Enseigner au XXI siècle

Des souhaits, deux ans après

Faire des vœux, émettre des souhaits, doit-on échapper à cet exercice de style alors que va s’ouvrir bientôt l’année 2017, celle du centenaire des « dix jours qui ébranlèrent le monde », celle des élections dans les deux grands de l’Europe, celle des menaces bien sûr, entre résistible ascension d’un nouveau tsar, risques que fait courir un sinistre et cynique incompétent à la tête d’une puissance nucléaire, et des probables nouvelles attaques terroristes que le triomphe d’Assad ne fera que renforcer. ?

les-trois-souhaitsIl est peut-être plus intéressant pour moi de revenir sur des souhaits précédents, et avec un recul de deux ans, pour voir s’ils ont eu ou non un début de réalisation, concernant l’école avant tout.
Aussi je vais reprendre mon billet de début janvier 2015, quelques jours avant la tragédie de Charlie Hebdo. IL s’agissait bien sûr de vœux, chacun pourra dire s’ils étaient ou  pas « pieux », pas de prédictions ou prévisions. Au passage, il serait bon que la presse reprenne régulièrement toutes celles qui s’avèrent fausses et qui devraient inciter leurs auteurs à être moins péremptoire. On peut ne pas se contenter de citer Trump, Fillon  ou le Brexit car chacun peut prendre pour son grade (je me souviens d’un Alexandre Adler énonçant que la guerre en Irak n’aurait pas lieu, de spécialistes des États-Unis proclamant que « jamais un noir ne pourrait être élu président », et plus récemment d’un Mélenchon sûr que le gouvernement Valls serait censuré à l’Assemblée ou pour rester dans le domaine éducatif d’un Julien Dray assuré que de grandes manifestations de rue balaieraient la réforme du collège ou d’analystes annonçant le départ de la ministre ou en tout cas son recul sur cette même réforme du collège.

Revenons à nos souhaits de début 2015 et voyons ceux qui ont eu quelque chose  à voir avec ce qui s’est passé.

-1 Que la ministre aille jusqu’au bout sur le projet de répartition des moyens en fonction de la composition sociologique des établissements.

Mise en place très partielle et fragile

Jusqu’au bout, certainement pas, car seul un gouvernement puissant pourrait y parvenir. Les efforts actuels restent timides et limités. Mais comment faire pour aller plus loin, vu les résistances d’une grande partie de ceux qui s’imaginent être perdants si cela se produit.

2- Qu’on mette enfin en œuvre une nouvelle logique pour les programmes scolaires, en les transformant radicalement de directives pour enseigner à repères dans un curriculum pour apprendre.

Réalisé sur le papier, dans les pratiques, plus compliqué !

Dans l’ensemble, on y est parvenu grâce au second souffle donné au Conseil supérieur des Programmes par son président Michel Lussault. Programmes imparfaits, qui sont parfois la résultante de compromis boiteux (en Histoire notamment), encore trop inflationnistes, mais animés par un esprit nouveau, celui du curriculum, des cycles et surtout de la centration sur l’élève qui apprend et non l’enseignant qui enseigne.

3- Que le nouveau ‘parcours éducatif artistique et culturel’ ne soit pas un gadget, mais soit une ‘ardente obligation’ pour chaque enseignant

Des avancées, mais de là à parler de généralisation…

Pour « chaque », c’est ambitieux, mais il y a beaucoup d’initiatives qui vont dans le bon sens, comme on le verra prochainement dans un numéro des Cahiers pédagogiques sur ce sujet.

4- Que les ESPE remplissent davantage le cahier des charges que leur a fixé la loi d’orientation en formant vraiment au métier.

Pas vraiment réalisé

On est loin du compte, malheureusement. Les ESPE sont encore bien loin de former les enseignants à un métier dont la pédagogie est le cœur, en particulier pour le second degré.

5 Que, suite aux débats sur l’évaluation, on encourage au moins des alternatives à la notation traditionnelle et qu’on supprime les « moyennes générales ».

Des avancées.

Le nouveau livret scolaire remet en cause les moyennes, les notes ne sont plus une obligation (à vrai dire, elles ne l’étaient pas avant non plus, mais là on encourage les « classes sans notes ». L’évaluation classique est de plus en plus remise en causeMais les choix qui ont été fait ont aussi obéi à une logique de compromis.

 6- Que commence à prendre vie le cycle 3, pivot de la liaison école-collège!

