Enseigner au XXI siècle

Innover, mais…Mais, innover !

On peut légitimement se méfier de la notion d’innovation. Elle est aux yeux de certains la marque d’un néo-libéralisme qui remet en cause les acquis sociaux par exemple. Ou  une pièce du fameux « tout changer pour que rien ne change ». Ou encore un rejet du passé bien préjudiciable au profit du « bougisme » et des effets de mode. De plus il est essentiel de savoir à qui profite l’innovation  et dans le domaine scolaire,  certains sociologues ont pu montrer qu’elle pouvait creuser les écarts culturels et défavoriser les élèves réforme dessindes milieux populaires.
Toutes ces objections, inquiétudes, interpellations nous aident, d’une certaine manière à mieux penser l’innovation, ou les innovations. Mais en même temps, celles-ci sont indispensables, évitent les scléroses, motivent et régénèrent. Quoi de plus à plaindre que ces enseignants se lamentant du temps présent et se repliant sur ce passé mythique qui n’a jamais existé ou qui sont revenus de tout sans y être jamais allés ! On ne peut guère compter sur eux pour faire aimer l’avenir à leurs élèves, cet avenir présenté comme une menace et non une promesse (que leur dit-on : « si vous ne travaillez pas à l’école, vous n’aurez pas un bon métier » ou « si vous travaillez à l’école   vous aurez des chances d’avoir un métier qui vous plaira » ? Rien que dans ses formulations, il y a toute une conception de la vie et de l’avenir…)

innovation

La ministre remettans un prix ice avec Philippe Watrelot président du CNIRE

Ces réflexions me viennent à   propos de deux événements récemment vécus, l’un comme spectateur, l’autre comme acteur. Voire dans une moindre mesure d’un troisième.
Mercredi 29 mars dans le cadre impressionnant de l’immense site de l’Ecole militaire de Paris a eu lieu la journée de l’innovation organisée par le Ministère de l’éducation nationale, avec remise de prix par la ministre à la fin lors d’une de ses dernières apparitions en tant que telle sans doute. Une assistance très nombreuse, plus de 500 inscrits venus de toute la France, y compris Outre-mer et une évocation de superbes travaux d’élèves ou de dispositifs ingénieux.  Je renvoie au site pour les prix, mais citons simplement :

  • ce qui est fait pour relier technologie moderne et patrimoine culturel (les ponts avec le passé avec la réparation d’une horloge ancienne par des lycéens de Briançon qui les amène cette année à Venise pour une opération similaire
  • ce qui contribue à rapprocher l’école du monde de la recherche (à Caen, avec un laboratoire en neurosciences) ou universitaire (la  « coupe de robotique » près de Lille)
  • ce qui permet une meilleure inclusion de tous les élèves, en particulier ceux souffrant de handicaps. (le Laboratoire Fabulis à Sarreguemines
  • ce qui améliore le climat scolaire et donc favorise les apprentissages (formidable expérience du lycée du Bourget)

 

Bref, beaucoup d’enthousiasme, d’émotion et de modestie chez ces acteurs qui hésitent –parfois trop !- à se mettre en avant (j’entends déjà vos ricanements, messieurs et mesdames, je vous laisse à vos penseurs ou pseudo-penseurs favoris, les Polonyghelli, Onfremmour ou Bellamjulliard)…

Voilà des innovations qui concilient justement la modernité, l’intégration du passé et le souci de justice et de démocratisation. Bien loin de la triste apologie des « fondamentaux » qui a pour modèle ces écoles privées hors contrat où on proscrit le numérique, où on donne une valeur morale au par cœur (alors que ce n’est qu’une technique parmi d’autres pour apprendre). Plus que jamais, ces innovateurs doivent se faire connaitre (presse locale, réseaux sociaux…) pour contrer deux images aussi fausses l’une que l’autre : une école immobile ou au contraire atteinte de « bougisme » où on fait n’importe quoi au lieu de se raccrocher à des « méthodes-qui-ont-fait-leurs-preuves). Aux Cahiers pédagogiques, nous recevons il est vrai, de plus en plus de témoignages passionnants de tout ce qui se fait, entre EPI, projets culturels, travail sur le climat scolaire ou autour de l’accompagnement personnalisé. Ayant lancé, avec Danièle Manesse un dossier « Exigence et bienveillance », je suis submergé par les propositions d’aticles ; tout cela est un bon ingrédient pour résister à la tentation du pessimisme.

