Enseigner au XXI siècle

Rocard, le clic et le foot

Je vais me permettre un billet assez disparate, en forme de commentaire de trois aspects de l’actualité de ce week-end, en n’oubliant pas ma préoccupation principalement « scolaire » et éducative.

On a donc appris le décès de Michel Rocard, j’ai assisté à une partie du colloque « CLIC 2016 » et j’ai regardé, comme beaucoup de Français le match de l’Euro France-Islande. Quelques réflexions…

Il nous manquera…

J’ai presque toujours eu beaucoup d’admiration pour Michel Rocard, à l’exception d’une courte période de ma jeunesse, où, attiré par des sirènes extrême-gauchistes, je n’appréciais pas son « virage à droite » et étais dans l’opposition à sa ligne au sein du PSU, et plus encore je rejetais avec vigueur son ralliement au PS. Aujourd’hui, je regrette tant qu’il n’ait pas été président de la République, mais aurait-il pu être élu sans utiliser ce qu’il michel_rocard_dans_son_bureau_photo_2011_frmeaux__associsdétestait : la démagogie, les rodomontades et les discours enflammés sans lendemains qu’on connait bien au PS depuis Guy Mollet au moins?…

Sur le plan scolaire, je noterais son action mal connue d’impulsion à une belle réforme de l’enseignement agricole en tant que ministre de tutelle et son appui aux innovations (par exemple l’interdisciplinarité, la pédagogie de projet, la part des activités culturelles). Mais je n’oublie pas surtout qu’il a été le premier ministre de la loi d’orientation dite Jospin. Il avait à Matignon un certain Antoine Prost comme conseiller spécial et il a, par exemple, soutenu la création d’un fonds d’innovation qui permettait de finances des projets. Antoine Prost rappelait, dans la préface d’un ouvrage que j’ai piloté dans la collection Repères pour agir, les capacités d’écoute des lycéens du premier ministre d’alors.

« Accompagné du ministre de l’Education nationale, le Premier ministre de l’époque avait consacré une journée à s’informer, sur le terrain, des difficultés concrètes de l’enseignement (décembre 88). Le recteur et les autorités locales avaient inclus dans son programme une réunion avec les délégués élèves des classes de seconde de ce lycée. On pouvait s’attendre au pire : les tables d’une grande salle avaient été mises en rectangle, les élèves étaient assis tout autour, avec leurs professeurs principaux, et derrière eux se pressait une cohorte d’inspecteurs, d’autorités, de journalistes. Mais les consignes avaient sans doute été strictes et ce Premier ministre savait écouter, et surtout se taire plutôt que de combler les silences par des propos convenus. Aussi, passée la gène des premières minutes, les élèves s’exprimèrent-ils avec simplicité et conviction. J’admirai leur assurance et pensai en moi-même qu’un enseignement dont les élèves étaient capables de parler aussi bien dans un contexte aussi intimidant ne devait pas être tout à fait mauvais. Ce fut une heure passionnante. Ces élèves, dont beaucoup venaient de collèges ruraux, dirent très concrètement le choc qu’avait représenté pour eux l’accès au lycée. »

Et si Rocard avait été le ministre de l’éducation de Jospin (l’inversion des rôles) en 1997 , n’aurait-il pas su mieux gérer les moyens nouveaux qui étaient donnés pour transformer l’école, à la place de Allègre, si éloigné des compétences de médiation et de négociation que maitrisait Rocard et dont il a fait preuve si brillamment sur les accords de la Nouvelle-Calédonie ou en réformant la Poste, ou en évitant la censure à l’Assemblée malgré l’opposition communiste se mêlant à la droite ? Je nuancerai cependant ce propos, car en 1988-90, une occasion a été manquée d’aller plus loin, en profitant de la « revalo », pour réformer le second degré. Déjà le syndicat majoritaire était en première ligne pour s’opposer à ces réformes… Notons aussi qu’il avait bien avant $_35refusé le ministère de l’éducation nationale aux lendemains du départ de Savary et de la nomination de Fabius qui le lui avait proposé. Regret aussi… On a eu Chevènement et la soi-disant « fin de récréation ». Voir cet entretien sur cet épisode : ici.

