Enseigner au XXI siècle

Abécédaire de l’ère Blanquer (1)

Notre nouveau ministre multiplie les interventions et on commence à y voir un peu plus clair dans ses intentions même s’il reste beaucoup de flou ! L’occasion m’avait été donnée de réagir à ses déclarations sur RMC (où il était interviewé par JJ Bourdin juste avant), mais le temps très bref et surtout les interventions d’auditeurs totalement à côté du sujet on bien limité cette possibilité de pouvoir développer quelques idées…. (l’émission ici, minute 16)

Essayons donc la forme toujours commode de l’abécédaire pour analyser un peu le vocabulaire blanquérien (mais pas seulement), en évitant les acrobaties pour parvenir à remplir toutes les lettres de l’alphabet….

dessin 509

dessin de Lecroart numéro 509 des Cahiers pédagogiques (

Autonomie : un mot-clé, mais aussi une notion bien vague. De quoi s’agit-il ? Pouvoir faire « ce qu’on veut » dans un établissement : constituer des classes de niveau, supprimer  les activités interdisciplinaires, établir des règlements intérieurs s’éloignant de règles éthiques et juridiques ? Tout le problème est l’articulation avec le pilotage national. Oui, il faut supprimer les règles tatillonnes, laisser de la souplesse, permettre les innovations (mais c’est déjà souvent le cas), mais tout doit être au service des objectifs nationaux : réduction des inégalités, objectif de mixité sociale et scolaire. A noter que l’autonomie prônée par Macron-Blanquer est un peu contradictoire avec des dispositifs rigides comme la division par deux des classes au CP-CE1 ou l’imposition de classes bilangues (voir ci-dessous)

Bilangue : On ne sait toujours pas quel est le vrai objectif de ce qu’on appelle tantôt « parcours bilangue » ou « classes bilangues » , ce qui n’est pas la même chose. Sauver l’allemand ? (on envisage peu le bilangue anglais-espagnol) ? Permettre des soi-disant parcours d’excellence (mais alors pourquoi pas d’autres types de parcours incluant le numérique par exemple ? L’idée de « rétablissement » est un peu curieuse, quand on sait que les « bilangues » existent massivement, mais il est vrai qu’il y a une inégalité géographique qui peut paraitre injuste (au profit par exemple de Paris). En tout cas, même si leurs partisans le nient, les classes bilangues sont dans la plupart des cas sélectives. On pourrait imposer qu’il y ait des regroupements d’au moins deux classes. Et il faut arrêter de répéter comme des perroquets « ça marche » car quelle étude sérieuse montre l’intérêt de ce dispositif ?

Caricatures : On espère qu’elles seront évitées par le nouveau ministre. Malheureusement, dans sa tribune du Monde avant l’élection, il présentait la pédagogie « à la finlandaise » comme celle de l’enfant-roi et du spontanéisme. Il faudrait qu’il se renseigne davantage sur ce qu’est réellement l’exigence de la pédagogie dite nouvelle, celle d’ailleurs mise en œuvre dans les micro-lycées qu’il a soutenus comme recteur.

Direction : Le rôle des chefs d’établissement devrait être accru et sera peut-être remis sur le tapis la vieille question du statut des directeurs d’école. Il ne faut surtout pas faire de cette question une querelle théologique. Oui, il faut des leaders sachant piloter et disposant de certains pouvoirs, mais il faut aussi contrebalancer cela par une gouvernance démocratique. Le livre de Alain Juppé sur l’éducation contenait des propositions audacieuses que JM Blanquer pourrait relire avec profit.

Évaluations. Le ministre veut s’appuyer sur des évaluations fréquentes afin de voir ce qui marche et de repérer les difficultés des élèves. On espère qu’il fera mieux que les évaluations Darcos qu’il a pilotées et qui étaient de l’avis des spécialistes désastreuses, si on les compare avec celles élaborées par des experts, comme celles de la DEPP ou de PISA. Le problème reste de savoir ce qui est évalué, comment c’est évalué et si on évalue le long terme. On sait qu’un enseignement basé sur les compétences donne ou non d’excellents résultats selon qu’on met les élèves devant des tâches complexes (où dans l’ensemble ils s’en tirent bien) ou devant des QCM basiques, certes plus faciles à corriger, mais qui valident souvent des savoirs éphémères et où l’enseignement traditionnel peut être plus performant. Les évaluations à court terme sont souvent simplistes et trompeuses. Comment valoriser le développement durable des savoirs et compétences ?.

