujet.

Je l’ai découvert, étudiant, découvrant toute la richesse de la sémiologie, alors qu’il n’était connu que dans le petit cercle des passionnés de Barthes, Greimas ou Jakobson. Puis est arrivé le coup de tonnerre du Nom de la rose, ce roman brillant, savoureux, fête de l’intelligence et de l’humour au beau milieu du schéma traditionnel des meurtres en série dans un lieu clos. J’ai été d’abord mis en appétit par une émission de Pivot où on découvrait ce monsieur barbu (ah, j’ai regretté un jour que la barbe ait fait place à la moustache !) à l’accent délicieux et à la culture immense (dont il usait à bon escient). Le film tout-à-fait honorable de Annaud a suivi nom de la rose2quelques années plus tard, qui a fait encore plus connaitre l’œuvre au grand public. Mais on ne doit pas oublier la délicieuse Apostille au Nom de la Rose qui est une sorte de mise en pratique de l’ouvrage théorique Les limites de l’interprétation qui trace une frontière entre l’interprétation raisonnable et le délire interprétatif, commun aux théories du complot d’ailleurs, nous y reviendrons plus loin.

Je voudrais ici, pour me conformer aux objectifs de ce blog, souligner quelques points concernant ce que Umberto Eco peut apporter à la réflexion pédagogique et à nos missions d’enseignant du XXI°siècle.

J’ai très souvent cité les mots d’une conférence faite au centre Pompidou où Eco montre l’importance de la compétence à s’y retrouver dans l’hyper-abondante documentation qu’on peut trouver sur internet à propos d’un sujet donné. La vérification des sources, la méthodologie pour trier l’information, voilà bien là une compétence majeure de notre temps, qui fait la différence et crée une fracture entre ceux qui savent faire et les autres. On est bien là dans un des « fondamentaux » au moins aussi importants que connaitre l’orthographe et l’appliquer ou maîtriser les opérations arithmétiques. Je le cite :

« J’ai fait récemment une recherche sur le Saint-Graal : j’ai trouvé trente sites. Comme je suis assez informé sur le sujet, je n’ai pas eu de mal à voir qu’il y en avait un de caractère philologiquement correct, deux correctement encyclopédiques et que tous les autres étaient le fait de fous occultistes délirants. Je suis pour ainsi dire un expert sur le sujet : mais le pauvre malheureux qui aborde pour la première fois le thème du Graal, comment fait-il pour filtrer ? Il peut tomber à la merci du premier charlatan venu qui a fait un site. »

(la référence n’est plus en ligne sur le site de la BPI du Centre Pompidou)

cimetière

le cimetière juif de Prague

On le voit bien, cette question a à voir avec la théorie du complot. Umberto Eco, aussi bien dans son œuvre théorique que romanesque nous aide à penser en quoi elle consiste. Dans une vidéo reprenant un Apostrophes, il désigne une table devant lui et fait la différence entre l’intention banale qu’a eue le producteur de l’émission en plaçant cette table-là , avec sa forme et son matériau, à cet endroit et le délire qui consisterait à trouver des intentions cachées et participerait d’un complot d’adorateurs du saint Graal ou que sais-je encore. Mais on trouve des applications délicieuses dans plusieurs romans, et notamment Le Pendule de Foucault qui développe le thème du « complot des Templiers » à travers l’Histoire jusqu’au lieu mythique du Conservatoire des arts et métiers et Le cimetière de Prague, roman sous-estimé et que j’ai adoré, basé notamment sur la circulation du Protocole des Sages de Sion, ce livre qui, hélas, continue à circuler dans certains pays du Moyen Orient et qui est bien sûr un faux. Umberto Eco a d’ailleurs été confronté pour ce dernier livre à un autre délire malfaisant : certains l’ont accusé d’antisémitisme(!) parce qu’il laissait s’exprimer longuement des antisémites dont pourtant on voit très bien la paranoïa qui les domine. On pourrait tout à fait reprendre des passages pour un travail sur cette « éducation aux médias et à l’information » (EMI) qui désormais fait pleinement partie des programmes scolaires.

