Enseigner au XXI siècle

Malgré les ombres, « le vivace, le bel aujourd’hui » !(1)

Bien sûr, quand on fait une petite excursion hors de France, en l’occurrence en Espagne, on est impressionné en repassant la frontière par la présence de soldats armés au péage de l’autoroute souhaitant la bienvenue en quelque sorte dans notre beau pays ultra sécurisé, alors qu’on a passé deux jours sans patrouille policière ou militaire (mais il y a de l’espoir, car le pays Basque a bien connu ça il n’y a pas si longtemps).

Bien sûr, le chômage reste désespérément fort, la croissance non moins désespérément plate, et on n’a pas tort d’ironiser sur le « ça va mieux ! »

Bien sûr, les idées d’extrême-droite sont bien « vivaces » justement, il suffit d’écouter des conversations, de lire la prose de Brighelli sur l’école dans Le Point (2), d’écouter le machiavélique Philippot (pardon pour le grand Florentin pour l’utilisation probablement abusive de l’adjectif tiré de son nom) oser se réclamer du Front populaire à la radio pour mieux vendre sa camelote xénophobe (pauvre Blum !)

Je sais tout ça.

Et pourtant, j’ai envie aussi, « en même temps » comme on dit souvent aujourd’hui, souligner quelques signes qui permettent de reprendre le vers d’Alceste dans le Misanthrope : « mon Dieu, des mœurs du temps, mettons-nous moins en peine ».

Ainsi au hasard de pérégrinations aoutiennes :

  • au joli musée d’Agen, une exposition de fabrications d’objets musée agenen tissus et vêtements inspirés de la collection orientale par des lycéens option techniques du spectacle témoigne de la collaboration de plus en plus fréquente qui s’établit entre institutions culturelles et école. D’ailleurs, dans ce même musée, on peut télécharger des commentaires de tableau réalisés par des collégiens de la même ville. Ce n’est qu’un exemple entre mille. En juillet, j’avais interviewé pour les Cahiers pédagogiques (à paraitre cet automne) Claire Gibault qui dirige le Paris Mozart orchestra qui se déplace dans les établissements franciliens pour faire apprécier des classiques en éducation prioritaire de façon extraordinaire…

 

  • on lit ici ou là des échanges autour de projets à venir, par exemple autour de futurs EPI ou de la manière d’aborder les « grandes questions » du nouveau programme de français en collège, et ceci en plein mois d’août sur certains sites ! On est quand même bien loin de l’assertion péremptoire : « la réforme, personne ne l’approuve » !

 

  • dans un autre domaine, je suis quand même fier d’être dans un pays qui a un service public radiophonique d’une telle qualité. On ne voit pas les kilomètres passer lorsqu’on écoute des émissions aussi haut de gamme mais abordables par un alipublic assez large sur France inter telles que « ça va pas la tête » (Schopenhauer à 9h, pas mal quand même !) ou le débat de 12h . Et entendre des universitaires parler simplement, utiliser des exemples pris dans le cinéma ou la chanson pour illustrer leurs propos, abandonner toute suffisance pour s’exprimer, ça fait du bien. En revanche, on peut être déçu par la place démesurée que continuent à avoir sur France culture des penseurs médiatiques tels que Régis Debray ou Michel Onfray qui n’ont plus rien à dire à force de vouloir parler de tout, loin de la vraie expertise qui, en général, se veut modeste et nuancée.

 

  • quand on parcourt « notre cher et vieux pays » comme disait de Gaulle (mais non, je ne suis pas devenu gaulliste, loin de là !), on est aussi frappé par la belle mise en valeur de notre patrimoine. Et je me souviens de mes années d’école primaire et de collège : presque jamais on ne nous faisait découvrir ce patrimoine, dont on ignorait bien souvent l’existence. A vrai dire, j’ignorais aussi qu’il avait existé une langue riche qui était l’occitan parlé dans la région de mes études, avec sa nuance gasconne. Je ne savais pas qu’une église pouvait être autre chose qu’un lieu de culte, du moins les églises concrètes patrimoineà quelques kilomètres de là. Et que, par exemple, une église pouvait être un formidable objet interdisciplinaire : historique, mais aussi vu sous l’angle de la géologie (quelles pierres ?), des mathématiques (quel agencement géométrique ?) et bien sûr pouvant être exploité en français. Sans remonter à la période pré-Mérimée ou même à celle dont l’émission « Chefs d’œuvre en péril » fustigeait à juste titre la négligence, ne peut-on dire que notre époque protège et valorise ses trésors bien mieux que dans le « bon vieux temps ». Il n’est pas si loin le temps où on envisageait de détruire une partie de l’abbaye de Moissac pour faire passer le train. Certes, des combats restent à mener et notre vigilance doit rester grande, pour qu’on n’ait jamais des projets fous comme celui de l’implantation d’un Mac Donald plaza du Duomo à Florence !

