Enseigner au XXI siècle

Inlassablement, répondre aux mensonges et désinformations…

La mode est aux fake news, on le sait. Mais aussi à la riposte à ceux-ci, de plus en plus importante dans les médias et sur internet. Pourtant, en matière éducative, on est loin du compte : trop peu de journalistes par exemple s’emploient à démasquer mensonges, contre-vérités et approximations venant soit de responsables réforme dessininstitutionnels soit  de plumitifs divers dont certains se prétendent « intellectuels » et ne le sont guère quand ils profèrent un peu n’importe quoi sur l’école et la pédagogie  (mais pour certains comme les producteurs de livres à la chaîne Onfray ou Debray, c’est sur tous les sujets !)

Prenons ici dix exemples de ces entorses à la vérité, certaines étant de pures calomnies ou mensonges éhontés, d’autres des déformations à partir de généralisations abusives ou de distorsion d’une réalité souvent complexe. Dix exemples, mais on pourrait les multiplier.

  1. Les pédagogues sont des ennemis de la culture « classique », ils font étudier des rappeurs plutôt que La Fontaine.
  2. Il faut rétablir l’enseignement du latin, dramatiquement victime de la réforme du collège.
  3. Les classes hétérogènes font « baisser le niveau », les élèves les plus faibles ont tout intérêt à être dans des classes spécifiques pour rattraper leur retard.
  4. Les ESPE et la formation continue sont contaminés par le pédagogisme.
  5. La méthode globale continue à faire des dégâts, même sous le masque du « mixte ».
  6. Les neurosciences remettent en cause les théories fumeuses des « pédagogistes ».
  7. Avec les EPI et autres avatars de la « pédagogie du projet », on a retiré de précieuses heures de cours aux élèves.
  8. Les nouveaux programmes ont été conçus par des idéologues coupés de la réalité des classes et jargonneurs suffisants.
  9. Dans les établissements règne le laxisme et la lâcheté.
  10. On n’ose plus enseigner de façon laïque, on fait concession sur concession aux revendications religieuse et on n’ose plus enseigner certains points « choquants ».

Répondons donc à ces accusations qui ne reposent souvent  sur pas grand-chose mais qui sont largement diffusées, sans recul critique. Pour que le billet ne soit pas trop long, je le ferai en deux fois.

  1. Les pédagogues sont des ennemis de la culture « classique », ils font étudier des rappeurs plutôt que La Fontaine.

J’ai plusieurs fois ici-même montré combien les pédagogues dignes de ce nom sont au contraire attachés aux grandes œuvres. Ils ne cautionnent pas des pratiques qui peuvent exister ici ou là consistant à renoncer à l’étude de classiques au profit de chansons ou d’œuvres bas de gamme.  Pratiques très minoritaires d’ailleurs…
Mais, ce qui est vrai, c’est que :

  • il n’est pas simple de faire s’approprier cette culture par tous les élèves, d’où la nécessité d’établir des passerelles, des médiations. Sans l’imagination et la ronsardcréativité pédagogiques, on en reste à la phraséologie et finalement à l’élitisme qui exclut certains élèves pour qui il est nécessaire de devenir des « passeurs culturels »
  • les hiérarchies culturelles ne sont pas des choses simples. Le jazz musique de barbares au début du siècle, la BD que seul Finkielkraut continue à considérer comme un sous-produit peuvent être de la haute culture. Et à l’inverse, il existe bien des œuvres consacrées que plus personne ne fréquente (qui peut lire La Henriade ou ces « œuvres ratées » dont parle Pierre Bayard dans un livre savoureux). Tout ne se vaut pas, mais il n’est pas si simple d’amener les élèves à préférer Michel Bouquet à de Funès pour jouer l’Avare ou à apprécier une nature morte faussement banale. Les pédagogues sont ambitieux, leurs adversaires bien paresseux au contraire, puisqu’ils ne font pas l’effort nécessaire pour amener des élèves sur l’autre rive (ou s’ils le font, alors, ils …deviennent pédagogues !- ce qui est le cas de certains enseignants dont la pratique vaut mieux que le discours extérieur…)
  • la culture ne se limite pas aux Lettres, il faut introduire par exemple la dimension scientifique et technologique parfois bien méprisé dans notre pays. Et la jonction entre cette dimension et « les Humanités » (pour reprendre cette expression vieillotte) est justement un point fort des activités interdisciplinaires bien menées.
  1. Il faut rétablir l’enseignement du latin, dramatiquement victime de la réforme du collège.

