Enseigner au XXI siècle

Provocations pyromanes. Madame Genevard et l’arabe.

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texte écrit en « langue communautaire »

On se demande toujours, à lire ou entendre certaines déclarations s’il faut faire l’hypothèse de la bêtise ou celle de la méchanceté, de l’incompétence ou de la démagogie politicienne. C’est le cas pour la récente sortie à l’Assemblée nationale de la députée Les Républicains Annie Genevard sur l’enseignement de l’arabe. La ministre lui a répondu avec justesse en dénonçant l’incroyable conception hiérarchique des langues de son interpellatrice. Ainsi l’allemand serait une langue de culture, tandis que l’arabe serait une langue « communautaire ».

Le ministère met fin progressivement aux enseignements des langues et cultures d’origine (ELCO)  financés par des consulats, vestiges d’une époque où l’on était davantage dans le « retour » des « immigrés », qui avaient certes donné lieu à des dérives (mais de là à accuser globalement ces enseignements d’être des vecteurs de diffusion salafiste, il y a une marge, et tout est d’ailleurs confondu, les consulats marocain ou turc n’étant pas des bastions salfistes quand même, les choses sont plus complexes que ne le pense notre défenseuse des « racines »). Par contre, essaie de redorer un peu le blason de l’enseignement de l’arabe, qui ne va pas très bien comme on pouvait le lire dans un excellent article du Monde de 2009 . Considérer comme le fait Annie Genevard qu’enseigner l’arabe au collège (ce qui se fait déjà mais de façon trop marginale) serait en quelque sorte un gaspillage de moyens alors qu’il faut se concentrer sur ce qui est « noble » : langues anciennes et allemand, est tout simplement scandaleux. Dans l’article que je viens de citer, même Copé disait pourtant « Il y a des emplois en lien avec le développement économique des pays arabes, nous devrions assurer à tout jeune la possibilité d’apprendre cette langue. » Comment peut-on ainsi d’une part nier le haut caractère culturel de cette langue, son enseignement permettant justement de mettre en avant cet aspect, contre la sous-culture islamiste, et d’autre part ignorer les besoins d’arabisants de la France (dans le domaine commercial, mais pas seulement) ? L’allemand, le latin, le grec, contre tout ce qui est « communautaire », où sont les frontières avec le Front national?

J’ai mis dans mon titre le mot « pyromane », car que fait madame Genevard sinon participer à une humiliation des jeunes « arabes »  en France qui donc parlent (éventuellement) une langue de second plan. Quelle meilleure aide apportée à la propagande islamiste précisément ! Ajoutons qu’il n’y a aucune raison pour que cette langue soit réservée aux jeunes d’origine arabe !

ibn khaloud

un philosophe qui écrivait dans une « langue communautaire »

Les programmes de collège prônent la diversité linguistique. Le domaine 1 du socle commun met en avant la nécessité pour les élèves d’user de plusieurs types de « langages », dont les langues vivantes. On peut contester le côté un peu fourre-tout de ce domaine 1 qui en fait comprend des domaines différents, mais on peut aussi comprendre ce qu’ont voulu les concepteurs du nouveau socle de faire apparaitre ensemble les différents « langages » à disposition des individus pour s’exprimer et pour penser (celui de la langue maternelle, des langues vivantes, des mathématiques, du corps). Mais dire que le ministère met au second plan le travail sur la langue française, notamment pour valoriser le communautarisme est un procès encore une fois qui relève ou de la sottise ou de l’attaque politicienne calculée, qui n’a aucun fondement rationnel.

Mais rappelons que cette dame a fait partie du conseil supérieur des programmes. A ma connaissance, et pour en avoir discuté avec des membres du CSP, elle n’a pas manifesté, pendant longtemps, de vraies divergences et beaucoup de textes, dont le socle, ont été adoptés par consensus. Et puis elle s’est mise peu à peu à dénigrer ce travail au moment de la réforme du collège, a fait son choix de « posture » et a démissionné avec une argumentation spécieuse de son poste. Depuis, elle est devenue une porte-parole pure et dure (surtout dure) de la Droite sur l’éducation, loin de la modération équilibrée de quelques-uns ou du livre de Alain Juppé. Mais cette sortie-là est particulièrement honteuse et absurde, j’avais vraiment envie de la dénoncer tant elle m’a révolté…

 

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Antoine Galland, un grand humaniste, qui fit connaitre les merveilleux contes de Shéhérazade, traduits à partir d’une « langue communautaire »…

