Enseigner au XXI siècle

Eh non, l’elixir miracle n’existe pas !

L’elixir d’amour du Docteur Dulcamara de Donizetti n’était que du charlatanisme, mais il était vanté avec tant de truculence ! Mais on sait bien que les remèdes magiques, ça n’existe pas. Et en matière de pédagogie, plutôt moins qu’ailleurs. Et pourtant, la tentation est grande, malgré les dénégations, de chercher le moyen infaillible de faire réussir les élèves et de résoudre tous les problèmes d’échec et elixirtoutes les difficultés scolaires.

Le dernier en date de ces solutions si merveilleuses est sans doute les neurosciences, qui nous diraient ce qu’il faut faire, il suffirait de suivre les indications sur la notice. Toute phrase commençant pas « les neurosciences nous disent que… » doit nous pousser à la vigilance, voire à la méfiance. Bien sûr que les travaux de Houdé, Dehaene, Della Chiesa ou Steve Masson sont passionnants, utiles, féconds. Mais quand ils sont transformés en préceptes, lorsqu’ils sont instrumentalisés, souvent à partir d’éléments partiels, le risque est grand, par contre-coup, de les voir alors rejetés dans un refus des sciences cognitives au lieu de constituer un élément éclairant les pratiques. Pour les uns d’ailleurs, ces neurosciences iraient dans le sens d’une pédagogie active, créative, tandis que pour d’autres, elles réhabiliteraient la répétition et le par cœur !

Autre engouement : la méthode Montessori, qui date un peu, mais qui a été remise en vigueur suite à l’expérience hypermédiatisée de Céline Alvarez. Ouverture vers des pratiques visant l’épanouissement des enfants et le bonheur d’apprendre, ou méthode rigide qui exclut la coopération et rejette les activités artistiques pour les tout petits ? Il est heureusement des enseignantes( hypermajoritaires en maternelle, donc je féminise !) qui savent tirer parti de certains éléments sans en faire l’alpha et l’oméga de leur pratique.

technicismeLa méthode de Singapour en mathématiques est également à la mode. Sans doute faut-il regarder de près les résultats qu’on lui attribue (et qui dépassent le cadre étroit de ce petit Etat prospère), et le débat autour d’éventuels transferts dans l’enseignement en France est intéressant (voir celui enclenché par les Cahiers pédagogiques), mais comment éviter les biais des plaidoyers commerciaux et surtout comment y voir clair lorsqu’on met tantôt en avant l’idée du concret et des problèmes ouverts (ce qui irait dans le sens d’une pédagogie disons ouverte au monde d’aujourd’hui pour aller vite), tantôt celle de progressivité pas à pas qui serait « anti-constructiviste » ?

La pédagogie dite explicite ? Méthode miracle pour certains promoteurs, avec un déroulement stéréotypé qui là aussi mêle des éléments plutôt novateurs (travail de groupes, métacognition) à des aspects très traditionnalistes (l’explication magistrale préalable, le guidage fort). On pourrait préférer l’exigence d’explicitation qui, elle, va bien au-delà d’une « méthode » quelle qu’elle soit.

Il est vrai que les tenants de « l’éducation nouvelle » ne sont pas à l’abri de la tentation de la magie. Suffit-il d’écrire pour de vrai, à de vrais interlocuteurs pour être poussés à la vigilance orthographique ? Le travail de groupes est-il toujours performant ? La classe inversée est-elle le Graal enfin trouvé ? Les outils de la pédagogie institutionnelle sont-ils toujours efficaces et utilisables ? Les situations-problèmes sont-elles vraiment adaptables à ….toutes les situations, alors que les élèves ont besoin par exemple en Histoire d’être nourris de connaissances ? Les pratiques autour de La Main à la pâte forment –elles vraiment l’esprit scientifique de tous les élèves, alors même que certaines évaluations se sont montrées décevantes, quant à l’acquisition de connaissances au moins ?

On pourrait multiplier les exemples pour en revenir à ce qui est une évidence : il n’y a guère de chances qu’une méthode, un modèle l’emporte à coup sûr sur les autres dans l’enseignement. La dérive inverse serait de faire l’éloge d’un pragmatisme absolu, pire encore fondé sur le soi-disant « bon sens ». Il faut tout au contraire se documenter sur les recherches qui nous livrent malgré tout quelques pistes d’action miraclestout en nous mettant en garde contre les engouements d’un jour. La circulation rapide d’informations non vérifiées est un gros danger, bien entendu. Et les discours politiques de responsables éducatifs plus soucieux de communication que de vérité aussi.

Il existe certainement des pratiques meilleures que d’autres, les recherches ont contribué à abattre des idées reçues de manière définitive (« tout se joue avant six ans », « la mémoire fonctionne comme un appareil photo ou un magnétophone »…), mais il existe peu de certitudes positives. Comment adopter une attitude empirique, pragmatique (ce mot est d’ailleurs bien usé), en faveur de pratiques variées qui valeursn’excluent pas les plus anciennes dans un certain contexte, sans pour autant penser que tout se vaut, sans pour autant ne pas chercher les meilleures solutions, les meilleures pistes ? Sans doute en adoptant le « doute » du chercheur, son scepticisme structurel, mais en l’alliant à la confiance dans les valeurs qu’on défend, qui, elles, ne dépendent pas de la preuve.

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