Je me suis plusieurs fois exprimé sur le sujet, ce qui me vaut parfois des réactions outrancières, comme si je m’attaquais en exprimant mes doutes à la chair de la chair de certains, à quelque dieu sacré, digne de l’accusation de blasphème. Je conçois qu’il puisse y avoir débat sur les langues anciennes, mais débattons vraiment. N’accusons pas ceux qui ne les défendent pas comme « formation majeure de l’esprit », mais comme un élément possible parmi d’autres de la formation intellectuelle des jeunes, de vouloir renoncer à l’héritage de l’Antiquité. J’ai déjà dit mille fois qu’on pouvait très bien travailler sur les mythes, l’histoire gréco-romaine ou les étymologies sans pour autant étudier longuement la langue latine, dont la grammaire est très éloignée de la notre. Mais certains ne veulent pas lcaentendre cet argument. En tout cas, ce qui est faux, c’est de dire que les langues anciennes avaient disparu des collèges en oubliant l’effort intéressant de mettre en avant des EPI les intégrant et permettant ainsi de développer à différents niveaux du collège le travail sur cet héritage complexe du latin et du grec sur notre culture et notre « civilisation » . Nul besoin de travailler la langue grecque pour faire un rapprochement entre le Niké de la victoire et de la marque de chaussures, de nombreux profs de français le font sans se croire génies inventifs comme le fait certain enseignant qui impressionne les médias pour bien peu…

  1. Les classes hétérogènes font « baisser le niveau », les élèves les plus faibles ont tout intérêt à être dans des classes spécifiques pour rattraper leur retard.

Il est bien difficile de faire admettre ce qui est contre-intuitif : non, mettre ensemble des élèves faibles ne les fait pas progresser, et sous certaines conditions, le mélange est au contraire très productif. On aimerait que le ministre qui cite beaucoup les « études scientifiques » pour appuyer les mesures qu’il prend le fasse couv_enseigner_en_classes_heterogenesaussi dans ce domaine. Certes, les « preuves » sont difficiles à établir, mais plusieurs études vont dans ce sens. Encore faut-il savoir mettre en œuvre une pédagogie que j’ai exposée dans mon ouvrage Enseigner en classe hétérogène, pédagogie exigeante qui n’a rien à voir avec le « nivellement par le bas ». Ici, on n’est pas dans le mensonge certes, mais plutôt dans l’opinion qui se réfère à un faux « bon sens », mais ce qui est grave, c’est que cela va dans le même sens que la promotion des « options » et de parcours soi-disant « personnalisés » qui sont autant de renoncement à travailler avec des élèves de niveau différent, à pratiquer une différenciation pédagogique qui ne soit pas différenciatrice. C’est oublier aussi le nécessaire développement de la coopération et de la valeur-fraternité qui peut se faire dès lors qu’on met en place l’entraide, le tutorat…

4 Les ESPE et la formation continue sont contaminés par le pédagogisme.

S’il est des reproches que l’on peut adresser aux ESPE, ce n’est sûrement pas de trop se préoccuper de pédagogie. Dans l’ensemble, au contraire, et surtout pour le second degré, la logique universitaire l’emporte sur l’apprentissage de gestes professionnels, et  sur la nécessaire gestion de l’alternance entre pratique et théorisation de la pratique.  Les caricatures sur les IUFM (macramé et relaxation plutôt que cours disciplinaires, phrases attribuées à des formateurs, sans aucune preuve, du genre : « les élèves doivent apprendre par eux-mêmes, vous devez intervenir le moins possible », etc.) sont toujours présentes. Les critiques sur l’absence de formation à la gestion de la classe au profit de savoirs trop abstraits et déconnectés du réel, bien des pédagogues peuvent les faire aussi, mais il n’est pas sûr qu’au final, il y ait accord sur ce qu’il convient de développer, et qui ne doit être ni le modelage uniformisant, ni un pragmatisme sans limites où importeraient celles les « ficelles » et astuces sans aucune réflexion ni sur comment on apprend, ni sur l’éthique du métier.

  • La méthode globale continue à faire des dégâts, même sous le masque du « mixte ».