 

  • Et pour terminer par une autre mise à distance par rapport au pseudo « bel autrefois », j’ai lu deux beaux témoignages, très abattoirdifférents, sur la vraie vie d’ouvrier d’une part, de jeune fille de banlieue issue de l’immigration de l’autre, à savoir A l’abbatoir dans la si recommandable collection de Pierre Rosanvallon et de Fille de Daronne et fière de l’être. Dans ces fille de daronedeux ouvrages, les auteurs parlent de leurs années d’école. Stéphane Geffroy évoque l’année passée en CPPN (classe disait-on « pour les nuls ») où il  a des profs bienveillants qui le motivent. Lucide, il sait que « ces notes (très bonnes) étaient adaptées au niveau de la classe, qu’elles étaient faites pour nous encouragé, mais quand même j’ai été reboosté ». Puis vient le lycée technique où il est admis. Et là en français, il est perdu « on nous demandait de mettre des phrases au passé composé, à l’imparfait, au futur antérieur-je m’en souviens encore aujourd’hui, ces questions de temps me paniquaient  et me faisaient patauger », lui qui a plein de curiosité pour le savoir et qui bien des années plus tard va enfin apprendre à s’exprimer, en particulier à l’oral, grâce à des formations proposées par la CFDT dont il devient membre actif (formation pour parler en public, ne pas avoir peur, argumenter et contre-argumenter, etc.). Si les nouveaux programmes ou les nouvelles pratiques pédagogiques pouvaient faire évoluer les choses dans ce sens, regrettera-t-on vraiment « l’enseignement à l’ancienne qui a fait ses preuves » ?. Quant à Bouchera Azzouz, elle parle du contraste, au moment de l’école primaire, entre son goût pour la poésie et la lecture et « les pages d’exercices du bled[pas de majuscule dans le texte] » qui « l’avaient dégoutée de la grammaire et de l’orthographe ». Au passage, elle évoque aussi les cours d’arabe spécifiques (ELCO) où curieusement elle est inscrite d’office et qui sont catastrophiques. Rien à voir avec un vrai enseignement de l’arabe dans le cadre normal des cours, qui fait tant réagir nos politiciens droitiers  qui font mine de confondre justement ces cours à tendance communautariste dans bien des cas (mais il faudrait nuancer) et une légitime option qui devrait davantage être proposée permettant la connaissance d’une langue de brillante culture et d’opportunités professionnelles futures. A côté de tant de récits embellissant l’école d’antan, il est bon de lire de tels témoignages. Et je repense du coup à ces années d’école primaire ou de collège que j’ai connues où on réduisait la poésie trop souvent à du Maurice Carême, où on ignorait l’étude de romans intégraux ou on vous aurait plutôt dégoûté de Corneille ou Hugo (auteurs que je déguste aujourd’hui, mais pas du tout grâce à mes années d’école de base, mais plutôt malgré celles-ci). Je me souviens une des rares illuminations dans une grisaille d’exercices de grammaire, de dictées, d’études stéréotypées de textes de manière très psychologisante ou de rédactions hyper conventionnelles : la lecture à haute voix, en fin d’année, toute simple, et en entier du Vieil homme et la mer. ça me laissait entrevoir ce qu’auraient pu être les cours de français, au-delà de cette lecture , pourtant pas forcément très bien mise en voix, ce n’était pas du Pennac ! et qui n’avait pour fonction que de nous « occuper » en fin d’année. Heureusement que par ailleurs, ma famille m’encourageait à lire. Une petite anecdote qui m’a marqué, au passage : il se trouve que j’avais découvert, origine russe oblige, le premier chef d’œuvre de Soljenitsyne Une journée d’Ivan Denissovitch, en 1969, à une époque où très peu de monde le connaissait (paru dans une édition soviétique en français peu d’années auparavant). Je le citai dans une dissertation en première ou terminale, je ne sais plus. L’enseignant a lu comme exemple de « bonne copie » (ça se faisait pas mal) mon devoir et après avoir à moitié écorché le nom du futur prix Nobel, ajoutait curieusement « connais pas », sans du tout me demander qui ronsardétait cet auteur, comment je l’avais lu, etc. , semblant au fond être indifférent de son ignorance ; je l’ai compris comme un « mais où va-t-il chercher ça ? ». Attention, je ne prétends pas que tous ces témoignages, le mien comme celui des deux auteurs cités sont représentatifs de quoi que ce soit, mais qu’on me permette ainsi de contrebalancer tant d’évocations larmoyantes d’un passé idéal, d’être en rupture avec la nostalgie dégoulinante d’encre violette, de ne pas proclamer ma reconnaissance éternelle aux hussards noirs admirables, qui donnaient peut-être des coups de règle en fer sur les doigts (ça, j’ai un peu connu aussi, mais ou, de la part d’enseignants pourtant pas brutes épaisses, loin de là), mais « nous instruisaient si bien »… Bref, si du passé il ne faut évidemment pas faire table rase, déblayer un peu celle-ci ne fera pas de mal.

J’évoquerai probablement dans un futur billet quelques échos des rencontres d’été du CRAP qui ont lieu dans quelques jours (3) et où je retourne toujours avec grand plaisir, qui font le plein cette année et où je me ressource, avec la tranquillité de temps en temps, comme cette année, d’être un simple participant, ce qui est sain quand on est par ailleurs formateur. Un peu d’énergie pour affronter une année scolaire qui ne manquera pas d’être rude et riche en péripéties pas forcément joyeuses…

  • référence très détournée du premier vers du Cygne de Mallarmé…
  • Non, je ne mets pas de lien, c’est au-dessus de mes forces !
  • Il y aura des échos sur le site des Cahiers pédagogiques
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