Enseigner au XXI siècle

Que veut vraiment dire « prioritaire » ?

« Qui tient la première place, qui doit passer avant tout ». Telle est la définition de « prioritaire » dans le Larousse. Que veut alors dire des expressions telles que « priorité absolue », « priorité des priorités » ? Et surtout quel est l’antonyme ? priorité-sommet-images_csp30712785« Secondaire » ?(antonyme ou contre-partie ?). Saupoudrage et émiéttement ?

En réalité, prioritaire signifie d’abord qu’un choix doit être fait qui implique bien de mettre certaines choses au second plan. Or, dans le domaine politique et notamment lorsqu’il s’agit de politique éducative, le mot est souvent vide de sens car on oublie de mentionner justement ce qui doit passer au second plan. On est même droit à l’admirable formulation « tout est prioritaire » qui ne veut rien dire d’autre que « rien n’est prioritaire ».
Si on ne dit pas à quoi il faut renoncer quand on proclame que quelque chose est prioritaire, les conséquences pratiques, qui peuvent être douloureuses, alors on est dans le verbiage qui fait un peu plaisir à tout le monde. Lorsqu’on doit boucler un budget difficile, que ce soit sur le plan d’une commune ou sur le plan d’un « ménage », on sait bien que des choix doivent être faits : entre la réfection du centre culturel et la rénovation des équipements de la piscine, entre une augmentation des subventions aux associations  et l’organisation de manifestations sportives ou conviviales, dans le premier cas, entre le voyage en Italie en famille l’été prochain ou la rénovation de la cuisine qui en a bien besoin, etc. quand ce n’est pas entre la visite nécessaire au spécialiste médical ou la pose d’une couronne dentaire et la moindre fantaisie dans le domaine alimentaire, dans le cas du domestique.

Qu’est-ce que cela donne sur le plan scolaire ? Lorsqu’on décide de dédoubler des classes de CP et de CE1, on ne peut raisonner seulement en termes de bien ou pas « en soi », mais il faut considérer ce qu’on pourrait faire à financement égal : réduire le nombre d’élèves dans toutes les classes, an amont comme en aval, investir massivement dans la formation initiale et continue, maintenir le dispositif « plus de maîtres que de classes » , etc. On peut approuver la décision ministérielle, mais il faut se demander à chaque fois si la plus-value justifie une telle dépense, puisque c’est à budget équivalent. Certes, on peut toujours souhaiter davantage d’argent pour l’Education nationale, mais ce sera au détriment de quoi ? L’argent caché, « faire payer les riches », certes, mais est-ce vraiment suffisant ? La réduction des dépenses en matière de défense nationale ? ça se discute… En tout cas, on ne imagespeut béatement approuver un dispositif sans examiner ses contreparties, en l’occurrence le renoncement à PDMQDC (dans mon département, l’Oise, c’est en tout cas ce qui a été décidé) et d’importants frais pour les collectivités devant parfois (c’est le cas de ma commune) envisager la mise en place de préfabriqués (dont le moindre dépasse les 100 000 euros, à considérer comme autant d’argent qui ne peut aller à d’autres équipements, par exemple numériques).

Autre exemple. Lorsqu’un collège décide de mettre le paquet sur les langues anciennes (je sens mes défenseurs du latin-grec tendre soudain l’oreille), il faut être conscients, là encore des choix qui seront faits. Une classe de latinistes à dix par exemple prend forcément des moyens qui pourraient être utilisés pour des dédoublements en langues vivantes, dont on sait l’utilité ou pour une organisation de l’accompagnement en petits groupes. Je ne dis pas ici que mettre en place des LCA dans des heures spécifiques (hors EPI) soit un mauvais choix, mais seulement que cela peut se discuter, sans être tout de suite considéré comme un ennemi de la civilisation. Et il est nécessaire de mettre sur la table divers possibles et faire ensuite un choix lucide et raisonné. Je ne suis pas sûr que la  dernière circulaire qui n’impose aucun minimum pour ouvrir un enseignement soit vraiment opportune, d’autant qu’on ne respecte guère alors l’autonomie de l’établissement et ses choix souverains.

Mais il n’est pas question seulement de priorités budgétaires. Sur le plan des contenus d’enseignement, il y a aussi des choix à effectuer. La priorité peut être de deux ordres : mettre au premier plan une approche parmi d’autres, ou renforcer quelque chose qui jusque là était très secondaire.

Dans le premier cas, on pourrait penser que la lecture devrait être une priorité à tous les niveaux de l’enseignement obligatoire. C’est le sens par exemple d’expériences de collèges où l’on demande à chaque discipline de consacrer un moment de lecture à tour de rôle ou aux différents professeurs de consacrer par exemple une demi-heure en début de journée à un moment de lecture un jour de la semaine à tour de rôle, etc. Cela signifie qu’on met alors au second plan l’obsession de « finir le programme » (qui le finit, le prof ou les élèves ?). De même en orthographe, décréter à juste titre prioritaire un accent sur les erreurs les plus fréquentes et qui concernent de très nombreux écrits, à savoir les accords, les terminaisons en é/ai, plantu mozart0001les homophones grammaticaux de base, cela veut dire mettre au second plan par exemple (horresco referens) l’accord du participe passé avec avoir et le cod placé avant (qu’on rencontre assez peu) sans parler de ces sophistications que sont l’écriture des adjectifs de couleurs ou les terminaisons en ous/oux. Le luxe pour bons en orthographe ne doit pas empiéter sur les priorités. Mais attention, priorité ne veut pas dire exclusivité, surtout si on envisage le cadre d’une pédagogie différenciée et de niveaux d’exigence différents.

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Contes dits lors d’un échange entre mes élèves de sixième et des CM1

Dans le second cas, la priorité est davantage de mettre en valeur quelque chose qui était négligée, donner la priorité à cette valorisation ce qui ne signifie pas mettre en premier la chose elle-même. Exemple : l’oral. Lorsque les sous-groupes cycles 3 et 4 de propositions des nouveaux programmes de français  avons décidé de faire apparaitre l’oral au début du volet 3 de ces programmes, ce n’était pas pour dire que l’oral était le plus important, mais qu’il fallait en revaloriser l’image et l’usage. Ce qui est cohérent avec la volonté affichée désormais d’en faire une épreuve importante du bac. Cela n’a visiblement pas été compris par tous, et la mauvaise foi aidant, on a fait croire qu’on secondarisait l’écrit. Mais il est vrai que donner du temps à l’oral se fait forcément au détriment d’autre chose, mais il est tout à fait possible d’entrelacer oral et écrit et de réorganiser la logique de l’enseignement, en mettant de côté ce qui est bien souvent inutile si l’on se place du point de vue de ce qu’apprennent réellement les élèves…

On aimerait, -mais nous sommes de vieux utopistes, non ?- pouvoir discuter de ces questions de façon sereine, sans se voir accusé de forcément délaisser ce qui n’est pas classé en priorité (cela dépend où on met le curseur). On aimerait pouvoir échapper à la démagogie de la liste impressionnante de priorités, qui alors ne signifie rien d’autre que flatter chacun à qui on dit que bien entendu, ce qu’il réclame est prioritaire !

 

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