Cela avance.

Même si les conseils école-collège sont loin de bien fonctionner, si les formations communes restent insuffisantes et le sens même du cycle est loin d’avoir été assimilé, le Cycle 3 prend peu à peu consistance. Bien entendu, la contradiction est forte entre cette idée de cycle et les barrages qu’on veut mettre à l’entrée en sixième à droite ou à l’extrême-droite.

génie

Le Génie de la Lampe, dont on aurait bien beroin…

 

7- Que les éternels contempteurs de la pédagogie prennent la peine de lire,  de lire vraiment, quelques écrits de leurs adversaires au lieu de, caricaturer ou plutôt déformer leurs propos.

Loin, très loin d’un début de début de réalisation de ce souhait totalement utopique.

Il suffit de lire tel ouvrage (celui de Barjon notamment), tel article, d’écouter tel polémiste pour se rendre compte à quel point ceux qui pourfendent à longueur de colonnes les « pédagogistes » sont spécialistes de la désinformation, du mensonge, de la déformation complète de la réalité ; et il y a peu d’espoir que ça évolue dans le bon sens, avec la campagne électorale qui se prépare !

8- Que les médias s’intéressent un peu plus, un tout petit plus, à ce qui marche dans les écoles et donnent la parole aux innovateurs au moins autant qu’aux conservateurs, que les grands journaux accordent aux ouvrages et revues de réflexion pédagogique au moins le dixième de ce qu’ils donnent comme place à la littérature par exemple.

Quelques avancées, mais on reste à armes inégales face aux mensonges…

Soyons justes : il y a ici ou là des articles intéressants sur des expériences pédagogiques, dans les mêmes journaux qui donnent par ailleurs la parole sans la moindre distance aux contempteurs de la pédagogie (décevant Joffrin dans sa réponse à Dubet sur le livre polémiquesde Barjon, contrastes dans Télérama entre des articles vantant des innovations pédagogiques et d’autres se moquant des EPI par exemple, sans le moindre droit de réponse de ceux qui les défendent…) Et on met sur le même plan des recherches sérieuses, des débats de fond et des libelles polémiques étayées sur rien. Que de sottises ont pu être dites sur l’enseignement des langues anciennes, considéré comme l’alpha et l’oméga de la civilisation, sans qu’on puisse vraiment discuter ce postulat…

Mais quelques bonnes surprises : des mini-reportages, y compris sur de grandes chaines comme TF1 ou BFM sur des expériences riches (classes sans notes, classes inversées, projets).
Reste qu’on préfère souvent ériger des « héros » de l’innovation, davantage cow boys solitaires (si j’ose dire lorsqu’il s’agit de femmes) dont bien sûr Céline Alvarez est le symbole. Parler du travail d’équipe est plus rare.

9Que mes collègues se plongent un peu dans des lectures pédagogiques et qu’on arrête d’opposer le ‘bon sens’ ou les ‘réalités du terrain’ à la recherche.

Encore trop rare !

L’illettrisme pédagogique est encore très vivace,  et combien d’enseignants reconnaissent, et parfois se vantent, de n’avoir jamais lu une revue pédagogique, un ouvrage de recherche…Trop souvent, on oppose ce « terrain qui ne ment pas » aux élucubrations de soi-disant pédagogistes qui n’ont pas vu de classe depuis longtemps. On sait que c’est faux et de nombreux innovateurs enseignent auprès de publics souvent en difficulté. Bien sûr, la confrontation des théories avec le réel est toujours rude, c’est une sorte de loi incontournable.  Mais combattre le « bon sens » devrait être un devoir pour tout intellectuel digne de ce nom. Et il convient de lire les textes, sans le prisme déformant de trop de médias (lire ce qu’a dit vraiment Bourdieu, ou Meirieu, sans piocher des phrases hors contexte, étudier dans leur complexité des analyses sur l’école qui montrent que décidemment, rien n’est simple). Le travers de glorifier le « terrain » à vrai dire est une tentation partagée, y compris chez des personnes qui me sont proches parfois. Reconnaitre la nuance, l’absence de vérité pédagogique absolue est parfois décevant par rapport à la satisfaction qu’on peut éprouver devant de grandes envolées lyriques. La Finlande par exemple n’est pas davantage le « paradis pédagogique » rêvé que l’école asiatique (en fait de quelques pays d’Asie) n’est le modèle à suivre (le par cœur, le respect des maîtres, et autres stéréotypes)

10- Que des partis se réclament de la gauche, et de la gauche radicale, arrêtent de soutenir les positions les plus réactionnaires et de dénigrer les innovations pédagogiques.