De façon un peu désespérante, la querelle a été relancée récemment par des déclarations ambigües du ministre. Il y a des débats sur l’apprentissage de la lecture, mais le consensus existe sur l’importance de l’apprentissage rapide en CP lecturedu code, des correspondances graphème-phonème. Ceux qui se réclament de l’idéo-visuel sont aujourd’hui très minoritaires. Certes, des erreurs ont pu être commises, la science progresse et le consensus actuel doit à la fois aux débats théoriques et à des évaluations pratiques. Mais comme le note le chercheur cité comme référence par les partisans du « syllabique », à savoir Stanislas Dehaene, il est  vain de mettre l’accent sur les méthodes et celui-ci récemment sur France Culture s’élevait contre le simplisme qui par exemple opposerait code et compréhension. Il trouvait dommage qu’on le présente comme un adversaire de Roland Goigoux dont il reconnaissait le sérieux et la fécondité du travail. Mais on préfère tellement présenter « la globale » comme la source de tous les maux, en oubliant qu’il y a mille façons d’enseigner le code, et qu’on retrouve là la pédagogie. Et Dehaene reprend d’ailleurs l’idée de Goigoux (et de Ouzoulias) de la grande utilité d’intégrer des activités d’écriture pour apprendre à lire. Et si on évitait les débats manichéens en essayant de dépasser les faux clivages et en s’éloignant de solutions technicistes qui ignorent la complexité de l’acte pédagogique ?

 

 A suivre….

 

 

 

 

 

 

Commentaires (5)

  1. Paula

    « Les élèves doivent apprendre par eux-mêmes, vous devez intervenir le moins possible ». Oui, ça ressemble bien à ce qu’on peut entendre à l’ESPE, mais il faut comprendre : « l’enseignant doit éviter le cours magistral, il doit faire en sorte que l’élève soit en position de découvrir par lui-même certaines choses, d’établir des connexions logiques, à partir d’éléments soigneusement préparés par l’enseignant ».

  2. Nicolas Morvan

    « comme le fait certain enseignant qui impressionne les médias pour bien peu » :est-il besoin d’être si méprisant? Et ce alors qu’on pourrait être d’accord sur la quasi totalité de votre argumentation sur les langues anciennes telle qu’elle est ici présentée. Ce qui pêche, depuis la réforme des EPI, ce n’est pas tant la réforme elle-même que:
    1°) Votre mépris insondable, dont on a encore ici l’illustration
    2°) Un défaut abyssal d’analyse. Le problème des langues anciennes au collège, c’est d’abord et avant tout qu’il n’y a plus d’enseignants.
    4°) Un refus de la réflexion pédagogique: vous êtes vous, puisque vous évoquez la question de la grammaire, intéressé à la façon dont on enseigne la langue latine ailleurs (méthode de Cambridge par exemple)? Non. A part les EPI et donc la suppression de l’enseignement de la langue, vous ne proposez aucune autre piste pédagogique pour réformer l’enseignement de la langue.
    3°) Le fait que votre analyse s’arrête au collège. Votre projet de réforme aurait été tout à fait acceptable (personnellement, elle me semble, vu la pénurie de professeurs, la moins mauvaise des solutions, qui permet au moins de maintenir une sensibilisation) si elle avait été conjuguée, par exemple, à une réforme de la voie littéraire au lycée rendant obligatoire l’initiation et/ou l’approfondissement d’une langue ancienne.

  3. LOGIE Ph

    « soit de plumitifs divers dont certains se prétendent « intellectuels » et ne le sont guère quand ils profèrent un peu n’importe quoi sur l’école et la pédagogie (mais pour certains comme les producteurs de livres à la chaîne Onfray ou Debray, c’est sur tous les sujets !) »
    N’y aurait-il pas, dans cette simple phrase, une accumulation de termes péjoratifs? Est-il impossible d’y lire des attaques? Peut-on nier la présence du champ lexical du mépris?
    Décidément, vous ne facilitez pas le dialogue!
    PS: Le jour où vos ouvrages vaudront ceux de Debray ou d’Onfray, vos critiques seront légitimes!

  4. LOGIE Ph

    Une erreur de manœuvre m’a fait déposer ma réponse à vos critiques du latin à la suite d’une autre billet.
    Bonne lecture.

  5. Jean François Dru

    Monsieur, votre mépris des lettres classiques,vos attaques vaguement dissimulées,votre volonté affichée de débattre sans réellement accepter de le faire avec des gens qui le souhaitent ne vous honorent pas. Que croyez-vous in fine faire passer comme message? Le mépris d’autrui, qui plus est lorsque l’on est en charge d’élèves est incompréhensible. Vous affirmez, vous disyillez votre fiel…que cela vous apporte-t-il? Vous vous en trouves plus épanoui ? Diantre que cela est petit….

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