Enseigner au XXI siècle

Macron et l’éducation : quel sens de la marche ?

Emmanuel Macron fait beaucoup parler de lui et parait être un candidat sérieux à l’élection présidentielle. Malgré la publication de son ouvrage Révolution, son programme reste encore flou et incomplet. Je ne m’intéressai ici bien entendu qu’à l’aspect éducation, en espérant que les éclaircissements à venir iront dans le bon sens… de la marche.

Comme la plupart des analystes de notre système éducatif, Emmanuel Macron ne peut que constater le caractère inégalitaire de notre système éducatif, malgré la massification réussie des dernières décennies. Cela n’est guère original, puisque fortement étayé et partagé. Mais on sait combien divergent les politiques quant aux causes de ce creusement des inégalités et donc aux remèdes et réponses à ce phénomène.

Macron dit se situer dans le camp du progressisme contre le « conservatisme ». Les solutions ne devraient donc pas venir d’un retour à un passé mythique ou mythifié. On aimerait l’entendre dire plus fermement. Ressortir l’idée d’interdiction de la méthode globale pour la lecture, comme on l’a entendu sur TF1 parait dans ce contexte assez étrange si cela laisse entendre que c’est dans l’application de cette méthode que réside beaucoup des difficultés de notre école et en tout cas de ceux qui ont peine à maitriser l’usage de la langue, méthode qui n’est pourtant guère en cours ? Comme si cette recherche d’un bouc émissaire, cette centration sur une « méthode » et non sur les pratiques réelles dans les classes, bien plus diverses qu’un pour ou contre le syllabique, comme l’a montré Roland Goigoux dans sa grande enquête sur la lecture, comme si cette façon simpliste d’aborder une question complexe pouvait être autre chose qu’un discours démagogique. Accordons le bénéfice du doute, le manque d’information du candidat sur un sujet qu’il connait sans doute mal, et allons plutôt voir du côté de l’assez maigre programme publié sur le site En marche ! qui contient des éléments tantôt intéressants, tantôt plutôt décevants ;

dessin citoyenLisons le paragraphe sur les finalités de l’école pour commencer.

« Le but de l’école ne devrait plus être « de classer, de trier » mais au contraire d’aider les élèves à « s’émanciper et innover ». Pour que la société du choix ne soit pas une fiction pour les enfants, l’école doit leur permettre de les « rendre libres dans le monde de demain, d’acquérir un socle de savoirs, d’apprendre des savoirs, puis de s’émanciper et d’être heureux, et d’avoir peut-être l’idée qui changera notre futur »

L’idée de choix, d’empowerment est présente et cela n’est pas pour me déplaire. Après tout, mettre en avant les mots d’émancipation et même de bonheur (idée neuve à l’école ?)  va dans la bonne direction. Resterait à préciser comment encourager des pratiques émancipatrices et là on ne voit pas grand-chose. Et à mieux cerner ce que pourrait être un enseignement « plus individualisé » (on aurait mieux aimé le terme « personnalisé » et on voit peu la dimension collective, l’entraide, le travail en équipe). Certes, nous sommes loin de la vision caporaliste, autoritaire et peu centrée sur les élèves de beaucoup d’autres candidats à la présidentielle. Il ne suffit pas de brandir l’autonomie et la fin de l’uniformité : que pense E.Macron de la réforme du collège qui va pourtant dans ce sens de la diversification des pratiques, du socle commun qui assure un substrat minimal permettant ensuite la prise en compte de différences sans créer une école à deux vitesses ? On ne peut prétendre tout réinventer et il faut savoir se situer par rapport à l’existant, par rapport à l’action d’un gouvernement dont le candidat faisait partie il y a encore peu de temps… Il ne suffit pas de proclamer un acte de foi dans l’innovation : « permettre aux acteurs de l’éducation de pouvoir « innover, à l’époque d’Internet et du téléphone portable » afin de mieux correspondre aux attentes d’un monde en mutation.» Au passage, si notre monde est bien celui d’internet et des nouvelles technologies, il est aussi celui des dangers du réchauffement climatique, et il serait important dès lors qu’on parle d’éducation qu’on aborde cette question complètement marginalisée : que peut l’école pour sensibiliser les jeunes aux enjeux gigantesques de cette question ?

