Enseigner au XXI siècle

Archive mensuelles: mai 2016

Provocations pyromanes. Madame Genevard et l’arabe.

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texte écrit en « langue communautaire »

On se demande toujours, à lire ou entendre certaines déclarations s’il faut faire l’hypothèse de la bêtise ou celle de la méchanceté, de l’incompétence ou de la démagogie politicienne. C’est le cas pour la récente sortie à l’Assemblée nationale de la députée Les Républicains Annie Genevard sur l’enseignement de l’arabe. La ministre lui a répondu avec justesse en dénonçant l’incroyable conception hiérarchique des langues de son interpellatrice. Ainsi l’allemand serait une langue de culture, tandis que l’arabe serait une langue « communautaire ».

Le ministère met fin progressivement aux enseignements des langues et cultures d’origine (ELCO)  financés par des consulats, vestiges d’une époque où l’on était davantage dans le « retour » des « immigrés », qui avaient certes donné lieu à des dérives (mais de là à accuser globalement ces enseignements d’être des vecteurs de diffusion salafiste, il y a une marge, et tout est d’ailleurs confondu, les consulats marocain ou turc n’étant pas des bastions salfistes quand même, les choses sont plus complexes que ne le pense notre défenseuse des « racines »). Par contre, essaie de redorer un peu le blason de l’enseignement de l’arabe, qui ne va pas très bien comme on pouvait le lire dans un excellent article du Monde de 2009 . Considérer comme le fait Annie Genevard qu’enseigner l’arabe au collège (ce qui se fait déjà mais de façon trop marginale) serait en quelque sorte un gaspillage de moyens alors qu’il faut se concentrer sur ce qui est « noble » : langues anciennes et allemand, est tout simplement scandaleux. Dans l’article que je viens de citer, même Copé disait pourtant « Il y a des emplois en lien avec le développement économique des pays arabes, nous devrions assurer à tout jeune la possibilité d’apprendre cette langue. » Comment peut-on ainsi d’une part nier le haut caractère culturel de cette langue, son enseignement permettant justement de mettre en avant cet aspect, contre la sous-culture islamiste, et d’autre part ignorer les besoins d’arabisants de la France (dans le domaine commercial, mais pas seulement) ? L’allemand, le latin, le grec, contre tout ce qui est « communautaire », où sont les frontières avec le Front national? (more…)

Les parents, la réforme du collège, et au-delà…

La FCPE se démarquerait de la réforme du collège, dit-on,  à la grande joie de certains oppositionnels qui ne sont pas très scrupuleux en matière de vérification des informations ou de diffusion de celles-ci.

prog_5Ainsi occulte-t-on :

  • le vote très net contre une motion demandant la suspension de la réforme, celle-ci n’obtenant qu’un gros tiers des voix
  • le fait que la motion qui est critique sur la mise en œuvre de la réforme a été assez habilement rédigée pour être acceptable par ceux qui voudraient davantage de moyens (qui ne le souhaiterait pas dans l’absolu ?) et du coup a été votée, mais seulement avec deux voix de majorité , sans compter les abstentions semble-t-il, mais surtout dans une ambiance de fin de congrès, à main levée, ce qui est fort discutable s’il s’agit d’autre chose que d’un souhait, que les congressistes d’ailleurs n’ont pu examiner de manière minutieuse. S’il s’agissait d’un changement de ligne, un vote par mandats et avec un minimum de débats sur un texte pouvant être lu par chacun, s’imposerait (et c’était le cas de la motion hostile rejetée deux jours avant !)

Donc, d’après les informations dont je dispose, je ne peux que m’élever contre l’idée que la FCPE remettrait en cause son soutien à la réforme du collège. Il n’est pas inconditionnel, pas plus que ne le sont les organisations « réformistes » qui l’appuient globalement. Mais l’approximation qui règne souvent dès qu’on parle de l’école règne souvent dans les rédactions et la rumeur prend le pas sur la complexité des choses. Certes, il y a de la division au sein de la FCPE, des manœuvres politiciennes et des dispositifs de vote qui ne sont pas forcément toujours pertinents, et tout cela ne donne pas une bonne image de la vie démocratique de cette grande fédération  historique, avec qui j’ai souvent travaillé et espère travailler encore longtemps.