Troisième thématique qui m’intéresse : celle des ponts établis entre différentes formes culturelles. Là encore, on peut trouver des idées et du matériau pour des pratiques de « passeur culturel » à travers deux livres : l’un théorique, De Superman au surhomme, l’autre le singulier roman (mais lequel ne l’est pas chez Eco ?) La loanamystérieuse flamme de la reine Loana, où Eco évoque les comics américains qui ont émerveillé l’enfance du narrateur, victime de troubles de la mémoire. Notons d’ailleurs que ce dernier roman contient aussi de belles pages sur le fonctionnement de la mémoire et constitue aussi un pont vers les recherches en matière de neurosciences. J’avais d’ailleurs cité un extrait dans un dossier des Cahiers pédagogiques sur la mémoire. Mais revenons aux ponts qu’établit Umberto Eco entre la culture populaire et la culture classique. Ils sont nombreux et s’intègrent à sa conception d’œuvre ouverte, donc sans frontières rigides. La mode, les feuilletons télévisés, le sport, autant de domaines qui ont été analysés dans des chroniques de divers journaux et rassemblés souvent dans des ouvrages hétérogènes où coexiste la satire malicieuse d’accès facile et la théorisation exigeante, se référant à Peirce ou Kant (voir le livre assez ardu mais au titre baroque Kant et l’ornithorinx)

Établir des rapprochements audacieux, s’intéresser de près à des aspects originaux d’une œuvre (je pense à ce petit livre où il essaie de reconstituer le supposé parcours des Mousquetaires dans Paris, ce dont je me suis inspiré avec mes élèves par exemple lors d’une visite de Notre-Dame en lien avec le roman de Victor Hugo), savoir mélanger, comme nous l’avons dit plus haut, le thriller classique (le livre empoisonné n’est sans doute pas une invention de l’auteur), la référence à Conan Doyle et le débat théologique de haut vol entre tendances différentes du catholicisme (ce qui a effrayé le comité de lecture du Seuil qui avait refusé le livre, comme le rappelle Hervé Hamon), autant de manières de concevoir la culture qui me plaisent bien et m’inspirent dans mon travail pédagogique. Sans oublier l’ouverture interdisciplinaire : l’Histoire si souvent présente, la linguistique, mais aussi la physique et la géographie (L’île du jour d’avant)

bibliothequeIl faudrait aussi considérer l’apport de l’œuvre critique de Eco pour l’analyse des textes littéraires qui peut être faite dans le cadre scolaire et encore plus universitaire. Je retiendrai d’abord la notion de « pacte de lecture » qui est une clé essentielle pour par exemple travailler en classe sur des genres comme le fantastique ou la science-fiction. Et les oppositions qu’il opère entre « ce que le texte dit », « ce que le texte ne dit pas, mais qui peut être dit légitimement » et « ce que le texte ne dit pas et qu’on n’a pas le droit de dire, car cela entre en contradiction avec ce que le texte dit » sont bien fécondes, y compris dans le travail de base sur l’apprentissage de la lecture (car finalement, on retrouve là les outils de Roland Goigoux et Sylvie Cèbe dans leur travail sur ce que veut dire « comprendre un texte »)

Enfin, ce grand érudit, connaisseur éminent des langues de l’Antiquité, concevait bien que l’anglais était devenu le latin du XXIe siècle et on n’a rarement vu chez lui cet insupportable refrain du « c’était mieux avant » qui contamine les meilleurs auteurs. Certes, il savait combattre les réelles dégradations culturelles qu’a notamment connues l’Italie de Berlusconi et a mené un combat jusqu’au bout contre la disparition des éditeurs indépendants (avec un certain succès d’ailleurs), il était lucide sur les évolutions néfastes que connait l’Europe (et d’ailleurs s’appuyant souvent sur le culte d’un passé mythique, nationaliste et autoritaire, tout le contraire de ce que prônait Eco, un vrai européen, et un vrai citoyen du monde). Mais il gardait cet optimisme qu’il exprimait notamment dans le livre d’entretiens avec JC Carrière : N’espérez pas vous débarrasser de vos livres. Citons un passage d’une interview à Télérama après la publication de cet ouvrage : « « Les n'espérezgens lisent, et probablement plus vite que leurs ancêtres. Ils passent d’un sujet à l’autre. Selon moi, Internet encourage la lecture de livres parce qu’il augmente la curiosité. Des statistiques ont démontré que ceux qui regardent beaucoup la télévision (mais raisonnablement), qui surfent beaucoup sur Internet (mais pas au point de passer leurs nuits sur des sites pornos), sont aussi ceux qui lisent le plus. » et aussi : « Pourquoi voudriez-vous que le livre disparaisse face au texte numérique ? Les gens aiment bien se faire peur aujourd’hui en imaginant des catastrophes radicales. Ils ont envie d’un peu de scandale ! »

Mille raisons donc de lire Eco, de lui rendre hommage et de tirer parti de son œuvre aux multiples facettes. Et si on en parlait au moins autant dans les médias mainstream que de Delpech ou même David Bowie ?

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