Renforcer l’école primaire parait aussi un postulat commun à la plupart des candidats. Mais il faut prendre parti : s’agit-il de réduire celle-ci à un ensemble appauvri de soi-disant « fondamentaux » autour d’un mythique « lire, écrire, compter », loin de la véritable école de Jules Ferry (nous reviendrons plus loin sur l’Histoire) ? Ou de poursuivre ce qui a été entrepris et l’amplifier : les plus de maîtres que de classes, les programmes de cycles, l’accompagnement renforcé des plus fragiles. Macron parle (sans chiffrer le coût) des dédoublements, de la réduction des effectifs, mais on sait bien que ce sera inefficace sans une formation continue qui permette l’évolution des pratiques. Celle-ci sera-t-elle une priorité, qui devrait passer selon moi avant la réduction des effectifs, même si cet avis n’est pas toujours populaire ?

Macron veut conserver le collège unique, c’est un bon point à l’heure où celui-ci est remis en cause ouvertement (l’examen d’entrée, l’apprentissage précoce). Mais il faut qu’il soit effectif et escalier copienotamment qu’à l’intérieur des établissements n’existent pas des filières sous prétexte de classes d’excellence. Macron est-il bien hostile à un apprentissage dès 14 ans lorsque par ailleurs, il prête de grandes vertus à cet apprentissage ?  Compte-t-il conserver l’organisation en cycles avec notamment la charnière du cycle 3 qui devrait être un des acquis de la loi de refondation ? Et que pense-t-il des divers dispositifs soi-disant méritocratiques, en fait ségrégatifs que la réforme du collège a voulu supprimer, même si cela ne s’est pas toujours fait dans de bonnes conditions et avec une argumentation suffisamment solide ? Les questions qui fâchent sont souvent écartées : qu’en est-il des classes bilangues, du latin, des EPI ? Il est vrai que pour aussi importantes qu’elles soient, ces questions restent secondaires par rapport à l’organisation globale des enseignements, mais elle mobilise les esprits de façon démesurée et il faut bien donner un avis. Il est vrai qu’il est commode d’affirmer un peu n’importe quoi sur ces sujets : c’est ainsi qu’à droite on parle de dégager des moyens en supprimant des options rares en lycée, sans chiffrage précis et surtout sans qu’on mesure les conséquences (d’autant que ces options seront sans doute défendues bec et ongle par nombre de parents électeurs notamment à droite !)

Cayenne_Victor_Schoelcher_statue_by_Louis-Ernest_Barrias

statue de Victor Schloelcher en Martinique

Sur l’enseignement de l’Histoire, on a pu entendre le candidat s’exprimer de manière ambiguë à la télévision. Celui-ci  peut-il avoir pour objet de « faire aimer la France » ? Cette expression est dangereuse, car si amour il peut y avoir, ce serait par surcroît, d’ailleurs le verbe « aimer » ne se conjugue guère à l’impératif. Macron a évoqué cependant les parts d’ombre de notre histoire nationale, mais on aimerait retrouver sa profession de foi européenne lorsqu’il évoque la transmission de valeurs. Le meilleur moyen d’empêcher des jeunes de « haïr la France », n’est-ce pas d’enseigner une histoire ouverte, sans tabous et en suscitant davantage l’admiration pour ceux qui se sont battus pour les libertés plutôt que pour des conquérants ou des monarques absolus, alors même que certains glorifient le colonialisme et regardent avec envie les petits chinois apprenant par cœur la liste des dynasties impériales ? Le programme évoque la culture comme moyen de lutter contre la barbarie, certes, mais il faudrait préciser comment faire jouer aux enseignants le rôle de « passeurs culturels » et comment renforcer les partenariats entre monde de la culture et monde de l’école, ce qui implique notamment de maintenir l’idée du « parcours culturel » tout le long du cursus des élèves.

