Enseigner au XXI siècle

Enseigner le juridique?

Les affaires de justice sont sur le devant de la scène actuellement, mais beaucoup de français ont du mal à s’y retrouver entre les « enquêtes préliminaires » les « mises en examen », les « statut de témoin assisté » et autour des différences entre tribunal correctionnel, instruction par des juges, civil et pénal…Plus grave peut-être : a-t-on bien saisi le rôle de la Justice dans une démocratie (la notion de « réparatrice ») ou le sens de la séparation des « pouvoirs » (que ne fait-on dire à Montesquieu ?)

La question pourrait se poser pour l’école : ne faudrait-il pas davantage enseigner le « droit », donner plus d’éléments de connaissance sur le fonctionnement de la justice, quitte bien entendu à trouver les formes actives pour qu’il y ait véritablement appropriation par les élèves (mais pour moi, cela fait partie de la notion d’ « enseignement » ?)

Oui, mais ne charge-t-on pas encore plus la barque de l’école ? Et d’ailleurs les programmes actuels incluent déjà ce travail sur le droit, à travers notamment l’EMC.
Bien sûr, il ne s’agit surtout pas d’ajouter une « matière » et d’alourdir l’existant, mais bien plutôt de réfléchir à comment ne pas marginaliser cette partie de plus en plus importante de la formation du citoyen. Or, quand on se lance dans des querelles dérisoires sur l’accord du participe passé et de l’usage ou non de la notion de « prédicat » ou encore de savoir combien de temps doit être consacré à ce pauvre Clovis ou aux batailles napoléoniennes, on a vite fait d’oublier l’essentiel, l’émergence de ce citoyen éclairé qui ne se fait pas qu’à l’école, mais qui passe quand même beaucoup par l’école.

364164Il y a quelques années (Mai 1998, n° 364), les Cahiers pédagogiques avaient publié un passionnant dossier sur le droit à l’école. Mais je voudrais surtout ici, après mon réquisitoire contre le secondaire transformé en « fondamental »,  « plaider » pour qu’on saisisse de multiples occasions d’évoquer les questions de justice. Dans ma discipline, le Français, cela ne manque pas, dès le collège. Depuis l’incontournable « Animaux malades de la Peste » jusqu’aux multiples allusions aux procès et affaires de justice dans la littérature (Les Plaideurs, récits jeunesse), les occasions ne manquent pas. Et on peut en classe organiser des simulacres, comme je l’ai fait en de multiples situations : procès de Matéo Falcone de Mérimée (qui a tué son enfant en « crime d’honneur »), de personnages de Molière (Scapin…) ou Maupassant, transpositions à partir de modèles (récits policiers, scènes des Misérables, affaire Dreyfus à partir du film de Boisset, etc.), ou dans le cadre de travaux interdisciplinaires procès sous la Révolution ou à la Libération. Avec un double travail très utile : maniement du vocabulaire juridique et ses transferts possibles (voir mon usage ci-dessus de « plaider », etc.) et mise à plat de procédés rhétoriques (qu’on peut étudier dans des textes mais bien sûr aussi dans des films) ou  encore comment sont mises en avant certaines valeurs (par exemple lorsqu’il est question d’éthique ou de morale publique).

le gall162Mais plus important encore, il faut très tôt faire travailler dans des domaines qui dépassent le « juridique » au profit de la notion de « justice ». Cela peut se faire dans des DVP (discussions à visée philosophiques), ou à partir de documents (cela peut être le visionnement de « Douze hommes en colère », dans son universalité qui va au-delà du cadre étroit du jury américain, ou tant d’autres œuvres qui évoquent le monde judiciaire, tel l’admirable film de Depardon Délits flagrants ). L’objectif : comprendre les finalités de la Justice, en particulier dans une démocratie, la difficulté à dégager la « vérité », ce que signifient « la présomption d’innocence », « la preuve » (qui n’est pas celle du scientifique), « l’intime conviction » ou la « prescription ». Questions sensibles, qu’il faut arriver à traiter sans passion, mais en montrant leur importance pour comprendre le monde d’aujourd’hui. Et d’ailleurs c’est aussi l’occasion de travailler sur les médias bien sur : statut de la parole des « victimes » qui n’est pas sans poser problème, dialectique entre nécessité d’informer, transparence et  lenteur »nécessaire pour vérifier, enquêter, se défier de sa subjectivité, mais ne pas l’ignorer.
Et aussi de louer le modèle démocratique ; malgré ses défauts, ses insuffisances, ses dérives. La comparaison historique peut être là saviez-proces-insolites-L-ActjqHtrès féconde. J’ai ainsi fait travailler des quatrième et troisième sur l’Affaire Calas (le vieux téléfilm de La Caméra explore le temps) ou sur le procès militaire dans Les sentiers de la gloire (pour l’échange d’arguments au-delà des inexactitudes historiques de la scène), et au lycée ensuite ; les occasions ne manqueront pas…

Bref, utilisons les potentialités des nouveaux programmes ou dispositifs (EMC ; éducation aux médias et à l’information –vivre en société notamment-, EPI ; « grandes questions » en Français, parcours citoyen…) pour permettre aux élèves d’avoir une vision moins simpliste et moins médiatique de la Justice, pour renforcer les valeurs de la République ; mieux comprendre l’actualité et plus  généralement le monde qui les entoure.

Be Sociable, Share!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.