cahiers péda 500 dessin 01 (3)

dessin de Pol Le Gall, Cahiers pédagogiques, 500

Fondamentaux. Nous sommes nombreux à être agacés par ce mot à la mode surtout quand il est précédé de « retour aux » (jusque là on utilisait l’expression plutôt en rugby !) Ces fondamentaux n’ont pas été oubliés, et le nombre d’heures consacrées au français et aux maths en témoignent (le plus important d’Europe au primaire). Ne pas reconnaitre d’emblée l’évidence de ce terme est indispensable. N’est-il pas « fondamental » de savoir parler, raisonner, créer, etc. Et « compter » est-il du même niveau ?  Il serait déjà préférable de parler de « l’élémentaire » qu’on opposerait au « rudimentaire » : quels sont les éléments-clés qui permettent de continuer à apprendre ? Bien sûr la lecture en fait partie et est sans doute une priorité. Mais cela ne nous dit pas comment faire. Et quand l’accord du participe passé ou la conjugaison du futur antérieur semblent être au-dessus de la capacité à argumenter dans une discussion à visée philosophique, on se demande de quoi on parle.  L’apprentissage ne peut être comparé, comme il l’est parfois, à la construction d’une maison avec ses « fondations ». Méfions-nous toujours de ces métaphores qui se substituent au raisonnement (« comparaison n’est pas raison » disait le bon vieux Pascal)

Gestionnaires : On craint un peu en voyant notamment la constitution du cabinet Blanquer le règne de gestionnaires (hommes jusqu’ici) qui n’auraient pas de vision de l’éducation autre que comptable (encore que, voir ci-dessous à la lettre K). Nous avions publié un dossier des Cahiers pédagogiques toujours d’actualité : l’administration tue-t-elle la pédagogie ? A relire…

Humanisme, humanités. Ce mot est utilisé ici ou là avec souvent une valorisation du littéraire sur le scientifique. On se souvient que dans le premier socle commun, la culture « humaniste » excluait les sciences et techniques. JM Blanquer saura-t-il dépasser ces frontières anachroniques ? On aimerait qu’il aille dans ce sens, mais l’insistance sur la langue, la culture dans son sens traditionnel fait craindre que  les sciences et techniques soient exclues de ses préoccupations dans la scolarité obligatoire ou en tout cas réduites à leur aspect fonctionnel au détriment de l’indispensable dimension culturelle.

interInterdisciplinarité Le ministre semble trouver positive l’interdisciplinarité. Elle ne doit pas être imposée, dit-il. Certes, mais doit-elle être au moins « encouragée » ? Laisser les EPI à la bonne volonté des établissements ou assouplir leur mode de fonctionnement ? Nous attendons les décisions, mais on sait que minorer des dispositifs qui ont permis à des équipes de lancer des projets ambitieux, stimulants, souvent très motivants, serait désastreux.

Juste. L’objectif de « justice scolaire » est-il toujours à l’ordre du jour ? Les discours actuels oscillent entre réaffirmation de la nécessité de lutter contre les inégalités et simple promotion de la méritocratie (pousser en avant « ceux qui en veulent ») Il faut tout faire pour continuer à accoupler « école juste » et « école efficace ».

Kerrero . Ne cachons pas notre inquiétude de voir ce monsieur Kerrero à la tête du Cabinet du Ministre. L’interview qu’il a donné à SOS éducation, cet organisme ultra-réactionnaire et ennemi de l’école publique, et qui a été retiré depuis, est un monument d’idéologie rétrograde, bien éloignée de la bienveillance macronnienne. On y trouve pêle-mêle une condamnation du socle commun, des diatribes brighelliennes contre le prétendu « pédagogisme », une méfiance vis-à –vis du numérique et un discours d’ordre  qui n’aurait rien à envier aux candidats  autoritaires battus au premier et au second tour et qui est heureusement absent du discours présidentiel. On aimerait savoir si ce directeur de cabinet renonce ou pas à ses velléités destructrices en se conformant au discours rassurant du ministre qui déclare ne pas vouloir démolir ce qui a été fait depuis 2012…

Latin  Le feuilleton du latin n’est pas terminé. On va « rétablir » ce qui n’avait pas disparu, on va continuer à confondre appropriation ô combien nécessaire des lCAcultures de l’Antiquité et de l’héritage gréco-romain et étude de la langue (oui, je sais, je risque de recevoir des commentaires désobligeants si je continue à affirmer que cette distinction est essentielle, je persiste et signe), on va consacrer des pages et des pages sur cette thématique alors qu’on pourrait aussi évoquer les manques en matière de culture scientifique, la dramatique carence en matière de capacités orales, ou encore les nécessités d’avoir un fort taux d’activités physiques ou encore de trouver les moyens de faire travailler les élèves sur le problème numéro 1 du XXI ° siècle : la préservation de l’environnement et la prise de conscience écologique. C’est surtout l’incroyable prétention des défenseurs purs et durs du « latin-grec » qui est irritante, comme s’il n’y avait pas d’autres voies d’excellence, comme si on ne pouvait pas être un citoyen éclairé, cultivé, réfléchi sans passer par l’étude de cette langue, cet orgueil démesuré et parfois hystérique qui est détestable. Mais si, je sais très bien que beaucoup d’enseignants de latin-grec font des choses remarquables (j’ai des exemples vraiment très proches de moi, mais qui pensent aussi la même chose que moi !)