On se souvient peut-être aussi des campagnes malveillantes contre  lui lorsqu’on prit un mot hors de son contexte : n’avait-il pas parlé de « gérer les flux d’enseignants » ? Alors qu’il avait une approche très humaniste du rôle des enseignants et bien sûr ouverte aux innovations. N’oublions pas non plus son soutien de chef de gouvernement  à la fameuse réforme de l’orthographe (tiens, ceux qui, hypocritement, versent des larmes de crocodile après son décès, ne le relèvent guère, quand ils sont parfois des fondamentalistes qui ne veulent pas qu’on touche une seule ligne de leur Sainte-Orthographe Française !)

Oui, une grande figure politique française vient de disparaitre, mais on lira avec profit ses derniers ouvrages qui nous aident à prendre du recul.

Un formidable rendez-vous…

Je n’ai pu aller qu’à une journée du CLIC 2016, grand rassemblement autour des « classes inversées » à l’université Diderot à Paris. Près de 800 inscrits, pour la majorité des enseignants engagés, de tous âges, venus parfois de loin, super motivés pour échanger, écouter des conférences, en savoir plus sur ces pratiques qui sont à la fois nouvelles et en même s’inscrivant dans une grande tradition d’invitation au travail des élèves , dans la coopération et la personnalisation. Beaucoup se réclament peu ou clic2016_round-icon6prou de Freinet et de « l’éducation nouvelle » (toujours nouvelle !)

On est loin de l’image colportée par des esprits souvent malveillants de geeks bornés qui voient le salut de l’école dans le recours systématisé au numérique. Les objections qui sont faites au principe de la classe inversée, ils se les font eux-mêmes pour la plupart. Le concept perd sans doute en précision ce qu’il gagne en capacité de stimulation. Ne s’agit-il pas au fond d’une entrée dans la pédagogie, comme il existe aussi l’entrée « neurosciences » ? Derrière le possible effet de mode, il y a l’énergie de pédagogues qui cherchent des alternatives à des séances de cours parfois vides de sens et d’efficacité, qui tentent de répondre aux nouveaux défis qu’entraine notamment le numérique (mais aussi d’autres rapports au savoir qui de fait règnent dans la société). En 1984, nous avions aux Cahiers pédagogiques, rédigé un livre collectif qui s’intitulait « Travailler, pourquoi pas en classe, » à partir du constat fait que l’élève était souvent plus amené à écouter le cours qu’à vraiment « travailler », le travail étant renvoyé à la maison, pour caricaturer un peu. La classe inversée, comme l’a dit Rayou qui interpellait les participants, permet de poser en tout cas la question du travail des élèves, qui est si essentielle.

Certains, sur twitter, sur les réseaux sociaux, ont réagi face aux appréciations enthousiastes des participants et sans vraiment savoir ce qui s’est dit, sans vraiment connaitre la richesse et la diversité des pratiques autour de la classe « inversée », ont condamné, ou fait semblant de croire qu’on opposait « ceux qui inversent » (les bons) et les profs ordinaires (les mauvais). Alors que j’ai plutôt perçu de la modestie, de la prudence et en aucun cas, du moins pour la majorité des collègues, la morgue prétentieuse de « celui qui sait » (ça, c’est plutôt l’apanage des anti-pédagogues qui jamais ne doutent de leurs propres compétences !)

Il faut continuer à réfléchir sur ce phénomène, décoder ce qui se cherche derrière cette entrée, encourager ces tentatives d’impliquer les élèves, de les responsabiliser, de mettre fin aux coupures entre le monde scolaire et le monde extrascolaire. Autour de la fabrication des capsules vidéo, du plan de travail en classe, des liens avec les parents, du travail d’équipe se jouent beaucoup de questions décisives !

