Enseigner au XXI siècle

L’oral au bac, parlons-en!

Lisons d’abord ces quelques lignes, qui nous semblent écrites aujourd’hui.

« L’écolier apprend à lire, à écrire, à compter, à raisonner, non à parler. Or c’est en parlant que bien souvent il devra exercer sa profession ; c’est en parlant, en tout cas, qu’il lui faudra presque toujours défendre ses intérêts, soutenir sa pensée, convaincre ses interlocuteurs.

Trop souvent les meilleurs sujets de nos lycées en sortent enrichis de connaissances, mais inhabiles à en tirer une argumentation verbale, incapables quelquefois de faire prévaloir les ressources de leur intelligence. Ils seront dans la vie la proie de quelque bavard, expert au langage courant. Ils rédigeront parfaitement à tête reposée ; mais ils improviseront mal. […}

A personne, l’art de discuter, de mener méthodiquement une controverse, fût-elle d’ordre purement pratique, de choisir et de mettre en ordre des arguments, de vaincre la timidité, n’a été enseigné. »

zayCes lignes sont en réalité extraites du magnifique ouvrage qui reprend le journal du grand Jean Zay, Souvenirs et solitude. Le 1 septembre 1943, peu de temps avant qu’il ne puisse plus tenir ce journal, il revient sur les réformes de l’enseignement qu’il a lancées et met donc en avant pour le futur, auquel il espère participer, l’enseignement de l’oral

Lorsque les nouveaux programmes de cycle 4 de Français sont parus, plaçant l’oral en tête des divers apprentissages, non pour lui conférer une position hiérarchique, mais pour ne pas le confiner au fin fond du tableau, nous avons entendu bien des protestations. Certains non sans rire ont même affirmé que du moment qu’on savait écrire, on savait parler (je n’ai pas la citation exacte, mais c’était issu d’un site « antipédago »). Et si l’on s’émeut de je ne sais quelle disparition du passé simple (qui, à l’oral, est inexistant en tout cas) ou des risques d’atteinte au sacro-saint accord du participe passé avec « avoir » (lui aussi rare à l’oral, y compris chez des personnes maniant pourtant bien la langue française comme jadis Giscard d’Estaing !), on n’entend guère nos procureurs de l’école actuelle s’émouvoir de l’incapacité de tant d’élèves à exposer de manière claire et vivante un dossier devant un auditoire, y compris d’ailleurs quand il s’agit d’élèves par ailleurs excellents à l’écrit. Après tout, ce ne serait pas si grave, l’important n’est-il pas de réussir des dictées et de savoir ses conjugaisons ?…

L’annonce d’une probable épreuve d’oral interdisciplinaire qui compterait fortement dans le « nouveau bac », provoque également de curieuses réactions. Ce serait discriminant, nous dit un grand syndicat, les élèves de milieu populaire étant censés être moins à l’aise pour une épreuve pour laquelle ils ne sont pas préparés. Oui, vraiment curieux argument, car ce raisonnement devrait conduire justement à …mieux préparer cette épreuve !

On ne sait pas encore quel sera le contenu de l’épreuve. Mais bien conçue, TPEorals’inspirant de précédents comme l’oral des TPE, mais aussi d’expériences étrangères (le colloquio en Italie), elle peut avoir d’importants effets en amont, donnant encore plus de légitimité à un travail approfondi pour aider les élèves à « bien parler ». L’épreuve de l’histoire des arts au collège a été à cet égard un bon exemple d’innovation plutôt réussie quand elle était prise au sérieux. J’ai vu des élèves préparant avec beaucoup de soin leur exposé, travailler sur leur présentation physique et vestimentaire, stressés dans le bon sens du terme avant de passer devant le jury, et des enseignants ravis de constituer ce jury, parfois avec le CPE ou le chef d’établissement. Certes, on a pu noter de nombreuses dérives, dès lors qu’on privilégiait la récitation d’un texte préparé à l’avance au lieu de soutenir la prise de risque par exemple. L’oral de français au bac était un modèle à ne pas suivre dans bien des cas, lorsque le candidat préfère réciter un commentaire tout fait d’avance plutôt que de donner un avis un tant soit peu personnel. Nous étions quelques-uns par exemple à suggérer l’idée que tout exposé sur une œuvre d’art devait commencer par un avis personnel, suivant en cela l’avis de concepteurs de l’épreuve insistant sur une approche sensible et pas seulement cognitive.