Il n’est pas raisonnable de dépasser les 10 000 signes pour un billet de blog, aussi je renvoie la suite à un prochain billet pour notamment les mots : Médiateurs, Numérique, Orientation, Pédagogie/ « pédagogisme »,Quatre jours, Réforme, Temps…

Commentaires (8)

  1. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Je maintiens que chez certains profs de lettres classiques et certains intellectuels il y a la prétention de penser que ce qu’apporte le latin est supérieur à ce qu’apporte l’enseignement de la technologie, de l’espagnol ou de l’informatique. C’est cette prétention là que je dénonce. Cela n’a rien à voir avec le plaisir qu’on peut avoir à enseigner le latin et le grec. Je méprise si peu les profs de lettres classiques que beaucoup d’entre eux me sont chers et très proches. C’est incroyable de se sentir ainsi agressés, dans ce réflexe ultra-corporatiste. Un peu de recul s’il vous plait. QUant à dire que toute discipline est par essence pluridisciplinaire , les mots n’ont plus de sens…

  2. Jean-Michel Zakhartchouk (Auteur de l'article)

    Citez-moi une phrase où je dis cela? La mauvaise foi a des limites? Pourquoi vous sentez-vous ainsi agressé?

  3. F.D.

    « L’incroyable prétention des défenseurs purs et durs du latin » ????

    Euh … des professeurs qui ont eu l’outrecuidance de passer un concours et qui doivent depuis quelque temps se battre pour qu’on leur laisse enseigner les disciplines (par essence pluridisciplinaires) pour lesquelles ils ont été formés.

    Quelle prétention en effet …

  4. F.D.

    A M. Laurent Gerbaud

    Parce que vous avez eu – dites-vous – de mauvais professeurs de lettres classiques, tous les enseignants de ces disciplines sont stupides, mauvais, prétentieux et j’en passe ? … Quel raisonnement « hautement » affligeant, idiot, pourri d’idéologie et quelle étroitesse d’esprit …

    Vous êtes très cultivé ? Tant mieux pour vous. Culture n’étant manifestement pas synonyme de finesse d’esprit …

  5. Laurent Gerbaud

    on va continuer à confondre appropriation, …, je persiste et signe). Ayant eu à subir (parce qu’ayant le russe comme première langue) l’action de Professeurs de latin (je mets un P majuscule car ils étaient hautement agrégés et dans un grand lycée parisien)totalement inapte et à l’enseignement inepte, je peux certifier que mes connaissances de la culture latine (et encore plus grecque classique) n’est en rien liée à la connaissance de langue latine et à mon habileté en thèmes et versions. J’en ai plus appris par mes professeurs de russe (dans le cadre de ce qui s’appelait les 10%). Ceci dit, les mêmes Professeurs ont été tout aussi calamiteux pour le français…
    A utiliser vis-à-vis de ceux qui voudraient vous étriller à ce sujet

  6. B. Girard

    Dans son ahurissant entretien pour SOS Education, Kerrero ne se donne pas la peine de dissimuler son véritable objectif : en finir avec « l’inflation scolaire » à l’œuvre depuis 50 ans, comprenez avec l’allongement de la scolarité, l’ouverture des études secondaires à tous, pour, dit-il « renouer avec une véritable excellence des métiers ». Comme c’était le cas, par exemple, lorsque les enfants des milieux modestes étaient massivement envoyés en apprentissage à 13 ou 14 ans. L’anti-pédagogie est effectivement un projet social.

    https://blogs.mediapart.fr/b-girard/blog/190517/lecole-au-peril-de-sos-education

  7. dufour

    pas d’entrée expérimentation ? innovation ?
    go on Zak

  8. Marlis Krichewsky

    D’abord clarifier à quoi peut servir l’école (au lieu d’y voir une évidence). Il y a des écoles qui se contentent de faire de la garderie, de tuer la curiosité des enfants et d’empêcher qu’ils aient une pensée critique ou de la créativité. D’autres développent le savoir faire ensemble, l’intelligence des situations, la curiosité, le savoir apprendre efficacement, la joie de vivre, l’amour du vivant et l’autonomie. Quelles sont les écoles qui arrivent à faire cela ? Comment s’y prennent-elles ? Quelles sont les conditions sociétales et politiques qui permettent à de telles belles et bonnes écoles d’éclore et de durer ?

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