Pourquoi une telle passion ?

Comme beaucoup de français, j’ai regardé le match de football de dimanche entre la France et l’Islande et probablement regarderai-je la demi-finale. Le phénomène football reste un singulier objet et il est heureux qu’il soit davantage analysé aujourd’hui par des sociologues ou autres intellectuels (Pascal Boniface, Stephane Beaud, etc.). Je me souviens naguère combien il était un peu des_enfants_jouant_au_football_a_luanda_angola_avant_louverture_de_la_coupe_dafrique_des_nations_dans_ce_pays_en_2010._c_joe_klamar_afphonteux dans certains milieux d’avouer se passionner pour un match de foot et de redevenir un peu nationaliste l’espace de 90 minutes, y compris dans des milieux très à gauche qui rejetaient le sport de compétition, l’argent-roi, etc.  Je me souviens aussi de cette université d’été du CRAP-Cahiers pédagogiques en juillet 98 où la décision fut prise d’annuler une soirée-débat pédagogique prévue au profit du visionnement de la finale France-Brésil, suivie dans une atmosphère fort ludique par une grande partie des participants (je me souviens avoir un peu expliqué certaines règles à une collègue néophyte !)

Certes, il est bien irritant d’entendre autant de conversations sur le foot, à la salle des profs par exemple (les mêmes fustigeant parfois le peu d’intérêt pour la culture des élèves). Certes, il est agaçant de voir des réunions désertées le soir de certains matchs. Certes, il est incroyable que les médias parlent autant de ce sport, jusqu’à en faire de grands titres pour des événements parfois mineurs.

Mais il faut aussi essayer de comprendre pourquoi cette activité, simple, plus ou moins spectaculaire (hélas, pas toujours, quoi de plus ennuyeux qu’une prolongation entre deux équipes qui attendent les tirs aux buts!), qui peut déchainer les passions (mais il y a un monde entre les sympathiques supporters irlandais sillonnant Paris en habits verts et les Hooligans, d’ailleurs plus intéressés parfois par la bière et la castagne que par le foot). Je n’ignore pas bien entendu tout le côté négatif du foot-business et je renvoie à l’excellent dossier de Alternatives économiques sur l’Euro 2016.

Je n’ai pas la compétence pour analyser tout cela, mais je voudrais simplement faire part de trois réflexions :

  • le foot a l’avantage de rassembler des personnes qui ont sur beaucoup de sujets peu d’intérêts communs, mis à part peut-être, quelques œuvres cinématographiques populaires qui attirent un public varié. Cela peut aussi rapprocher enseignants et élèves, j’ai pu le constater plusieurs fois. Et
    GARRINCHA

    un joueur mythique: Garrincha (coupe du monde 1962)

    aujourd’hui, la montée en puissance du football féminin « démachise » un peu le football

  • il y a un côté international qui côtoie le nationalisme. L’équipe de France est plus que jamais multiculturelle (black, un peu blanc et très peu beur, je ne sais pas bien pourquoi d’ailleurs). Et les joueurs se déplacent d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Le meilleur et le pire de la mondialisation ?
  • et surtout l’essentiel : savons-nous bien développer des passions alternatives ? comment concurrencer le football ? Comment créer le plaisir aussi dans les apprentissages, dans les activités artistiques en dehors de « fan zones » privilégiés ? On y arrive avec des projets, avec un peu de désir mis à fabriquer une exposition, à monter un spectacle, à créer un film vidéo.  Au fond, le foot peut être l’occasion d’une interpellation pour les activités scolaires , un défi à relever où il ne s’agira pas bien sûr de remplacer la passion sportive par autre chose, mais au moins de la remettre à une place plus modeste et à offrir d’autres occasions de plaisirs, d’émotions partagées, de vibrations…
Be Sociable, Share!

Commentaire (1)

  1. Pingback: Rocard, le clic et le foot | Enseigner au XXI s...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.