 

Jeudi 30 mars, j’ai été invité à réfléchir avec des personnes d’horizons très divers, chercheurs et directeurs de l’innovation dans des entreprises (des entreprises, quelle horreur !) dans un séminaire de travail organisé par France stratégie, autour de « innovation et créativité ». On peut retrouver la contribution de FSTRATchacun, dont la mienne sur le site

http://www.strategie.gouv.fr/evenements/creativite-innovation

Au sortir de plus de trois heures passionnantes, je retiens quelques idées :

  • il est intéressant de croiser les deux notions d’innovation et de créativité, sans les confondre.
  • ne jamais oublier que les traditions sont souvent des innovations qui ont réussi, mais on a oublié ce qu’elles ont remplacé
  • il est intéressant de réfléchir aux effets de démarches créatives, à l’évaluation de ses effets (c’est ce qu’a lancé l’OCDE dans plusieurs pays dont la France, en collaboration avec La Main à la pâte et les Savanturiers)
  • il existe finalement au sein du monde des entreprises une pluralité de conceptions autour du rôle des innovations. Plusieurs intervenants insistaient sur la nécessité de la coopération et du collaboratif (fin du génial inventeur dans son coin). Et alors que l’un d’eux évoquait, sans du tout le reprendre à son compte, le « changement » comme ce qui pouvait être aux yeux de certains chefs d’entreprise un moyen de mettre un stress nécessaire parmi les employés, un autre évoquait plutôt « l’intranquillité » (titre d’un livre de Gérard Garouste), sur le modèle de la création artistique, moyen de se motiver sans s’endormir sur les acquis et les routines.
  • dans la comparaison entre monde scolaire et monde de l’entreprise, il est essentiel que les représentations de chacun par l’autre évoluent. Trop de sous-estimation par exemple de tout ce qui bouge dans l’éducation, pas si archaïque qu’on ne le pense.
  • dans le monde économique, on se demande comment diffuser les innovations, comment leur permettre d’être vraiment facteurs de productivité accrue (indépendamment de la question bien sûr essentielle des effets possibles sur le bien-être des producteurs, qui est une autre question). Nous nous posons la même question, mais posée en termes différents, dans le monde éducatif : comment éviter à la fois le mythe du transfert des « bonnes pratiques » ou de la tache d’huile mais aussi la tentation du « lonesome cowboy » qui ne veut surtout pas être « récupéré » ?

Ce serait formidable de pouvoir discuter de tout cela dans le monde éducatif sans que sortent très vite les anathèmes : néo-libéral, soumission au « marché » ou modernité contre juste résistance aux modes et aux lubies du temps présent ! Et on voit combien ces débats sont loin d’être au cœur de la campagne présidentielle, surtout pour ce qui concerne l’éducation, traitée souvent sous un mode conservateur ou quantitatif, entre uniforme pour tous pour les uns et moyens distribués tous azimuts pour d’autres…

Troisième événement à signaler : la parution des 22 recommandations du jury de consensus suite à la conférence du CNESCO sur la différenciation pédagogique, dont on peut lire des échos ici.

Je dirais seulement que c’est aussi un appel à l’imagination des professionnels,  loin des modèles paresseux du type « LA » pédagogie explicite style Clermont-Gauthier présenté lors de la plantu cours magistralconférence par son concepteur. Bien au contraire  pour faire réussir les élèves, il faut utiliser une gamme très variée de manières d’enseigner ou de gérer la classe, tout en réfléchissant aux effets possibles en matière de réduction ou non des inégalités et aux dérives possibles, toujours inscrites dans un processus innovant  et qui incitent  non pas à « ne pas y aller » mais à faire preuve de vigilance. Là encore, que fait-on de ces apports de chercheurs  de ces études de terrain, de ces travaux de fond, inscrits dans la durée lorsqu’on prône le « retour aux fondamentaux »  et l’école du XIXème siècle ?

Commentaire (1)

  1. Pingback: Innovation benchmark | Pearltrees

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