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dessin de F. Tonucci

Lorsque j’ai participé à des discussions ici ou là sur la réforme du collège, j’ai vu des parents certes perplexes, inquiets parfois, mais aussi intéressés dès qu’on leur expliquait le sens de ce qui va se faire : plus d’accompagnement, une pédagogie plus vivante, des projets, de l’interdisciplinarité, et sûrement pas moins de savoirs ou moins d’exigence. J’ai remarqué que parfois les oppositions vives pouvaient venir de parents enseignants. J’ai toujours souhaité que les enseignants n’occupent pas de postes de responsabilités, dans la mesure du possible, dans les organisations de parents, car il y a une sorte de conflit d’intérêt peu heureux qui peut se manifester très négativement.

Mais allons au-delà de cet épisode ponctuel de congrès. SI on prend avec recul les choses, on peut faire plusieurs constats dans les évolutions des représentants de parents ces dernières années :

– il y a d’abord quand même une main mise bien moins grande des enseignants sur les organisations de parents, plus de lien ombilical comme jadis avec le premier syndicat enseignant, et c’est donc une excellente chose

– les fédérations de parents s’intéressent beaucoup plus à la pédagogie. Certes, le poids du cartable ou les questions de cantine, dont je ne nie pas l’importance, continuent d’occuper une place très grande, mais les problèmes de l’évaluation des élèves ou d’orientation sont traitées avec  souvent une réflexion de grande qualité. A noter d’ailleurs que la FCPE vient de se doter d’un conseil scientifique qui regroupe des experts très favorables pour la plupart aux pédagogies nouvelles. L’APEL, qui représente les parents de l’enseignement catholique, propose depuis plusieurs années un travail de fond sur des questions pédagogiques qui l’ont d’ailleurs amenée à soutenir globalement la réforme du collège. Leur prochain congrès a comme invités des personnalités comme Serge Boimare, Marie-Aleth Grard ou Pierre Léna qui ont signé pour la réforme du collège et sont engagés dans la promotion d’une pédagogie active et d’une école bienveillante et exigeante à la fois à laquelle nous sommes nombreux à aspirer. La PEEP, beaucoup plus réservée sur la réforme du collège, n’y est cependant pas hostile et n’hésite pas à faire réfléchir ses adhérents en congrès sur des sujets tels que la place du numérique, dans une perspective qui n’est nullement manichéenne. Il y a quelques années, pour un ouvrage de la collection que je pilotais au CRDP d’Amiens, sur l’autorité, j’avais interviewé les deux présidents des fédérations de parents du public, et finalement, il y avait beaucoup plus de convergences que de différences.

– les parents organisés refusent finalement de n’être que des potiches, et réclament une place dans le cadre de ce que la FCPE appelle la « co-éducation », ce qui s’oppose au partage des rôles défendu par une certaine droite française passéiste (l’instruction à l’école, l’éducation dans la famille). Il s’agit de convaincre les parents qu’ils ont un rôle à jouer, comme c’est le cas dans beaucoup de pays, même s’il n’est pas toujours simple de définir des frontières claires. Les deux dérives existent : trop d’interventionnisme tâtillon, qui ne fait pas confiance dans le professionnalisme enseignant, trop de timidité à intervenir lorsque les choses ne vont pas bien, timidité légitime lorsque l’établissement dresse des barrages à toute intervention qui oserait aller sur les plate-bandes du domaine pédagogique, alors qu’il est intéressant pour les enseignants d’expliquer ce qu’ils font : pas « se justifier », mais simplement « justifier »