En complément, quelques textes qui évoquent la grande culture arabe. Car au-delà de l’enseignement de la langue, il est temps aussi de donner une place plus importante à une étude de cette culture dans les programmes, meilleur moyen de lutter contre la piètre conception qu’ont les intégristes de tout poil de cette civilisation raffinée qui, malheureusement, a été quelque peu stoppée dans son élan par la montée du wahhabisme notamment. Les polémiques sur le rôle de l’islam dans les programmes d’Histoire montraient aussi la stupidité de ceux qui protestaient, alors même que plus d’histoire, plus de littérature, plus d’études artistiques ne peuvent qu’être des armes anti-fondamentalistes. Pour ma part, j’ai très souvent travaillé avec mes élèves sur les admirables Contes des mille et une nuits qui provoquent la colère des intégristes dans les pays arabes. Et des EPI par exemple sur la civilisation arabo-andalouse (sans idéaliser celle-ci à l’excès, sans pour autant laisse penser qu’elle était un idéal puisque juifs et chrétiens avaient quand même un statut inférieur) peuvent être des moyens précieux d’aller dans le sens des rapprochements culturels. Ajoutons seulement qu’on peut bien sûr surprendre les élèves en leur disant que les trois pays musulmans les plus importants en nombre d’habitants ne sont pas arabes, et qu’il y a des écrivains de langue arabe qui ne sont pas du tout croyants.

Citons donc, grâce à

https://fr.wikiquote.org/wiki/Arabes

 

des extraits qu’il faut savoir resituer, mais qui apportent un contre-point aux propos insultants de Annie Genevard

Jules Michelet

mahfouz

le grand écrivain égyptien,en « langue communautaire », Naguib Mahfouz

Tandis que l’Occident voyait de Dieu le doux reflet lunaire, l’Orient et l’Espagne arabe et juive le contemplaient en son fécond soleil, dans sa puissance créatrice qui verse ses dons à torrents. L’Espagne est le champ du combat. Où paraissent les chrétiens, paraît le désert; où sont les Arabes, l’eau et la vie jaillissent de toutes parts, les ruisseaux courent, la terre verdit, devient un jardin de fleurs. Et le champ de l’intelligence aussi fleurit. Barbares, que serions-nous sans eux? Faut-il dire cette chose honteuse que notre Chambre des comptes attendit au dix-septième siècle pour adopter les chiffres arabes sans lesquels on ne peut faire le plus simple calcul? Les Arabes ont fait au monde le plus riche présent dont aucun génie de peuple ait doué le genre humain. Si les Grecs lui ont donné le mécanisme logique, les Arabes lui ont donné la logique du nombre, l’arithmétique et l’algèbre, l’indispensable instrument des sciences. Et combien d’autres choses utiles! la distillation, les sirops, les onguents, les premiers instruments de chirurgie, l’idée de la lithotritie, etc […]. Certes, le peuple qui, aux huitième et neuvième siècles, donna les modèles admirables de l’architecture ogivale fut un peuple d’artistes. Le contraste apparaît frappant entre eux et leurs sauvages voisins du Nord, dans le poëme du Cid. La chevalerie alors est au Midi, la douceur, la délicatesse, la religion de la femme et la bonté pour les enfants. C’est ce qu’avouent les chrétiens mêmes.

Histoire de France au XVIe siècle,  éd. Chamerot, 1857, t. 7, Renaissance, p. 162
Voltaire 

Dans nos siècles de barbarie et d’ignorance, qui suivirent la décadence et le déchirement de l’empire romain, nous reçûmes presque tout des Arabes : astronomie, chimie, médecine, et surtout des remèdes plus doux et plus salutaires que ceux qui avaient été connus des Grecs et des Romains. L’algèbre est de l’invention de ces Arabes ; notre arithmétique même nous fut apportée par eux.

« Préface de l’Essai sur l’Histoire universelle » (1754)

 

Simone Weil (la philosophe)

Peut-on dire que nous avons apporté la culture aux Arabes, eux qui ont conservé pour nous les traditions grecques pendant le moyen âge ?

« Lettre à Jean Giraudoux » (1940), dans Écrits historiques et politiques

 

 

Commentaires (4)

  1. Pingback: Malgré les ombres, « le vivace, le bel aujourd’hui » !(1) | Enseigner au XXI siècle

  2. Poutine4ever

    Il faut aussi rappeler l’intérêt du décret Crémieux permettant aux Juifs d’Algérie d’échapper à leur « statut » de dhimmis.

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