L’épreuve orale au DNB (brevet) a été aussi un pas en avant, de par le coefficient qui lui est attribuée notamment. Mais on peut regretter le trop large champ du contenu possible. J’ai ainsi observé la présence trop grande de « compte-rendus de stages d’entreprise » de qualité souvent médiocre (difficile parfois de faire autrement quand le contenu du stage l’était aussi) J’aurais souhaité qu’on restreigne l’épreuve à une restitution d’un travail type EPI, mais on a laissé la porte ouverte à trop de possibles ce qui affadit cette épreuve.

Reste donc qu’un oral d’un nouveau type est à inventer au bac. Il y a cependant un certain nombre de points à éclaircir et dont on espère qu’ils pourront être débattus :

  • orals’agit-il de privilégier une certaine éloquence ou la rigueur d’une argumentation ou la précision dans l’exposé d’un travail fait auparavant ? Quels seront donc les critères d’évaluation de cette épreuve ?
  • un travail écrit préalable sera-t-il pris en compte ? (ne serait-ce que comme bonus ?)
  • un vrai travail de préparation va-t-il être proposé avec des outils et des recommandations, et sans doute des formations permettant de réfléchir ensemble sur cette préparation qui doit se faire en continuité depuis l’école primaire
  • quelle place peuvent avoir les moyens technologiques : utilisation du numérique, de l’image, question déjà posée à l’occasion de l’épreuve d’histoire des arts ?

 

Il parait important aussi à cette occasion de travailler sur les distinctions à opérer entre plusieurs fonctions de l’oral, avec les conséquences que cela implique dans la formation à ces oraux :

  • oral pour exposer des idées à d’autres, avec une fonction explicative ou une fonction argumentative ?
  • oral pour soi-même, de type métacognitif, l’ « oral pour apprendre » qui est très présent dans les nouveaux programmes et qui peut avoir sa place dans l’épreuve (justification d’une démarche, interrogations de l’élève au fur et à mesure qu’il construit un projet…)
  • oral de participation coopérative : comment faire avancer des idées dans un groupe, ce qui implique aussi l’écoute, corollaire indispensable de l’apprendre à parler. Cet oral est moins concerné par l’épreuve nouvelle, mais il doit être intégré bien sûr à une approche globale des oraux, dans toutes les disciplines.
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Et pourquoi pas des exposés à plusieurs et évalués comme tels?

De nombreux ouvrages existent sur la question ; des vidéos également dont le récent film A voix haute, qu’il faut absolument avoir vu, y compris pour se donner des idées de travail avec les élèves, des documents en ligne sur le site EDUSCOL seraient utiles à tous les enseignants, même s’ils sont étiquettes pour des élèves a voix hauteplus jeunes. Je suis certain que beaucoup d’enseignants seront passionnés par ce chantier, déjà ouvert bien entendu par une large fraction d’entre eux. Mais l’exposé reste marginal et souvent trop peu pensé, trop peu accompagné et l’oral est souvent sacrifié au profit d’autres « urgences ».Des techniques simples, qu’on apprend très vite dès que l’on pratique un peu de théâtre, restent ignorées  (du genre : plutôt que de demander de parler plus fort, proposer de s’adresser dans l’auditoire aux personnes les plus éloignées ; travailler la respiration, la place dans l’espace, mais aussi utiliser des procédés rhétoriques comme les fausses questions ou le démarrage in media res, qui ne sont pas, il est vrai, spécifiques à l’oral). J’ai constaté la motivation de nombreux collègues pour l’épreuve de l’histoire des arts à ses débuts, ou leur ingéniosité à trouver des formes de théâtralisation de l’oral pour rendre plus vivants les exposés de leurs élèves (se mettre dans la peau d’un guide touristique pour présenter un château de la Renaissance ou jouer le procès de Louis XVI ou d’un personnage de théâtre ou encore l’interview d’un écrivain suite à la publication du livre qu’on étudie en classe).

Portons du coup tous nos efforts pour que la nouvelle épreuve au bac voie le jour avec des contours clairs et relativement précis, avec un impératif d’accompagnement, en résistant aux « résistants » qui veulent conserver un existant qui ne donne pourtant pas vraiment satisfaction. Là il ne s’agit pas de détruire des innovations pourtant riches de promesses (comme les EPI qui n’ont sauvé qu’une maigre part de leur contenu initial), mais de construire du nouveau permettant d’ancrer davantage notre école au siècle en cours.

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