Enfin, la laïcité. J’apprécie la phrase : « L’école doit être exigeante sur l’application de la laïcité, « celle de 1905, pas celle qui exclut » et le refus d’une fausse laïcité dite « revancharde ». Mais n’est-ce pas le cas actuellement, du moins si on regarde les programmes de l’enseignement moral et civique, même si existe la tentation d’aller au-delà de la laïcité comme garante du respect des opinions de tous et d’en faire une « valeur républicaine » ? Les valeurs de la République, qui ne sont pas brandies par le candidat en tant que telles, devraient peut-être déclinées plus précisément : en particulier qu’en est-il de la « fraternité » qui renvoie à la coopération et à la solidarité qui ne s’accordent pas toujours avec l’esprit purement entrepreneurial qui pointe le plus souvent chez E.Macron (même si je suis loin de considérer l’esprit d’entreprendre comme une sorte d’arme de guerre de « l’ultra-libéralisme » diabolique et apocalyptique !)

Pour le moment, on en reste donc à des généralités, même si le discours parait davantage tourné vers l’avenir et prend en compte la finalité de l’école (faire apprendre pour que chacun devienne davantage maitre de son destin) plutôt qu’en faire un instrument de retour à l’ordre et à l’autorité et de sélection précoce. Attendons la suite, mais espérons surtout que sur certains points, on marche bien vers l’avant :

  • sur la formation et le service des enseignants, dans le cadre d’une professionnalisation et de rapports moins verticaux avec l’institution
  • 478 - Dessin de Charbsur les contenus d’enseignement et la poursuite de l’idée de curriculum, sur la nécessaire interdisciplinarité, sur l’encouragement à une pédagogie de projet
  • sur les modes d’évaluation si importants si on veut construire une école plus motivante et bienveillante parce qu’exigeante
  • sur l’organisation de l’autonomie des établissements : comment faire pour qu’elle soit aussi une démocratisation encourageant le travail d’équipe et la créativité et non un règne de petits chefs locaux sans pilotage central ?
  • sur la répartition des moyens : comment réellement favoriser la mixité sociale et scolaire, concrètement, au-delà des pétitions de principe.

En fait, on aimerait que E.Macron fasse le bilan de l’existant, des efforts déployés depuis 2013 qui vont dans la bonne direction, de ce qui reste à faire, en particulier dans le mode de pilotage des réformes. Sans quoi, on ne sait guère où on va et on reste dans le domaine des bonnes paroles et des promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.

Je suis tout prêt pour ma part à dialoguer avec des partisans de En marche ! autour de ces quelques idées et d’apporter si nécessaire ma modeste contribution. Et je continuerai dans les prochaines semaines à analyser les propositions de candidats à la présidentielle, comme je l’ai déjà fait pour les deux qui pour le moment sont favoris pour le second tour. Avec toujours le naïf espoir qu’on puisse parvenir en France à une certaine continuité des politiques éducatives, avec la part la plus restreinte possible pour la démagogie et la nostalgie mortifère pour le passé…

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Commentaires (2)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    désolé de n’avoir pas lu effectivement « révolution », mais le programme sur le site devrait être plus étayé. Par ailleurs, le plateau de la réunion sur l’éducation à Boulogne-Billancourt m’inquiète. Surtout l’invitation de ce mouvement « espérance banlieue » qui appartient à la droite catho manif pour tous et qui cherche à se placer, par une propagande effrenée, largement financé par divers patrons et par (de façon pas trop légale) le maire de Montfermeil. j’aimerais savoir d’ailleurs s’ils appliquent bien les programmes de l’éducation nationale (en biologie par ex). Maintenant, à nous d’être innovants et efficaces, pour éloigner des parents de milieu populaire tentés par ce genre d’officine (ordre, autorité, etc), c’est un défi pour les progressistes. mais pas besoin de les inviter à faire leur pub. Macron a eu un contact assez indécent il y a quelques mois avec le définitivement anti-républicain De Villiers, c’est aussi une tache dans son parcours qui peut éloigner de lui bien des progressistes s’il persistait dans cette ambiguité

  2. Hervé Joly

    Intéressant, mais dommage que vous n’ayez semble-t-il pas lu le livre Révolutions, qui comporte quelques éléments plus précis (même si l’ensemble reste flou) sur lesquels vous vous interrogez… bien décevants d’ailleurs, notamment sur la réforme du collège et le retour aux classes bilangues au nom de la défense de l’enseignement de l’allemand… ce qui montre malheureusement qu’EM n’a pas compris les enjeux de la réforme…

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