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-reste toujours la très grande difficulté à impliquer dans les organisations des parents issus de milieux populaires et notamment venant de la « diversité ». Ou même à faire en sorte que ceux-ci soient présents dans les conseils de classe ou votent aux élections de représentants.  Mais fait-on tout ce qu’il faut pour cela ? La qualité de l’accueil dans l’établissement est essentielle. Je le vois en tant qu’élu au niveau des écoles de ma ville : là où on fait des efforts pour impliquer les parents, ça marche : invitations à venir assister à des séances de classe, rencontres conviviales lors de journées portes ouvertes, participation à des sorties (mais cela signifie autoriser le port du voile pour un certain nombre de mères !), appel à la participation pour confectionner des costumes, mais en lien avec un projet pédagogique expliqué aux familles…Si on n’y croit pas, les parents ne viendront pas et cela nous confortera dans notre préjugé selon le célèbre principe de la prophétie auto-réalisatrice.

 

-les parents, selon moi, doivent être informés de ce qui se fait à l’école, des apprentissages. Il est dramatique que parfois des enseignants soient démunis et déclarent, avant une réunion de présentation de début d’année du travail qu’ils vont mener avec leurs élèves : « mais qu’est-ce que je vais dire ? » (je parle de situations vécues authentiques…). iI y a un vrai défi pour nous professionnels de l’éducation : savoir expliquer simplement les grands objectifs de l’école, le socle commun, les nouveaux programmes, les évolutions nécessaires dans les manières d’évaluer, en resituant cela d’ailleurs dans la perspective de ce qui peut être utile aux enfants dans la société du XXI° siècle. Les enquêtes montrent que lorsqu’ils parlent de l’école, la grande majorité des parents évoquent le futur métier qu’il faudrait préparer et non les apprentissages. Mais à qui la faute ? En partie à ceux qui ne travaillent pas assez la question. On doit par exemple être capable de donner de vrais conseils méthodologiques et non des exhortations inutiles (« il faut qu’il travaille », « il doit être plus attentif »), y compris sous forme de séances de conférences-débats. Chaque fois que j’ai répondu à un appel de la FCPE ou d’une association locale sur le sujet « qu’est-ce qu’apprendre à l’école ? » ou « comment réussir à l’école ? » , cela a été fructueux et intéressant, surtout si on partait d’exemples concrets et parlants et qu’on invitait ensuite au dialogue ouvert.

Sous le quinquennat précédent, les ministres ont surtout exprimé leur méfiance envers les organisations de parents et ont surtout prôné les contacts individuels. Or, ceux-ci ne sont pas contradictoires avec un aspect plus collectif. Les parents d’élèves organisés parviennent davantage, surtout s’il y a une impulsion de la direction, à dépasser l’intérêt individuel et à prendre en compte aussi les parents non organisés, de familles qui sont moins familières avec le monde scolaire et qui ont besoin de se faire entendre indirectement. Le délégué parent au conseil de classe n’est pas le représentant de « son » enfant, mais de tous. Dans la pratique, il y a des contradictions objectives qu’il est bon de reconnaitre pour les dépasser. Oui, certains peuvent souhaiter pour leur enfant une classe de bon niveau, mais doivent défendre les classes hétérogènes qui profitent toujours davantage aux plus fragiles.

arton10187-13c70Bref, voilà une question de fond, qui ne peut être réduite à des instrumentalisations diverses. Elle intéresse trop peu le monde enseignant : en témoigne le succès mitigé de publications sur les parents et l’école auprès d’enseignants (je l’ai vu au niveau édition et publication des Cahiers pédagogiques). Les choses bougent, et la refondation de l’école doit être une occasion d’aller plus loin dans la coopération, chacun à sa place, mais avec toute sa place !

 

 

A-t-on fait un bilan de la refondation les 2 et 3 mai?