On en est toujours au même point.

Ce que mon ami Philippe Watrelot appelle le « gaucho-conservatisme » est encore bien vivace. On a vu récemment des alliances entre forces syndicales pourtant opposées sur bien des points mais vent debout contre l’interdisciplinarité par exemple. Des politiciens se disant à gauche de la gauche sont prêts à débattre  avec des représentants des « réac-publicains » (non pas que débattre soit négatif, maréacis tout dépend des conditions du débat et du public concerné, et pour défendre quelle thèse). On est vraiment surpris parfois par le conservatisme de ceux qui par ailleurs voudraient « tout secouer » : défense des disciplines telles qu’elles sont, des grades et des concours, refus d’évolutions et récemment contestation de l’idée de l’aggravation des inégalités scolaires, voir à ce sujet l’incroyable tribune de Mélenchon commentant Pisa)

 

11- Que certains penseurs de l’école, tous bords confondus, sociologues, philosophes, psychologues, pédagogues, cessent de ‘vouloir donner la leçon’ en disant le Bien et le Mal et de porter des jugements péremptoires sur les pratiques.

On en est toujours au même point.

Ce onzième souhait rejoint le 7 qu’il complète, avec aussi peu  de réalisation. Il y a ceux qui « savent » qu’ils s’appellent Julliard, Luc Ferry, Finkielkraut ou Pascal Bruckner et qui, sans connaitre vraiment les réalités profondes des pratiques, leur diversité, décrètent ce qu’il faudrait faire et surtout dénoncent, dénoncent… Ils prétendent qu’on n’enseigne plus Molière ou Hugo, que les activités interdisciplinaires sont nulles ou fantaisistes (le coup du menu végétarien de madame Bovary dont on ignore toujours les sources réelles), que règne le jargon dans les programmes (comme si « déterminant » était davantage « jargon » qu’article et comme si les excès de certaines formulations en EPS étaient la norme générale), que règne le laxisme généralisé, qu’on encourage à ne pas lire et à ne pas travailler ou à négliger l’orthographe (on cite toujours tel inspecteur qui aurait dit, qui aurait conseillé, qui aurait recommandé….). SI la ministre a eu tort d’utiliser l’expression pseudo-intellectuels, mal perçue, elle avait parfaitement légitimité à contester leur pseudo-expertise et finalement d’établir que, en l’occurrence, sur ce terrain de l’école, ils ne pensaient pas en intellectuels, mais en clients du café du commerce.

 

prof qui accepte12- Que les billets de blogs et tribunes sur l’école soient commentés de manière courtoise, posée et raisonnée, sans trolls, sans vociférations et ricanement cynique…et avec un minimum de correction de la langue. »

C’est loin d’être le cas, même si, sur ce blog, je ne me plains pas trop.

Dans l’ensemble, mis à part quand j’ai évoqué les langues anciennes, je n’ai pas eu droit à des attaques injurieuses, même si parfois on était à la limite et je n’ai censuré en deux ans que deux ou trois fois, quand il y avait propos injurieux. Le débat est possible, même rude, sans qu’on ait besoin d’être agressif et de « se lâcher ». Je déplore que certains justifient le relâchement du langage car « parler cru » (« viril ? ») serait à la mesure de la « colère » (du peuple, qu’on représente, bien sûr). Eh bien, je continue à croire à des valeurs finalement bien traditionnelles, de la courtoisie et de la civilité, cela n’empêche pas la conviction et la vigueur.

Bref, ces douze souhaits, je peux continuer à les émettre, avec sans doute ce treizième en plus : qu’on n’ait pas en 2017 un « grand retour en arrière », balayant tous les espoirs suscités par la refondation, et surtout démoralisant le corps enseignant devant le constat d’une impossibilité de la continuité des politiques éducatives.

Et puis, quand même, sacrifions au rituel : je souhaite à mes lecteurs une bonne année 2017, chacun entendant cela à sa manière…

 

 

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Commentaire (1)

  1. DELANOUE

    Je souhaite une belle année 2017 au blog et à son auteur. J’aime ce regard sur les souhaits précédents et mesure encore l’effort qu’il faudra faire pour les voir se réaliser.
    Le treizième souhait je le formule avec énormément d’ardeur.

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