J’ai assisté les 2 et 3 mai aux journées organisées par le Ministère pour en principe établir un bilan d’étape de la « refondation » de l’école, trois ans après le début de mise en œuvre de la Loi voulue par Vincent Peillon et largement approuvée par le Parlement.
A part le fait que j’ai du coup pénétré pour la première fois dans le mythique Palais Brongniart, dont la célèbre « corbeille » apparaissait sur les images télévisées de mon enfance « en direct de la Bourse de Paris », je voudrais livrer quelques impressions et réflexions disons « contrastées » après avoir assisté à une grande refondationpartie des conférences et ateliers qui étaient proposés aux centaines d’invités (j’y étais au titre de membre des Cahiers pédagogiques, composante du collectif des associations partenaires de l’école-CAPE).

Je dois dire qu’il est vraiment dommage que le Ministère n’ait pas fait davantage appel à des enseignants en poste pour témoigner, échanger avec d’autres intervenants, faire un peu plus entendre la voix des classes. (more…)

« Justice » et l’école

L’ouvrage de Michael J. Sandell « Justice » vient d’être traduit en français et publié par Albin Michel. On ne peut que saluer le talent de ce philosophe américain de l’université de Harvard, dont la renommée s’étend à la planète, qui parvient à nous présenter des théories majeures de la philosophie politique et morale , de Aristote à Rawls en passant par Kant, à partir d’anecdotes, de dilemmes et d’études de cas parfois savoureux ou inattendus. Cela va de la sandellpossibilité ou non pour un champion de golf handicapé à bénéficier d’un  fauteuil roulant pendant la compétition aux cas de conscience de celui qui a reconnu son frère comme étant le tueur recherché par la police, en passant par des cas plus connus comme celui du tramway fou. On se régale à lire ce livre où l’on n’apprend au fond que dans les dernières pages ce que prône l’auteur, lequel examine avec beaucoup d’objectivité et d’honnêteté les différentes théories de la justice et les défend avec rigueur avant d’en montrer les limites ou de présenter des objections.

Dans ce livre, on n’aborde que de manière incidente les questions d’éducation et de système scolaire. Mais elles peuvent tout à fait être introduites dans la réflexion et je profite de l’occasion pour réfléchir (à nouveau) sur cette fameuse école « plus juste » à laquelle avec tant d’autres pédagogues j’aspire. Que veut dire davantage de justice à l’école ?

  • Pour certains, une école (plus) juste serait celle qui permet le libre jeu de la compétition, meilleure façon d’en assurer son efficacité. Et aujourd’hui, les plus libéraux vont rejeter toute discrimination positive, injuste pour ceux qui réussissent et qu’on défavorise (Sandell cite ce genre de débats aux Etats-Unis qui ont parfois poussé loin  l’affirmative action). Le libre jeu du marché scolaire permettra à tous de tirer profit de l’école, selon au fond la théorie du « ruissellement » que j’ai déjà évoquée dans un billet ancien. Certains sont certes « moins doués », moins « vaillants », mais grâce à des solutions adaptées (apprentissage à un âge précoce, classes spéciales), ils trouveront une place réaliste au lieu de devenir des aigris et des déçus de la compétition. L’école n’a pas à compenser les inégalités (et d’ailleurs, c’est une illusion de penser qu’elle le peut) et il ne faut pas brider l’excellence, sans quoi tout le monde est perdant. Même si en France, on n’a guère de « libertariens » purs et durs à la manière de tri scolairecertains politiciens américains, les tendances actuelles de la droite vont bien dans ce sens. Même si cette droite-là n’est guère conséquente quand elle prône en même temps un extrême conservatisme pédagogique et un autoritarisme forcené. Les Némo, Brighelli, SOS éducation prétendent au fond que l’école de leurs rêves, super élitiste est aussi celle qui finalement est la plus favorable aux élèves les plus faibles, d’autant que ceux qui « veulent s’en sortir » doivent pouvoir le faire, comme soi-disant ils pouvaient le faire « autrefois ». Tant pis si toutes les études sociologiques et historiques démontrent le contraire (voir Pierre Merle, Agnès Van Zanten, etc)

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